Harmonisation des paradoxes

de la théologie chrétienne traditionnelle


David L. Paulsen


Article tiré de l'Encyclopédie du mormonisme
(Macmillan Publishing Company, 1992)
Traduction : Marcel Kahne
Source : www.idumea.org
avec autorisation

 

Parce qu’ils rejettent l’influence du néoplatonisme sur la théologie chrétienne originale, les saints des derniers jours ne sont pas concernés par les dilemmes que posent certains des paradoxes de la théologie chrétienne traditionnelle. Cela ne veut cependant pas dire que la vie éthique des saints et leur pensée religieuse soient exemptes de paradoxes. La perspective des saints a tendance à harmoniser beaucoup de paradoxes par sa conception que l’opposition est nécessaire en toutes choses et que Dieu et l’humanité sont dans le même ordre de réalité mais à des étapes différentes de connaissance et de progression.
 
Tel qu’utilisé dans le vocabulaire courant, le mot « paradoxe » désigne habituellement une déclaration qui, à première vue, est incroyable parce qu’elle est apparemment contradictoire avec elle-même ou est contraire à des faits bien établis, au bon sens ou aux croyances généralement reçues. Si beaucoup de paradoxes sont indubitablement faux, tous ne le sont pas nécessairement. En effet, dans l’histoire de la pensée humaine, beaucoup de paradoxes effrontés ont renversé une croyance généralement reçue mais fausse, pour devenir eux-mêmes, par la suite, généralement acceptés : « paradoxe à un moment donné, mais maintenant le temps lui apporte sa preuve » (Hamlet 3.1.115).
 
La théologie chrétienne classique est paradoxale à beaucoup d’égards. C’est souvent le résultat des fusions théologiques instables qui se sont produites au cours des premiers siècles du christianisme quand (a) les idées qui provenaient de la révélation personnelle judéo-chrétienne ont été (b) refondues par interprétation au sein d’une conception néoplatonicienne impersonnelle de la réalité. En voici quelques-unes :
 
1. (a) Le Dieu aimant qui est profondément touché par le sentiment de nos infirmités est (b) sans passions et ne subit aucune influence extérieure.
 
2. (a) Le Dieu qui agit dans l’histoire humaine et répond aux prières personnelles est (b) intemporel et immuable.
 
3. (b) Le Dieu sans corps ni parties est devenu (a) incarné en la personne de Jésus de Nazareth.
 
4. Le Dieu qui est (b) absolument illimité et bon et qui a tout créé de rien (a) a créé un monde où les maux abondent.
 
5. (a) La Divinité se compose de trois personnes parfaites et séparées qui (b) constituent collectivement une substance métaphysique unique.
 
Tout en affirmant (a) les dimensions judéo-chrétiennes des propositions précitées concernant Dieu, la doctrine mormone rejette (b) le cadre néoplatonicien et la métaphysique néoplatonicienne à l’intérieur desquels la révélation judéo-chrétienne a été historiquement interprétée. C’est à cause de cela que la compréhension que les saints ont de la doctrine chrétienne ne manifeste pas les paradoxes qui sont le résultat de l’union de ces deux croyances incompatibles.
 
La pensée des saints des derniers jours construit des ponts entre des entités et des quantités qui sont normalement considérées comme incongrues. Ils ne considèrent pas la réalité comme une dichotomie mais comme une continuité graduelle : ainsi, l’on considère que l’esprit est une forme de matière, mais une forme hautement raffinée ; et le temps fait partie de l’éternité. Un Dieu corporel est omniprésent par la lumière qui émane de lui et qui est dans et à travers toutes choses (D&A 88:12-13).
 
Dans le discours moral, le principe axiomatique et éternel du libre arbitre exige qu’il y ait « une opposition en toutes choses » (2 Né. 2:11) pour garantir que l’on pourra faire des choix valables, non seulement entre le bien et le mal mais également parmi un choix de possibilités justes. La faiblesse existe pour apporter la force (Ét. 12:27). Ainsi, la vie morale des saints des derniers jours se situe entre des options qui sont souvent paradoxales : les impératifs de s’améliorer ou de servir les autres, de passer du temps chez soi ou de servir l’Église, de favoriser l’individualité ou l’institutionnel, d’obtenir la richesse ou de donner aux pauvres, de trouver sa vie en la perdant au service d’autrui (Mt. 10:39).
 
Ces opposés n’empêchent cependant pas les saints d’agir et on ne les transcende pas par le mysticisme, l’ironie ou la résignation (que ce soit dans le sens optimiste ou pessimiste du terme). Ils sont englobés dans une série de principes évangéliques agissant les uns sur les autres qui guident la vie des saints, notamment
 
la révélation personnelle (par le Saint-Esprit chacun peut savoir ce qui mène au Christ [Mro. 7:12-13 ; 10:5-6])
 
l’obligation d’agir (la connaissance de ce qui est juste s’obtient en le faisant [Jn. 7:17])
 
l’engagement volontaire dans des alliances (on s’engage par ce qu’on accepte de faire)
 
une notion étendue du moi (aider les autres revient à s’aider soi-même)
 
l’expiation de Jésus-Christ (son jugement englobera la grâce divine et les oeuvres humaines, la justice punitive et la miséricorde compatissante)
 
la relativité éternelle des royaumes et de la progression (malgré toutes leurs différences, tous sont sur le même chemin de la perfection).
 
Pour les saints des derniers jours, les paradoxes de la connaissance sont généralement résolus en vertu du concept de « la révélation continue ». S’ils sont enclins à croire que toute vérité est logique avec elle-même et avec toute autre vérité, les saints des derniers jours reconnaissent également l’imperfection de la compréhension humaine. Les tentatives de la part des mortels de comprendre ou d’exprimer les vérités divines sont par nature exposées à l’erreur pour au moins deux raisons : (1) le cadre linguistique et conceptuel dans lequel ces faits sont exprimés et interprétés est conditionné par la culture et manifestement insatisfaisant ; et (2) la conscience que l’humanité a de ces faits est fragmentaire et incomplète, « Car… autant les cieux sont élevés au–dessus de la terre, autant mes voies sont élevées au–dessus de vos voies, et mes pensées au–dessus de vos pensées » (És. 55:8-9) et, dans la condition mortelle, « l'homme ne comprend pas tout ce que le Seigneur peut comprendre » (Mosiah 4:9). Mais par la révélation, la connaissance humaine peut augmenter : « Nul n'a connaissance [des voies de Dieu], si cela ne lui est révélé » (Jacob 4:8). « L’homme animal ne reçoit pas les choses de l’Esprit de Dieu… et il ne peut les connaître, parce que c’est spirituellement qu’on en juge » (1 Co. 2:14).
 
Ainsi, là où une révélation définitivement claire semble contredire l’opinion généralement reçue, le bon sens ou des faits bien établis, les saints des derniers jours accordent la priorité à la révélation et espèrent que le temps fournira la preuve de ce qui semble maintenant paradoxal ou que, dans la compréhension plus complète des choses que Dieu possède, il puisse y avoir des principes intermédiaires permettant de réconcilier deux vérités partielles apparemment contradictoires. Cette confiance, cet espoir de révélations futures permettent d’apaiser des paradoxes aussi insondables que le point de savoir comment la connaissance totale de Dieu peut être conciliée avec le libre arbitre de l’humanité, comment les récits scripturaires et scientifiques de la création peuvent être harmonisés ou comment, d’une manière générale, l’étude et la foi, la raison et la révélation, la vision symbolique et l’esprit pratique et littéral peuvent être satisfaits simultanément. La doctrine des saints résiste aux extrêmes : ce qui fait son autorité n’a pas été transformé en abstractions ou en absolus et ses révélations ne se sont pas égarées dans le mysticisme ou le flou. C’est ainsi que la doctrine de l’Évangile éternel conserve son propre ensemble de tensions dans un monde mortel.


Bibliographie

Hafen, Bruce C. "Love Is Not Blind : Some Thoughts for College Students on Faith and Ambiguity." Dans BYU Speeches of the Year, p. 8-17. Provo, Utah, 1979.