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Le mariage plural
William E. Berrett
Historien
À Nauvoo, le prophète
révéla un
certain nombre de doctrines. Elles avaient trait au mariage et à l'œuvre du
temple et séparaient encore plus les saints du reste du monde.
Une de ces doctrines fut
particulièrement responsable de la persécution qui s'abattit sur l'Église.
Ce fut celle du mariage plural par sanction divine. Dès 1831, Joseph Smith
affirma avoir eu une révélation sur ce sujet et en parla à un petit nombre
d'associés intimes. Elle ne fut toutefois pas mise par écrit à l’époque, ni
pratiquée de façon générale ni même annoncée publiquement. En 1840, la
doctrine fut enseignée à un petit nombre de frères dirigeants qui, avec le
prophète, épousèrent secrètement d'autres femmes l'année suivante. Ce
caractère secret ne put pas être gardé longtemps, néanmoins la doctrine ne
fut pas discutée ouvertement. Cet état de choses produisit de graves
calomnies en dehors de l'Église.
La révélation sur le mariage
Le 12 juillet 1843, le prophète fit
mettre par écrit et lire au grand conseil de Nauvoo la révélation sur
« l'éternité de l'alliance du mariage et du mariage plural » (Doctrine et
Alliances, section 132). Aucune doctrine, sans doute, de la jeune Église
ne causa autant de dissensions dans et en dehors de l'organisation. Il est
bon que nous prenions quelques instants pour examiner la façon dont elle fut
reçue.
Pendant des années, après avoir été
mis au courant de la doctrine par la révélation divine, Joseph ne put se
résoudre à la pratiquer ni à enseigner à d'autres de le faire. La société
anglo-saxonne tout entière était opposée au mariage plural, quoique celui-ci
n'eût jamais été interdit, que ce fût par l'État ou par la Constitution
fédérale. Même après s'être installé à Nauvoo, lorsque le prophète dit avoir
reçu du Seigneur le commandement de mettre la loi du mariage plural en
vigueur, il hésita à le faire. Soir après soir, il fit les cent pas le long
de la berge du Mississippi, accompagné parfois par son frère Hyrum, se
débattant avec le problème. Il était convaincu de ce que la pratique de la
doctrine attirerait sur l'Église de violentes persécutions et l'amènerait
finalement à perdre la vie.
On ne pourrait commettre de plus
grande erreur que de penser que Joseph Smith, Brigham Young ou l'un
quelconque des dirigeants de l'Église ait accueilli avec joie la doctrine du
mariage plural ou l'ait introduite par désir voluptueux. Brigham Young dit
plus tard : « Si on m'avait demandé ce que j'aurais choisi lorsque Joseph
Smith révéla cette doctrine (la pluralité des épouses), j'aurais dit, à
condition que cela ne diminuât pas mon salut : ‘ Je ne veux avoir qu'une
seule femme… Je ne désirais pas reculer devant aucun devoir, ni manquer si
peu que ce fût de faire ce qu'il m'était commandé, mais c'était la première
fois de ma vie que j'avais souhaité la mort et pendant longtemps j'eus du
mal à surmonter ce sentiment » (Discours prononcé le 14 juillet 1855 à
Provo.
Voir Roberts,
Comprehensive History of the Church, vol. 2, p. 102).
John Taylor, qui devint le troisième
président de l'Église, ajoute : « J'avais toujours nourri des idées strictes
concernant la vertu, et j'estimais, en temps qu'homme marié, que c'était là
pour moi, en dehors de ce principe, une chose affreuse à faire. L'idée
d'aller demander à une jeune fille de m’épouser alors que j'avais déjà une
femme ! Voilà bien une chose propre à émouvoir les sentiments au plus
profond de l'âme humaine. J'avais toujours entretenu la chasteté la plus
stricte... Avec les sentiments que j'avais nourris, rien moins que la
connaissance de Dieu et les révélations de Dieu et leur
véracité n'aurait pu m'inciter à obéir à un tel principe » (Roberts, The
Life of John Taylor, p. 100).
Pour Heber C. Kimball et sa femme,
Vilate, le commandement du prophète que Heber prenne une autre femme fut une
épreuve extraordinairement difficile. Ce commandement fut caché pendant un
certain temps à la femme de Heber. Vilate remarqua qu'il était extrêmement
soucieux. Elle affirma qu'en réponse à sa prière concernant ce qui causait
tant de soucis à son mari, elle reçut une vision du monde éternel. Nous ne
savons pas ce qu'elle vit, mais en tout cas, elle devint par la suite
partisane convaincue de la doctrine du mariage plural.
Si la doctrine causa une telle crise
chez les hommes les plus fermes de l'Église, quoi d'étonnant qu'un grand
nombre d'hommes se refusassent à la recevoir. Seul le secret qui entoura sa
pratique empêcha une apostasie générale dans l'Église en 1844. Lorsque la
doctrine fut publiquement proclamée dans les champs de mission, l'opposition
à l'Église s'accrut considérablement et eut souvent recours à la violence de
la populace.
Le caractère secret qui entourait
l'introduction de la pratique produisit de grossiers mensonges et des
accusations d'adultère. Ce fut un facteur extrêmement important qui
contribua à rendre tant les mormons que les non mormons hostiles au
prophète. Aucun des enseignements de l'Église ne se heurtait d'une manière
aussi directe à l'ordre social de l'époque ni ne suscitait une hostilité
aussi violente.
Circonstances de l'introduction du mariage
plural
Il faut se souvenir que la doctrine du
mariage pour le temps et l'éternité, contenue à la section 132 de
Doctrine et Alliances, avec toutes les bénédictions qui sont promises,
n'implique pas nécessairement le mariage plural. La doctrine que le mariage
peut être éternel lorsque cette alliance est accomplie par la prêtrise de
Dieu est un apport sans pareil à la pensée religieuse et donne un sens
précis à la philosophie mormone.
Nous devons garder à l'esprit les
principes fondamentaux de la philosophie que Joseph Smith introduisit.
Premièrement, le but premier de l'existence est de développer la
personnalité humaine à sa capacité maximale de bonheur. Deuxièmement, cette
acquisition de qualités divines s'accomplit au mieux lorsque les individus
passent par l'expérience de la paternité ou de la maternité et partagent les
responsabilités d'un foyer. Ces relations maritales s'obtiennent pour le
temps et pour l'éternité quand elles sont sanctionnées par Dieu via la
prêtrise. Joseph Smith enseigna que ceux qui se mariaient pour le temps et
l'éternité pouvaient, après avoir acquis leur exaltation, continuer à
procréer des enfants d'esprit et devenir finalement comme des dieux pour ces
enfants.
Bien entendu, en vertu d'un tel plan,
le meilleur développement du genre humain s'accomplirait là où tous les
hommes et toutes les femmes, mentalement et physiquement aptes au mariage,
contracteraient mariage et deviendraient parents. Etant donné que les sexes
sont de nombre approximativement égal dans les conditions normales, c'est le
système monogame, un homme, une femme, qui existe normalement. C'est ce
genre de loi que le Seigneur donna aux Néphites : « …car tout homme parmi
vous n'aura qu'une femme ; et de concubine il n'en aura aucune » (Livre
de Mormon, Jacob 2:27).
Dans les premiers temps de l'Église de
Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, un nombre plus grand de femmes
que d'hommes étaient devenues membres de l'Église. C'était vrai de la
période de Nauvoo et cela demeura vrai pendant un certain nombre d'années
après l'arrivée des saints en Utah (Roberts, Comprehensive History of the
Church, vol. 3, pp. 291, 488).
Cela demeura vrai tant que les
convertis constituèrent la masse des membres de l'Église. Les saints étaient
un peuple aussi isolé que s'ils avaient été dans une île de la mer. Les
mariages en dehors de l'Église étaient déconseillés. Il n'y avait pas
suffisamment d'hommes. Beaucoup de femmes devaient vivre et mourir
célibataires, privées de l'occasion de développement qu'apportent le mariage
et le foyer. Ce ne fut pas pour arrêter la prostitution que le mariage
plural fut introduit. Ce ne fut pas pour satisfaire ses passions ou celles
de ses disciples que Joseph Smith enseigna et pratiqua cette doctrine. Les
hommes et les femmes qui contractaient le mariage plural étaient parmi les
gens les plus moraux que le monde ait connus. Il est vrai que chez les
premiers mormons la prostitution était inconnue, mais cela aurait également
été vrai chez un peuple de ce genre si le mariage plural n'avait jamais été
pratiqué.
Le mariage plural ne fut jamais à
aucun moment une loi générale pour l'Église tout entière, et ne fut jamais à
aucun moment pratiqué par plus de deux pour cent de la population masculine.
Le président détenait la clef de la pratique de ce mariage, et seuls ceux
qui étaient censés être capables de vivre la loi dans la justice avaient la
permission de le contracter. Le fait que les femmes excédentaires de
l'Église furent absorbées dans la vie de famille est un fait indéniable. Que
les meilleurs membres de l'Église et du monde sont sortis de ces foyers
pluraux est également indéniable. Ce qui est triste, c'est qu'un petit
nombre d'entre eux abusèrent de la loi et de la confiance qui leur étaient
données et alimentèrent les calomnies et les railleries contre l'Église.
En dépit des raisons sociales que l'on
peut avancer pour justifier le mariage plural, il faut reconnaître qu'il
était directement opposé aux traditions du peuple tant dans l'Église qu'en
dehors d'elle. Le caractère secret même qui s'y attachait empêchait que
toute explication fût donnée à ces gens. Les bruits les plus vagues étaient
multipliés et augmentés par les commérages.
Le prophète s'attend à la crise
Le prophète savait que l'ordre social
qu'il envisageait susciterait une opposition violente en Illinois. Les
expériences de l'Église en Ohio et dans le Missouri l'avaient bien montré.
La présence des mormons en grand nombre dans une partie quelconque de
l'Amérique colonisée de l'époque aurait produit un résultat semblable. Et
ceci non pas parce qu'il était difficile de s'entendre avec les mormons, ni
parce que les non mormons étaient des gens mauvais, mais parce que les
enseignements de l'Église et l'ordre social existant étaient si directement
opposés. C'était pour se préparer à cette inévitable opposition et
peut-être dans une certaine mesure pour l'éviter que Joseph Smith avait
écrit la remarquable charte de Nauvoo et en avait assuré le passage. C'est
pour se préparer contre les arrestations illégales qu'il tint absolument à
ce qu'il y eût tribunal municipal indépendant à Nauvoo. Ce fut pour protéger
son peuple de l'inévitable violence de la populace qu'il organisa et forma
la célèbre Légion de Nauvoo.
Il ne croyait d'ailleurs pas non plus
que même ces précautions protégeraient longtemps son peuple. Il prévoyait
une opposition écrasante inévitable. Dès 1842, il commença à rechercher une
partie non colonisée de l'Amérique où son peuple pourrait réaliser sa
« Sion » sans conflit. Son attention se tourna nécessairement vers l'Ouest,
et, cette année-là, il prononça une célèbre prophétie à un groupe de saints
à Montrose (Iowa). Dans son journal du 6 août, nous lisons : « Je
prophétisai que les saints continueraient à subir de nombreuses afflictions
et seraient chassés dans les Montagnes Rocheuses, que beaucoup
apostasieraient, que d'autres seraient mis à mort par nos persécuteurs ou
perdraient la vie par suite de l'exposition aux intempéries ou à la maladie,
et certains d'entre vous auront l'occasion d'aller aider à installer des
colonies et bâtir des villes et voir les saints devenir un peuple puissant
au milieu des Montagnes Rocheuses » (History of the Church, Periode
1, Vol. 5, p. 85).
Le mariage
plural
À une conférence qui se tint les 28 et
29 août 1852 à Salt Lake City, la doctrine du « mariage plural » fut
annoncée pour la première fois en public. La révélation faite à Joseph Smith
sur ce sujet fut lue, et Orson Pratt fit un discours du point de vue de la
Bible. Les limites et les restrictions de la loi énoncées par la révélation
moderne furent expliquées. Comme nous l'avons déjà dit, un certain nombre
des frères dirigeants pratiquaient déjà cette doctrine. Après cette
conférence, d'autres personnes reçurent du président Young, qui détenait les
clefs de cet ordre du mariage, l'autorisation de le pratiquer. Dans certains
cas, le président exhorta les dirigeants de l'Église à se marier et à
fournir un foyer aux femmes dignes de la communauté qui s'étaient vu refuser
l'occasion d'obtenir ce développement de personnalité qui découle du
mariage.
Nous avons déjà parlé de la
philosophie de la doctrine du mariage plural. À la fin de la première année
de migration en Utah, le nombre de femmes dépassait le nombre d'hommes (voir
Roberts, Comprehensive History of the Church, vol. 3, p. 291). Cet
excès de la population féminine persista pendant un demi-siècle. Dans la
pratique mormone du « mariage plural », ces femmes étaient absorbées dans la
vie familiale de diverses communautés. La pratique était nécessairement
limitée, deux pour cent des hommes éligibles pour le mariage seulement ayant
plus d'une femme. La loi n'était pas non plus applicable à la population
générale du territoire ni même aux membres en général de l'Église. Seuls les
hommes qui obtenaient la sanction du président, lequel gardait à l'esprit la
personnalité et la dignité de l'individu, pouvaient épouser une deuxième
femme, et ce, uniquement avec le consentement de la première.
Dans l'application d'une telle loi
sociale, il se produisit des irrégularités et des abus. La pratique de cette
doctrine exigeait une mesure d'abnégation et un dévouement désintéressé pour
le principe qui dépassaient les possibilités de la plupart des gens.
Éveil de l’opposition
La pratique du mariage plural ou,
comme on l'appelait erronément, de la « polygamie », produisit des remous
considérables dans la presse et devint le centre des attaques des ennemis de
l'Église contre celle-ci. Comme l'Utah était un territoire des États-Unis et
que les lois des territoires sont déterminées par le Congrès, la discussion
de la « polygamie » fut portée devant cette institution et devint l'argument
principal contre l'admission de l'Utah comme État.
Les attaques contre l'Église devinrent
si violentes que le Congrès, sous l'influence de politiques et de la presse,
passa en 1862 une « loi contre la bigamie », dont le but était de supprimer
la « polygamie » chez les mormons.
Le 8 juillet 1862, le président
Lincoln signa l'acte et rendit le fait de contracter un mariage plural
punissable d'une amende de 500 dollars ou de cinq ans de prison ou les deux.
Dans l'ensemble, le président et les
membres du Congrès n'étaient pas hostiles aux mormons, mais ils étaient
opposés à la pratique de la polygamie. Le programme politique sur lequel
Lincoln fut élu, contenait un point condamnant la pratique de la polygamie.
Par amitié pour les mormons, dont il
avait fait la connaissance en Illinois, le président Lincoln négligea de
nommer des officiers pour imposer l'application de la loi contre la bigamie.
Les ennemis de l'Église, qui
cherchaient sa destruction, ne se contentèrent pas de laisser tomber le
problème. La loi contenait une disposition interdisant à un groupement
religieux dans un territoire de détenir des biens fonciers dont la valeur
dépasserait 50 000 dollars. Ceci avait pour objectif direct l'Église de
Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours. Une tentative du gouverneur
Harding d'Utah en 1863 de faire punir Brigham Young en vertu de cette loi
échoua, la constitutionnalité de la loi tout entière étant douteuse.
L'agitation contre la polygamie
augmenta au cours des années, mais ce ne fut qu'en 1874 que la
constitutionnalité de la « loi contre la polygamie » fut essayée et que l'on
tenta de l'appliquer. Les mormons étaient certains que la loi était
anticonstitutionnelle et que si un procès était porté devant les instances
supérieures, elle serait proclamée telle et l'état incertain des
affaires serait éclairci. En conséquence, George Reynolds, secrétaire privé
de Brigham Young, se porta volontaire pour mettre la loi à l'épreuve. Les
officiers fédéraux du territoire semblaient tout aussi désireux d'éclaircir
l'affaire par un procès amical. En conséquence, Reynolds fut inculpé. Il se
présenta volontairement devant le tribunal et fournit la preuve des faits
par lesquels il avait enfreint la loi. Il fut estimé coupable condamné à un
an de prison et reçut l'ordre de payer une amende de 500 dollars.
Appel fut fait à la Cour Suprême du territoire où il fut refusé sous
prétexte que la Chambre des mises en accusation qui avait inculpé Reynolds
était illégale.
Constitutionnalité des lois contre la
bigamie
La constitutionnalité de la loi
n'étant toujours pas décidée, un deuxième procès eut lieu en 1875 devant
Alexander White, juge suprême d'Utah. La nature amicale du procès précédent
était tout à fait absente, l'accusation devenant violente vis-à-vis de
l'accusé, et l'accusé à son tour refusant de fournir les éléments permettant
de prouver qu'il y avait eu violation de la loi. Toutefois une condamnation
fut obtenue, et Reynolds reçut la lourde condamnation de 500 dollars
d'amende et deux ans de travaux forcés au pénitencier. La Cour Suprême
d'Utah confirma le décret et appel fut fait à la Cour Suprême des
États-Unis, qui, à la surprise de l'Église et de beaucoup de juristes
experts en constitution, confirma la constitutionnalité de la loi. Ce fut un
coup terrible pour l'Église, et le début d'une période de persécutions
intenses. La décision ne tomba toutefois que le 6 janvier 1879. Entre temps,
Brigham Young était mort, et le collège des douze apôtres devenait
l'autorité présidente de l'Église. Une tentative de rouvrir le procès de
George Reynolds et une pétition pour que le pardon lui fût accordé
échouèrent. Il fut mis en prison le 16 juin 1879.
En octobre 1880, la Première
Présidence fut de nouveau organisée avec John Taylor comme président de l'Eglise.
C'est sous son administration que tomba toute la violence de la campagne
contre « la bigamie ». Après la mort de Brigham Young et surtout après la
décision de la Cour Suprême dans le cas Reynolds, les ennemis de l’Église
oeuvrèrent pour obtenir la fin de la polygamie et écraser l'Église. Leur
agitation et leurs mensonges reproduits dans la presse eurent pour résultat
le passage d'une nouvelle législation ayant pour but de supprimer les
pratiques polygames. En mars 1882, le Congrès passa le « Edmunds' Bill » qui
amendait la « loi contre la bigamie » de 1862. Cette mesure ajoutait à
l'offense punissable des mariages pluraux ou « vie polygame », ce que l'on
définissait comme « une cohabitation illégale ». La loi privait du droit de
vote ou de détenir des offices publics tous ceux qui vivaient dans la
polygamie. De plus, la possibilité de faire partie d'un jury était refusée à
toute personne qui seulement professait croire en la doctrine du mariage
plural.
En outre, cette loi déclarait vacants
tous les offices d'enregistrement et tous les offices électifs dans le
territoire et prévoyait des officiers fédéraux à leur place. La loi Edmunds
privait virtuellement l'Utah des droits d'auto-gouvernement qui étaient
devenus un facteur caractéristique du gouvernement des territoires. La loi
fut rendue rétroactive du point de vue des droits civiques, de sorte que
quiconque avait vécu la loi du mariage plural était privé du droit de vote,
qu'il la vécût encore ou pas.
Une campagne de violentes persécutions
commença contre les hommes qui avaient contracté le mariage plural avant ou
après le passage de la loi. Cette campagne dura pendant toute
l'administration du président Taylor. Des centaines de domiciles furent
violés, les maris et pères envoyés au pénitencier. Parce qu'elles refusaient
de témoigner contre leur mari, des femmes furent envoyées en prison pour
« insulte au tribunal ». Après la sévère condamnation prononcée contre
Rudger Clawson en octobre 1884, se développa ce qu'on appela la
« législation discriminatoire ». Cette décision des tribunaux permettait de
prononcer des condamnations séparées contre un homme pour chaque journée où
on le trouvait coupable de vivre avec une femme plurale.
Cette décision des tribunaux eut pour
conséquence de chasser les dirigeants de l'Église en exil, car elle revenait
à proclamer qu'un homme qui pratiquait la polygamie, ou même essayait de
pourvoir aux besoins de ses diverses épouses, pouvait, par une accumulation
de condamnations séparées, être envoyé en prison à vie.
Cette « politique discriminatoire »
fut condamnée par la Cour Suprême des États-Unis dans le cas de Lorenzo Snow,
qui se présenta devant elle en février 1887.
La loi Edmunds-Tucker
En mars 1887, le Congrès passa une
mesure encore plus draconienne pour supprimer la polygamie, mesure appelée
la « loi Edmunds-Tucker ». Cette loi permettait la dissolution de l'Église
de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, qui enseignait la doctrine,
et de la Compagnie du fonds perpétuel d'émigration. Les biens de ces
corporations reviendraient au gouvernement fédéral et seraient utilisés au
profit des écoles du territoire. Seuls étaient exemptés de la loi les
cimetières et les bâtiments et terrains à fonction exclusivement culturelle. Cette loi fut dénoncée au Congrès par beaucoup de non mormons
notables, mais le mouvement populaire contre la polygamie en assura le
passage.
Le United States Marshal Dye se
chargea des biens fonciers et personnels de l'Église. Pour conserver l'usage
des bureaux de la dîme et du bureau de l'historien, l'Église fut obligée de
payer au gouvernement un loyer annuel de 2400 dollars. Quatre cent cinquante
dollars par mois furent payés pour conserver l'usage de la Guardo house et
on ne put obtenir l'usage de Temple Square qu’en payant une location élevée.
Pendant cette période, l'Église eut de
grosses difficultés financières. Elle ne pouvait pas emprunter le moindre
dollar. Seul le paiement fidèle des dîmes lui permit d'affronter la tempête.
Des lieux de cachette, généralement appelés « underground », la Première
Présidence exilée dirigeait les affaires de l'Église. John Taylor mourut en
exil le 25 juillet 1887 à Kaysville en Utah.
Après la mort de John Taylor, la
croisade contre la polygamie continua, mais avec une grande tolérance de la
part des officiers. Le président Grover Cleveland pardonna à un certain
nombre d'hommes qui avaient reçu des condamnations extraordinairement
sévères, parmi lesquels Charles Livingston, Rudger Clawson et Joseph H.
Evans.
En Idaho et en Arizona, l’opposition
contre la polygamie devint intense. En 1885, la Législature de l'Idaho passa
une loi qui privait de leurs droits électoraux tous les membres de l'Église
qui enseignaient pareille doctrine, ce qui privait tous les mormons du droit
de voter ou de détenir des offices, qu'ils pratiquassent ou non la
polygamie. Bien que mise en doute, la constitutionnalité de la loi fut
maintenue par la Cour Suprême des États-Unis dans une décision rendue le 3
février 1890. Un projet de loi du même genre, appelé le « Stubble Bill »,
fut introduit au Congrès pour le territoire d'Utah. Même des non mormons
éminents d'Utah s'y opposèrent, et il fut rejeté.
Le Manifeste
Au sein de ces difficultés
éprouvantes, Wilford Woodruff, qui avait été soutenu comme président de
l'Église le 7 avril 1889, invoqua le Seigneur en prière. Il reçut en réponse
une révélation suspendant le « mariage plural ».
Les lois contre la polygamie avaient
imposé aux membres de l'Église un dilemme. Ils devaient désobéir, soit à la
loi divine, soit à la loi du pays. La révélation fut pour eux un
soulagement. Le 25 septembre 1890, le président Woodruff proclamait son
célèbre « Manifeste » qui mettait fin à la célébration des mariages pluraux
dans l'Église et demandait aux saints d'obéir à la loi du pays. À la
conférence d'octobre, le « Manifeste » fut soutenu et devint ainsi
obligatoire pour l'Église.
À cette conférence, le président
Woodruff déclara : « Je tiens à dire à tout Israël que la mesure que j'ai
prise en publiant ce Manifeste ne l'a pas été sans prière fervente devant le
Seigneur… Je n'ignore pas les sentiments qui ont été suscités par ce que
j'ai fait… Le Seigneur ne me permettra jamais, ni à moi, ni à aucun autre
qui remplit le poste de président de cette Église de vous conduire dans
l'erreur. Ce n'est pas dans le programme. Ce n'est pas dans la volonté de
Dieu. Si je devais l'essayer, le Seigneur m'ôterait de ma place ».
Le résultat du Manifeste fut un
changement notable dans l'attitude vis-à-vis de l'Église. Le 4 janvier 1893,
le président Harrison fit une déclaration d'amnistie à ceux qui avaient
contracté des « mariages polygames » avant le 1er novembre 1890. Les
restrictions contre le droit vote furent supprimées et en 1893, les biens
personnels de l'Église étaient rendus à leurs propriétaires légitimes. Trois
ans plus tard, lorsque l'Utah reçut le statut d'État, les biens fonciers qui
avaient été confisqués furent de même rendus à l'Église.
Bibliographie
1. Roberts, Comprehensive History of the
Church, vol. 2, pp. 92-110 ; vol. 5, pp. 287-294 ; 295-301 ; 471-474
(notes 29, 30) ; 541-545 (notes 7, 8) ; vol. 6, pp. 226-229 (étude
exhaustive du mariage plural ou polygamie).
2. Memoirs of John R. Young,
pp. 242-263 (commentaires et incidents sur la polygamie ; les rapports de
John R. Young avec ses quatre femmes, leurs enfants, etc. Aperçu des
persécutions contre la polygamie et les polygames).
3. Idem,
pp. 305-317 (croisade contre le mariage
plural. Incidents et histoires racontés par les Federal Marshals et les
Deputies occupés à dénigrer et à poursuivre judiciairement les polygames
mormons).
Source : William E.
Berrett, The Restored Church, Deseret Book, Salt Lake City, 1961,
chapitres 23 et 35
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