Mémoires d’un mormon, L.A. Bertrand, Collection Hetzel, chez Dentu, Paris, 1862

 

Commentaire de La feuille d'olivier : Dans Mémoires d'un mormon, Louis Bertrand interpelle ses compatriotes français de la deuxième moitié du XIXe siècle. L'éclectisme et la verve de l'auteur rendent le récit passionnant et sa personnalité intrépide suscite très tôt l'attachement du lecteur. Il est manifeste que Louis Bertrand, homme d'une indépendance d'esprit hors du commun, a su pénétrer le coeur du mormonisme. Son discours, caractéristique du XIXe siècle, n'est pas toujours adapté à notre époque. Cependant, nous avons choisi de diffuser Mémoires d'un mormon pour sa valeur historique et l'authenticité de son témoignage.

 

 

 

 

 

MÉMOIRES

 

 D’UN

 

MORMON

 

[1862]

 

PAR

 

L. A. BERTRAND

 

[Roquevaire, Bouches-du-Rhône, 1808 - Salt Lake City, 1875]

 

 

 

 

PARIS

 

COLLECTION HETZEL

 

E. DENTU, LIBRAIRE, PALAIS-ROYAL

 

GALERIE D’ORLÉANS. 13 ET 17

 

 

 

 

PRÉFACE

 

de l’Éditeur

 

 

      Il s’est produit depuis quelques années, en Amérique, un phénomène assez étrange pour notre époque. Une réaction extrême contre l’anarchie religieuse, qui avait atteint dans ce pays des proportions vraiment effrayantes, y a fait naître une secte nouvelle, basée sur le despotisme théocratique le plus absolu. Cette secte, ou plutôt cette religion, si bizarres que puissent nous paraître ses doctrines, a pris une importance qu’il serait puéril de méconnaître. Le mormonisme compte aujourd’hui plus de deux cent mille adhérents ; ses missionnaires ont fait des prosélytes dans toutes les parties du nouveau monde, et même dans certaines contrées de la vieille Europe. Conformément aux lois immuables de l’histoire, la persécution n’a fait que multiplier et fortifier ces sectaires, qui s’intitulent fièrement « les saints des derniers jours. » Ils ont soutenu contre le gouvernement fédéral du Nord-Amérique des luttes où la victoire leur est toujours demeurée sans combat, et ils occupent dans la partie septentrionale de ce continent un pays aussi grand que la France. Ce peuple, car il mérite désormais ce nom, a déployé une rare intelligence dans le choix de ce territoire ; il en développe les ressources avec une énergie et une habileté incontestables. Ses mœurs sont plus que singulières, et, toutefois, il se défend du reproche d’immoralité. Son culte se rattache étroitement au christianisme, et pourtant il se prétend en possession d’une révélation complémentaire appropriée aux besoins des derniers âges de l’humanité ; enfin, il est peu connu, bien qu’on ait beaucoup écrit sur lui.

 

      Plusieurs expositions ou apologies du mormonisme ont déjà paru en Amérique, en Angleterre et dans d’autres pays. Mais l’ouvrage que nous publions aujourd’hui est le premier livre français, émanant d’un de nos compatriotes, adepte fervent de la foi nouvelle. Aucun des écrivains qui ont parlé chez nous des mormons n’était placé dans une condition semblable pour rendre compte de ce qui se passe chez eux ; presque tous avaient emprunté leurs renseignements à des transfuges, ou à des ennemis déclarés des disciples de Joseph Smith. Il peut donc être intéressant et même utile d’entendre sur ce sujet la voix d’un homme convaincu, et d’admettre, ne fût-ce qu’à titre de curiosité, le témoignage naïf d’un croyant. L’auteur de ces Mémoires a vécu plusieurs années parmi ses coreligionnaires ; il a été le témoin oculaire d’une partie des événements qu’il raconte, et quelque jugement qu’on porte sur ses convictions religieuses et politiques, on ne saurait refuser à son récit un caractère marqué de candeur et de loyauté. Nous faisons donc appel en sa faveur à l’attention impartiale du public français. C’est ici le cas d’appliquer le principe sacré de la libre défense des accusés, et d’accorder au moins une fois la parole à un mormon, pour qu’il nous expose à son point de vue des faits qui ne nous étaient connus jusqu’ici que par des appréciations railleuses et hostiles.

 

[PARIS, 1862]

 

 

 

 

AVANT-PROPOS

 

      Ma vie a été passablement agitée et féconde en incidents romanesques. Je suis né à Marseille. Mon père, le meilleur des pères, croyant deviner en moi une vocation pour l’état ecclésiastique, m’avait placé sous la direction du fameux père Loriquet. C’est sous sa férule que j’ai appris le peu de grec et de latin que j’aie jamais su. Mais bientôt cette vocation donna des signes non équivoques d’indépendance. L’amour des lointains voyages me fit quitter de bonne heure le toit paternel. Dès l’âge de vingt ans, j’avais parcouru tous les coins et recoins de la mer Méditerranée. Après avoir résidé dans plusieurs des Antilles, ma destinée me poussa sur le continent voisin. Un premier séjour de sept ans aux États-Unis m’initia au mécanisme politique de l’œuvre de Washington, aux tendances sociales des fils des premiers colons, à la pratique de la liberté la plus absolue et aux gigantesques progrès de la race anglo-saxonne sur ce nouvel hémisphère. Une excursion à Rio me fit assister au couronnement de Don Pedro II, empereur actuel du Brésil, et je résidai plus d’un an dans ce pays. Dans ma pensée, l’inépuisable fécondité du sol et l’extrême variété de ses produits promettent à l’Amérique du sud un avenir plus brillant encore que celui de sa rivale du Nord. Je vins à Paris pour la première fois en 1842, et j’arrivai justement pour assister aux funérailles du duc d’Orléans. Parti de Bordeaux bientôt après pour un voyage commercial de quatre ans dans les mers de l’Inde, je poussai jusqu’en Chine, où je demeurai quatre mois. À mon retour à Paris, je publiai quelques pages de mon autobiographie sous ce titre : Épisodes de chasse au cap de Bonne-Espérance. S’il suffit de beaucoup voir pour beaucoup savoir, je dois donc avoir une certaine expérience des hommes et des choses. J’ai étudié de près plusieurs peuples, et il m’a été donné de contempler les plus grandes merveilles de la nature.

 

      Après ces lointains voyages, l’amour de l’étude m’avait fixé à Paris. À cette époque les brûlantes questions posées par le socialisme attiraient mon attention, et je fréquentais le cercle catholique radical des disciples de M. Buchez. Le gouvernement de juillet, il faut lui rendre cette justice, laissait alors toutes les opinions, même les plus avancées, se manifester librement dans Paris. M. Cabet tenait régulièrement, dans les bureaux du Populaire, des séances publiques où il initiait ses disciples aux merveilles futures de l’Icarie. L’égalité la plus absolue devant la gamelle, tel était l’idéal que prêchait le souverain pontife du communisme. Dans le monde moral comme dans le monde physique, le semblable attire toujours le semblable. Fille de la Réforme, la philosophie matérialiste du XVIIIe siècle, cette implacable négation du dogme catholique, ne pouvait avoir d’attrait pour moi. Je rêvais une alliance entre l’autorité du dogme et la liberté politique, entre le catholicisme et la révolution. Dans le monde des idées philosophiques, j’avais fini par me rallier au système de M. Hoëné Wronski, connu sous le nom de Messianisme, que je considérais alors comme étant la plus haute manifestation scientifique du siècle. Épris de sa philosophie de l’absolu, j’ai longtemps déploré la cécité morale de nos contemporains, qui les privait de pouvoir apprécier les sublimes spéculations de M. Wronski. À cette époque, l’illustre géomètre était pour moi le flambeau de l’humanité. J’en étais là quand la révolution de 1848, que j’avais prévue longtemps d’avance, me jeta dans les rangs de la démocratie militante. Je rédigeais la revue politique du Populaire au moment où les premiers missionnaires mormons arrivèrent à Paris. C’est au centre même de cette brillante métropole, et dans les bureaux de ce journal qu’ils vinrent me trouver. Dès mes premiers entretiens avec eux, je fus frappé par la portée extraordinaire de l’œuvre qu’ils étaient chargés d’introduire en France. Ma connaissance de l’anglais me permettant de m’initier moi-même aux doctrines de la nouvelle Église, je trouvai dans leurs écrits, mais surtout dans l’ouvrage intitulé Divine Authenticity of the Book of Mormon, par Orson Pratt, la démonstration complète de la divinité de cette œuvre. Ces deux premiers apôtres qui touchèrent le sol de France étaient MM. John Taylor et Curtis Bolton. Toutes les questions, toutes les objections que je leur posai furent éclaircies ou réfutées à mon entière satisfaction. Après trois mois d’étude et de sérieuses réflexions, j’acceptai le baptême.

 

      Le 1er décembre 1850, John Taylor baptisa cinq personnes de Paris, par rang d’âge, à l’île Saint-Ouen. J’étais le deuxième de ces néophytes. Le même jour, nous fûmes confirmés sous l’imposition des mains de trois elders [anciens, note de La feuille d'olivier], et nous prîmes la cène sous les deux espèces. C’est ainsi que fut fondée à Paris une nouvelle succursale de l’Église des saints des derniers jours.

 

      Le 2 décembre me trouva occupé à terminer la traduction française du Livre de Mormon, sous la direction de M. Curtis E. Bolton. Après avoir traduit et publié dans l’île de Jersey Une voix d’avertissement, par Parley P. Pratt, et terminé la traduction du livre Doctrine and Covenants et celle du Mariage céleste ou patriarcal, par Orson Pratt, je partis pour l’Utah, afin d’y compléter mon initiation. Mon séjour dans la cité du Grand Lac Salé a été de quatre ans. Les pages qu’on va lire sont mes impressions de voyage et l’exposé des doctrines auxquelles j’adhère. Le lecteur y trouvera la vérité, telle que je la comprends, la vérité simple et nue sur toutes choses et le récit des faits dans l’ordre où ils se sont présentés à moi. Je n’écris ni une apologie, ni un catéchisme, je veux seulement essayer de donner aux gens du monde quelque idée de cette œuvre étrange dont on parle tant, et que l’on connaît si peu.

 

      Qu’est-ce que le mormonisme ? Question à laquelle nul jusqu’ici en Europe n’a bien répondu. Je pose en principe qu’il est impossible à tout autre qu’à un mormon de juger correctement, ni même de comprendre le but et la portée de cette œuvre. Tâchons d’expliquer notre pensée.

 

      Quand Jésus-Christ vint sur la terre, il trouva les Juifs, la nation élue, divisés en plusieurs sectes. On sait qu’il y avait à Jérusalem des scribes et des pharisiens, des sadducéens, des hérodiens, des esséniens, etc. Tout en admettant la divinité des livres de Moïse et des prophètes, ces sectes différaient entre elles sur l’interprétation de certains passages des Écritures. Mais aveuglées par les fausses traditions de leurs pères, elles n’attendaient le Messie que comme un principe temporel, qui devait exalter la maison d’Israël et la mettre à la tête des nations. Or Jésus, l’humble fils du charpentier, ne répondait nullement à un tel idéal : il fut généralement considéré par ces sectes comme un vil imposteur, digne du dernier supplice. Il fut crucifié par les marchands du Temple, par les prêtres de Jérusalem. Pourquoi les plus savants docteurs de la loi ne purent-ils comprendre la divine mission de Jésus-Christ ? C’est parce qu’ils interprétaient faussement les Écritures. Après sa résurrection, pourquoi l’immense majorité des Israélites rejeta-t-elle le témoignage des apôtres ? Par la même raison, parce qu’elle ne comprenait pas le véritable sens des écrits des prophètes. Or, ce qu’on appelle le « mormonisme » étant purement et simplement la restauration et le complément du christianisme, le rétablissement de l’autorité divine sur la terre par une nouvelle révélation, son fondateur, lui non plus, n’a pas été compris par les innombrables sectes chrétiennes de l’Amérique du Nord. Les ministres protestants le persécutèrent sans relâche et finirent par le faire mourir, précisément par la même raison que les prêtres de Jérusalem ont rejeté et crucifié le Christ. Ces derniers ne purent comprendre Jésus, bien que tous crussent à la divinité des prophéties. Le Fils de l’homme parlait aux docteurs de la loi une langue divine qu’ils étaient incapables d’entendre. De même les ministres américains, croyant tous à la Bible, mais l’interprétant chacun à sa manière, n’ont pu comprendre la mission de Joseph Smith.

 

      Poursuivons notre comparaison. Le jour de la Pentecôte, lorsque les apôtres eurent été visités par l’Esprit-Saint, Pierre, ayant pris la parole, déclara solennellement que Dieu avait ressuscité Christ des morts, et qu’ils en étaient les témoins. Il cita dans son discours les prophètes David et Joël à l’appui de sa déclaration. Ce discours nous initie complètement au système de prosélytisme adopté dès ce jour, et constamment pratiqué depuis par les témoins de Jésus. Le christianisme s’établit sur l’ancien continent par la voie du témoignage. Le mormonisme, qui est la restauration virtuelle du christianisme primitif, s’est établi dans le Nouveau Monde précisément par la même voie.

 

      Cette analogie est de la plus haute importance. Saint Pierre, tout en invoquant des textes de l’Ancien Testament, possédait une autorité bien autrement puissante que celle de la parole écrite : il était l’instrument dont Dieu se servait pour inaugurer solennellement son Évangile sur l’hémisphère oriental. Prophète et révélateur, il parlait à la maison d’Israël au nom de Jéhovah. Le Nouveau Testament n’existait pas encore, quand le christianisme s’établit par l’unique autorité de la parole, c’est-à-dire par la puissance de la révélation directe. Or, les docteurs de la loi, et ceux qui avaient une foi sincère, mais aveugle, dans les livres de l’Ancien Testament, ne pouvant comprendre cette langue divine de l’inspiration directe, rejetèrent presque tous le témoignage des apôtres. Et voilà pourquoi les chrétiens modernes, qui ont une foi sincère, mais aveugle dans la Bible, ne peuvent comprendre davantage les apôtres de la nouvelle Église. Pour toutes les Églises chrétiennes, la révélation, c’est la Bible, et chacun l’explique à sa manière : de là le babélisme du monde chrétien contemporain, et principalement des innombrables sectes protestantes. Leur situation vis-à-vis du mormonisme est identiquement la même que celle des sectes juives de Jérusalem vis-à-vis de l’Église primitive apostolique. Nous recommandons ces prémisses à l’attention des hommes sérieux qui méritent encore en Europe le nom de chrétiens.

 

      Si, laissant de côté les idées purement religieuses, nous abordons le domaine de la science moderne, nous retrouvons la même similitude entre ce qui s’est passé à l’avènement du christianisme primitif et à celui du mormonisme. Lorsque Paul, le grand apôtre des gentils, alla prêcher l’Évangile à l’aréopage, quel accueil reçut-il des lettrés d’Athènes ? « Les uns se moquèrent de lui ouvertement, les autres lui dirent : Nous t’entendrons une autre fois là-dessus. » Sauf un petit nombre d’adeptes, les savants d’Alexandrie, d’Athènes et de Rome, rejetèrent avec mépris le christianisme apostolique. Pourquoi cela ? Parce que la science humaine ne saurait comprendre les choses de Dieu. La philosophie n’a su que fabriquer des livres, entasser systèmes sur systèmes, sans pouvoir créer une formule populaire et commune pour définir Dieu. De là son impuissance radicale. En dehors du Christ, il est impossible de connaître Dieu. La mission providentielle de la philosophie n’est qu’une œuvre de démolition : elle ne saura jamais que détruire, sans pouvoir fonder rien de viable. Je ne crois plus à l’homme.

 

      Depuis un demi-siècle, la science a fait des progrès vraiment gigantesques. Mais, malgré ces brillantes découvertes, il est certains problèmes insolubles à jamais pour l’érudition et la sagacité purement humaines. L’Amérique, par exemple, demeure un mystère impénétrable pour les plus savants de l’Europe. Quel Bossuet vivant pourrait nous dire pourquoi Jésus-Christ n’a jamais mentionné l’existence de l’hémisphère occidental ? Faut-il en conclure qu’il avait besoin lui-même, comme ses adorateurs européens, de la découverte de Christophe Colomb pour être introduit à la connaissance de ce Nouveau Monde ? Quel théologien catholique ou protestant se chargera de nous dire pourquoi les quatre évangélistes et saint Paul n’ont pas écrit le plus petit mot là-dessus dans leurs livres sacrés ? Quel Hérodote moderne pourrait nous apprendre quand et comment ce vaste continent a été primitivement colonisé ? Quel écrivain pourra jamais nous initier à l’histoire des puissantes nations qui ont laissé ces innombrables tumuli qu’on trouve à chaque pas dans la vallée du Mississipi, et tant de cités désolées, enfouies dans les solitudes des Amériques ? Qui nous dira le nom, le nom seulement, des constructeurs de ces gigantesques monuments ? Quel savant pourrait écrire une seule page authentique sur l’origine mystérieuse de l’homme rouge ? Quel Œdipe, quel Champollion saura déchiffrer ces monuments glyphiques du Nouveau Monde, dont la tradition était déjà perdue lors de l’invasion espagnole ? Après une exploration scientifique de cinq ans en Amérique, l’illustre Humboldt lui-même n’a pu nous fournir sur cette énigme du passé que de simples hypothèses. Réduit à son propre savoir, l’homme moderne le plus éclairé ne connaît rien du passé de cet immense continent, peu de chose de son présent, et absolument rien de son avenir.

 

      Or, depuis 1830, l’humanité possède un livre qui répond pleinement à toutes les questions que nous avons posées, et à bien d’autres encore. Il est déjà traduit en sept langues. Nous voulons parler du Livre de Mormon. Ses récits éclairent les profondes ténèbres qui couvrent encore l’histoire du passé de l’Amérique, et le rattachent à la grande source primordiale, - la distributrice des nations, des tribus et des langues, - la Tour de Babel. La vision prophétique de ce livre, se détachant de sa partie historique au point que ses écrivains pouvaient appeler le présent, découvre les événements futurs et fait un tableau des choses à venir, qui a toute la clarté de l’histoire. Nous y voyons figurer les dix tribus d’Israël, les Juifs, les blancs européens, les tribus rouges de l’Amérique, même les fiers États de l’Union américaine. Le sort des nations ; la chute des Églises et des institutions religieuses corrompues ; la fin de la superstition et de la tyrannie des Gentils ; le règne universel de la paix, de la vérité, de la lumière et de la science ; les guerres et les afflictions qui précèderont ces temps heureux ; la venue glorieuse de Jésus-Christ comme roi de toute la terre ; la résurrection des saints pour régner ici-bas avec lui, toutes ces choses se trouvent dans ce livre. Le temps et le mode de leur établissement y sont clairement marqués, et nous présagent, pour l’époque où nous sommes, des merveilles supérieures à toutes celles des temps écoulés.

 

      Nous allons maintenant, sans autre préambule, essayer de donner à nos lecteurs quelques notions exactes sur le mormonisme, en exposant l’origine, les progrès, l’état de la nouvelle Église, et finalement nos conjectures sur son avenir. Notre récit a pour base des renseignements pris sur les lieux mêmes et des documents authentiques.

 

 

 

 

MÉMOIRES D’UN MORMON

 

OU

 

COUP D’ŒIL GÉNÉRAL

 

SUR L’ŒUVRE DE JOSEPH SMITH

 

 

 

I

 

 

Naissance du prophète. - Ses premières visions racontées par lui-même. - Son mariage. - Martin Harris et le professeur Anthon. - Oliver Cowdery. - Analyse du Livre de Mormon. - L’Amérique, problème insoluble pour la science contemporaine.

 

      Le fondateur du mormonisme naquit le 23 décembre 1805, à Sharon, dans le Comté de Windsor, État de Vermont. Son père, Joseph Smith, dont il était le quatrième enfant, se ruina de bonne heure dans une spéculation de ginseng (sorte de thé) cristallisé, dont il avait envoyé en Chine un chargement, qu’un consignataire infidèle ne lui paya jamais. Sa mère, Lucy Mack, femme des plus pieuses, avait eu neuf enfants. Réduite à la gêne, cette famille se retira bientôt à Palmyra, dans l’État de New York, où elle fit l’acquisition de cent acres de terre, et, à force de labeurs, elle finit par reconquérir quelque aisance. Lucy Mack, qui a publié ses mémoires, déclare que rien de remarquable ne signala l’enfance de Joseph, sauf le trait suivant. Vers l’âge de huit ans, il supporta stoïquement, sans jamais vouloir se laisser attacher, une opération des plus douloureuses, l’extraction d’un os de la jambe, qui s’était carié après de longues souffrances. Il apprit aux écoles primaires à lire assez couramment, à écrire médiocrement, et à faire tant bien que mal les quatre opérations de l’arithmétique. Là se borna l’éducation qu’il reçut du fait de ses parents. À l’âge de quinze ans, il montrait, d’après le rapport de sa mère, les dispositions morales les plus heureuses. En 1820, un grand revival eut lieu à Manchester, dans le comté d’Ontario, État de New York, qu’habitait alors sa famille. Un revival (réveil) est une conférence générale religieuse, souvent fort tumultueuse, à laquelle prennent part des membres de tous les cultes dissidents. Comme cette conférence fut le point de départ de sa mission, nous allons laisser la parole au prophète pour nous apprendre lui-même comment il fut appelé à fonder l’Église nouvelle.

 

      « …J'avais alors quinze ans. La famille de mon père embrassa la foi de l’Église presbytérienne, et quatre de ses membres s’y joignirent, savoir : ma mère, mes frères Hyrum et Samuel Harrison, et ma sœur Sophronia.

 

      « Durant ces temps d’effervescence et de controverses, je fis de sérieuses réflexions, et j’éprouvai de grandes perplexités. Mais, malgré les impressions vives et poignantes que je ressentais souvent, je ne m’attachai à aucun de ces partis, bien que j’assistasse à leurs réunions, toutes les fois que je le pouvais. Plus tard je fus un peu prévenu en faveur de la secte des méthodistes, et je me sentais quelque penchant à m’y réunir. Mais il y avait tant de confusion et de contestations entre les différentes églises, qu’il devenait impossible à un individu aussi jeune que l’étais, et avec aussi peu d’expérience des hommes et des choses, de déterminer avec certitude de quel côté se trouvait la vérité. Plus d’une fois je me sentis bouleversé, tant les clameurs étaient grandes et le tumulte incessant. Les presbytériens s’acharnaient contre les baptistes et les méthodistes, pour démontrer ou du moins faire croire que ces derniers étaient dans l’erreur. En revanche, les baptistes et les méthodistes n’étaient pas moins jaloux de soutenir leurs idées, en condamnant tous les autres cultes.

 

      « Au milieu de ces luttes de paroles, de ce tumulte d’opinions, je m’étais souvent dit à moi-même : Qu’y a-t-il à faire ? Quel est celui de ces partis qui a raison ? Ne sont-ils pas tous également dans l’erreur ? Si l’un d’eux a raison, quel est-il ? Comment pourrai-je le connaître ?

         

      « Pendant que mon esprit souffrait si cruellement des contestations de ces partis religieux, je vins à lire un jour le cinquième verset du premier chapitre de l’épître de saint Jacques qui est ainsi conçu : « Si quelqu’un de vous manque de sagesse, qu’il la demande à Dieu, qui la donne à tous libéralement, et qui ne la reproche point, et elle lui sera donnée. » Jamais passage des Écritures n’alla au cœur d’un homme avec plus de force que celui-ci au mien. Il me remua jusqu’au fond de l’âme. J’y revins coup sur coup, sachant que si quelqu’un avait besoin de la sagesse de Dieu, c’était moi ; car je ne savais et n’aurais jamais su que faire, si je n’avais reçu plus de sagesse que je n’en avais eu jusqu’alors. Les docteurs des différentes sectes variaient tellement entre eux sur la manière d’entendre un même passage, qu’ils faisaient douter de toute solution quand ils en appelaient à la Bible. J’en vins à conclure que je devais rester dans l’obscurité et le chaos, ou faire ce que Jacques ordonne, demander à Dieu la sagesse. Je résolus donc de m’adresser directement à lui ; car s’il était vrai qu’il la donnât libéralement et sans la reprocher, je pouvais bien en faire l’expérience. Ayant pris cette détermination, je me retirai dans un bois pour essayer de m’adresser à Dieu. C’était un matin par un beau jour, au printemps de l’an 1820. Jamais jusque-là, au milieu de toutes mes préoccupations, je n’avais essayé de prier seul à haute voix.

 

      « Arrivé dans l’endroit que j’avais choisi pour me recueillir, je regardai autour de moi, et me voyant seul, je m’agenouillai et adressai à Dieu les désirs de mon cœur. À peine eus-je fait cela, qu’un certain pouvoir s’empara de moi, me tint subjugué, et fit sur mon être un effet si extraordinaire que ma langue en demeura comme paralysée. D’épaisses ténèbres m’enveloppaient comme un voile, et il me sembla que j’allais périr tout d’un coup. Mais comme je m’efforçais de crier à Dieu qu’il me délivrât de cet ennemi qui s’était emparé de moi, et au moment même où j’allais désespérer, - m’abandonnant non à une perdition imaginaire, mais au pouvoir d’un être réel du monde invisible, doué d’une force telle que je n’en avais senti de semblable chez personne ; - dans ce moment de suprême détresse, je vis, directement au-dessus de ma tête, une colonne de lumière, dont l’éclat surpassait celui du soleil, et qui descendit jusque sur moi, où elle s’arrêta. En ce moment, je me trouvai subitement délivré de l’ennemi qui me tenait lié. Tandis que la lumière reposait sur moi, je vis deux personnages dont la splendeur et le gloire étaient au-dessus de toute description ; ils se tenaient debout en l’air au-dessus de moi. L’un d’eux me parla, m’appelant par mon nom, et me dit (en montrant l’autre) : C’est mon Fils bien-aimé, écoute-le.

 

      « Ce que j’avais désiré, quand je m’étais proposé d’adresser ma requête au Seigneur, c’était de savoir laquelle de toutes les sectes était la bonne, afin de me joindre à elle. C’est pourquoi, aussitôt que je retrouvai le libre usage de mes sens de manière à pouvoir parler, je demandai aux personnages qui étaient debout au-dessus de moi dans la lumière, laquelle de toutes ces sectes était la vraie (car, à cette époque, il n’était jamais entré dans ma pensée que toutes fussent dans l’erreur), et à laquelle je devais me joindre. Il me fut répondu que je ne devais me joindre à aucune d’elles, parce qu’elles étaient toutes erronées, que leurs doctrines n’étaient autre chose que des préceptes humains, faussement revêtus d’une forme divine…

 

      « Il me réitéra sa défense de me joindre à aucune de ces sectes, et me dit beaucoup d’autres choses que je ne puis écrire maintenant. Quand je revins à mon état ordinaire, je me trouvai couché sur le dos, les yeux fixés au ciel.

 

      « Peu de jours après cette vision, je me rencontrai avec un des prédicateurs méthodistes, qui prenait une part très active à la conférence dont j’ai parlé ; et comme je conversais avec lui sur la religion, je lui racontai la vision que j’avais eue. Sa manière d’agir me surprit fort ; il traita ma communication non seulement avec légèreté, mais avec un grand mépris, disant que tout cela venait du diable ; que de nos jours il n’y avait rien de pareil à des visions ou à des révélations ; que toutes les choses de ce genre avaient cessé avec les apôtres, et qu’il n’y en aurait jamais de nouvelles.

 

      « Cependant je vis bientôt que mon récit excitait beaucoup de préventions contre moi parmi les divers ministres, et devenait la cause de contrariétés qui ne firent qu’augmenter. Quoique j’eusse à peine quinze ans, et que les circonstances de ma vie ne fussent nullement de nature à faire de moi un personnage de quelque importance dans ce monde, des hommes respectables ne laissèrent pas de me remarquer assez pour indisposer les gens et provoquer contre moi de vives persécutions, et toutes les sectes se mirent d’accord pour me poursuivre. Une chose qui m’a souvent fait faire de sérieuses réflexions, alors aussi bien que plus tard, c’est qu’un jeune garçon, inconnu, à peine âgé de quinze ans, et réduit à gagner par un travail journalier une maigre pitance, fût digne d’attirer l’attention des principaux chefs des sectes les plus populaires du jour, au point d’exciter chez eux un esprit de persécution et d’injure. Mais, étrange ou non, la chose était ainsi, et cela me causa souvent de bien vives peines. Cependant ce fait ne restait pas moins établi pour moi ; j’avais eu une vision, et la persécution ne pouvait me faire nier ce que j’avais vu…

 

      « J’avais donc obtenu la satisfaction d’apprendre que je ne devais me joindre à aucune église, mais rester dans l’état où j’étais, jusqu’à ce que je reçusse d’autres instructions. Je continuai de travailler à la terre, constamment tourmenté par des gens de toutes classes, tant religieux qu’irréligieux, parce que je continuai à affirmer que j’avais eu une vision.

 

      « Il m’avait été défendu de me joindre aux églises officielles ; et, jeune comme j’étais, persécuté par ceux qui auraient dû, s’ils me supposaient dans l’erreur, chercher plutôt à m’en tirer par des procédés affectueux, je fus, dans l’intervalle qui s’écoula depuis ma première vision jusqu’à l’année mil huit cent vingt-trois, exposé à tous les genres de séduction. Entraîné par mes passions, je commis, hélas ! bien des fautes, et fis des choses désagréables à Dieu. Je m’étais senti souvent condamné pour ma faiblesse et mes imperfections, lorsqu’enfin, le 21 septembre 1823, après m’être mis au lit comme à l’ordinaire, je suppliai le Tout-Puissant de me pardonner toutes mes folies, et de vouloir bien se manifester à moi pour me faire connaître quelle était la situation de mon âme en sa présence.

 

      « Pendant que je priais avec ardeur, je vis apparaître dans la chambre une lumière, qui éclaira la pièce plus brillamment qu’en plein midi ; et une figure apparut subitement à côté de mon lit, se tenant debout en l’air, car ses pieds ne touchaient pas le plancher. Elle était revêtue d’une robe flottante de la plus éclatante blancheur, et telle que je n’ai rien vu de pareil ici-bas. Elle n’avait pas d’autre vêtement que cette robe, ouverte de manière que je pouvais voir sa poitrine. Cette apparition était glorieuse au-delà de toute expression, et son visage resplendissait comme un éclair.

 

      « Au premier moment, j’eus peur ; mais bientôt ma crainte s’évanouit. Le bienheureux m’appela par mon nom, en m’annonçant que Dieu l’avait envoyé vers moi, et qu’il se nommait Néphi [Moroni, note de La feuille d'olivier] ; que Dieu avait une œuvre à me faire accomplir, et que mon nom serait béni et maudit par toutes les nations. Il m’apprit qu’en un certain lieu était déposé un livre, écrit sur des lames d’or, et révélant l’origine et l’histoire des anciens habitants de ce continent. Il me dit que ce livre contenait l’Évangile éternel, tel que Jésus le leur avait lui-même annoncé. Il ajouta qu’il existait deux pierres encadrées dans des baguettes d’argent, qui constituaient ce qu’on appelle l’Urim et Thummim, et qu’elles étaient déposées avec les annales ; que la possession et l’usage de ces pierres établissaient anciennement les voyants, et que Dieu les avait préparées pour la traduction du livre… » (mentionné plusieurs fois dans les Écritures, l’Urim Thummim, instrument céleste, figurait sur le pectoral du grand-prêtre Aaron, et servait aux souverains sacrificateurs d’Israël pour obtenir des révélations divines).

 

      Le jeune prophète nous apprend ensuite qu’une vision lui montra clairement l’endroit où ces annales se trouvaient déposées, et que le messager céleste renouvela deux autres fois sa visite dans la nuit pour lui répéter ses instructions. Le coq ayant chanté, Smith se levait pour travailler avec ses parents, quand l’envoyé divin lui apparut une quatrième fois et lui redit les mêmes choses, lui enjoignant de communiquer le tout à son père. Celui-ci lui dit que cette vision venait de Dieu et qu’il fallait faire tout ce qui lui avait été ordonné. S’étant immédiatement rendu au lieu indiqué, Joseph reconnut sans peine la colline qui renfermait le dépôt sacré.

 

      Près du village de Manchester, dans le comté d’Ontario, État de New York, se trouve une éminence plus considérable que celles des environs, et qui est devenue célèbre dans les fastes de la nouvelle Église sous le nom de Cumorah. Sur le flanc occidental de cette colline, non loin de son sommet, et sous une pierre d’une grande dimension, des lames d’or se trouvaient déposées dans un coffre de pierre. Le couvercle en était aminci vers ses bords, et relevé au milieu en forme de boule. Après avoir dégagé la terre, Joseph souleva le couvercle à l’aide d’un levier, et trouva les plaques, l’Urim Thummim et le pectoral. Le coffre était formé de pierres reliées entre elles aux angles par du ciment. Au fond se trouvaient deux pierres plates placées en croix, et sur ces pierres les lames d’or et les autres objets. Joseph voulait les enlever, mais il fut empêché par l’envoyé divin, qui l’informa que le temps n’était pas encore venu, et qu’il fallait attendre quatre ans à partir de cette époque. D’après ses instructions, Joseph se rendit tous les ans le même jour au lieu du dépôt, pour recevoir de la bouche du messager céleste des instructions sur la manière dont le royaume de Dieu devait être fondé et gouverné dans les derniers jours.

 

      À cette époque, la famille de Joseph était pauvre. Son père, ses frères et sœurs étaient obligés, comme lui, de travailler de leurs mains et souvent de louer leur travail à la journée. En octobre 1825, Joseph se mit au service d’un riche vieillard du nom de Josiah Stoal, qui vivait dans le comté de Chenango (New York). Il fut employé par M. Stoal avec d’autres ouvriers aux travaux d’une mine d’argent qui avait été ouverte par les Espagnols à Harmony (Pennsylvanie). Après un mois d’infructueuses tentatives, Joseph engagea le vieillard à abandonner sa mine. « C’est ce fait, dit Joseph, qui a donné naissance à l’opinion communément répandue que j’étais un chercheur de trésors (a money digger). »

 

      Il fut alors demeurer chez Isaac Hale, fit la connaissance de sa fille Emma, qu’il épousa le 18 janvier 1827 à South Bainbridge (N.-Y.) avec le consentement de ses parents à lui, mais contre la volonté de ceux de la jeune fille, très opposés à ce mariage à cause des vexations sans nombre que les visions avaient attirées au jeune homme.

 

      Le 22 septembre 1827, le messager des cieux lui laissa prendre les plaques, l’Urim Thummim et le pectoral, à condition qu’il en serait responsable, et en l’avertissant qu’il serait retranché, s’il venait à perdre ces objets par sa négligence, mais qu’il serait protégé s’il faisait tous ses efforts pour les conserver. Ces objets lui furent repris après qu’ils eurent servi à accomplir les desseins de Dieu. Ils n’étaient plus en la possession de Joseph dès le mois de mai 1828. « L’Urim Thummim consistait, dit la mère de Joseph qui l’a vu, en deux diamants triangulaires, enchâssés dans du verre et montés en argent, de façon à ressembler à d’anciennes lunettes. » Les plaques avaient l’apparence de l’or. Leurs dimensions étaient à peu près de sept pouces de large sur huit de long, et leur épaisseur n’était pas tout à fait aussi forte que celle d’une feuille de fer-blanc ordinaire. Des caractères égyptiens étaient gravés sur les deux pages de chaque plaque, et la totalité était reliée en un volume comme les feuilles d’un livre, avec trois anneaux pour le fermer. Le volume avait six pouces d’épaisseur. Une partie des plaques était scellée, et leur contenu sera traduit plus tard pour être révélé aux membres de l’Église. Les caractères ou lettres des plaques qui n’étaient point scellées étaient petits et admirablement gravés.

 

      Cependant le bruit s’étant répandu dans les environs que Joseph avait trouvé des lames d’or, ses ennemis firent les violents efforts, et eurent recours à tous les stratagèmes imaginables pour les lui ravir. Ces persécutions devinrent tellement intolérables, qu’il fut obligé de quitter Manchester pour se rendre avec sa femme dans le comté de Susquehanna, État de Pennsylvanie. Un fermier respectable de Palmyra, du nom de Martin Harris, défraya généreusement le jeune couple des frais du voyage.

 

      Dès qu’il fut établi dans sa nouvelle résidence, auprès de son beau-père, Joseph se mit à copier les caractères des plaques. De décembre 1827 à février 1828, il en copia et traduisit une partie au moyen de l’Urim Thummim. Il confia cette copie et la traduction à Martin Harris, pour les montrer au professeur Anthon, de New York, très célèbre alors dans la science hiéroglyphique et le linguistique. Voici, d’après le rapport d’Harris, l’accueil que leur fit le savant professeur :

 

      « A mon arrivée à New York, ayant présenté la copie et la traduction au professeur Anthon, il dit que l’interprétation en était correcte, plus correcte qu’aucune autre traduction de l’égyptien qu’il eût vue. Alors je lui montrai les caractères qui n’étaient pas encore traduits. Il me dit qu’ils étaient bien véritablement égyptiens, chaldaïques, assyriaques, arabes. Il me donna une déclaration certifiant aux habitants de Palmyra que ces caractères étaient véritables, et que ceux qui avaient été traduits l’avaient été fidèlement. Je pris son attestation et la mis dans ma poche ; puis, comme j’allais sortir, le professeur, m’ayant rappelé, me demanda comment le jeune homme avait effectué sa découverte. Je répondis qu’un ange de Dieu lui en avait révélé le dépôt.

 

      « Il me dit alors : Permettez que je revoie cette déclaration. Je la sortis de ma poche, suivant son désir, et la lui donnai. Il la prit et la déchira, en ajoutant que des apparitions d’anges n’étaient plus de notre temps, et que, si je voulais lui apporter les plaques, il en ferait la traduction. Je l’informai qu’une partie des plaques était scellée, et qu’il m’était défendu de les apporter. Il me répliqua : « Je ne puis pas lire dans un livre scellé. » Je me rendis alors chez le docteur Mitchell, qui confirma ce que le professeur Anthon avait dit des caractères et de leur traduction. »

 

      Le 15 avril 1829, Oliver Cowdery, maître d’école dans le village qu’habitait le père de Joseph, ayant appris de ce dernier de quelle façon son fils avait obtenu les lames d’or, offrit ses services à Joseph. Deux jours après, le nouveau prophète commença l’œuvre de traduction du Livre de Mormon, et Cowdery lui servit de secrétaire.

 

      Le 15 mai, ils se rendirent tous les deux dans les bois pour prier et demander au Seigneur des instructions touchant le baptême pour la rémission des péchés, mode de baptême qu’ils avaient trouvé mentionné dans la traduction des antiques annales. Tandis qu’ils imploraient ainsi le Tout-Puissant, un messager descendit du ciel dans une brillante colonne de lumière, et, ayant posé ses mains sur eux, il les ordonna, leur disant : À vous, mes compagnons de service, au nom du Messie, je confère la prêtrise d’Aaron, qui tient les clefs du ministère des anges et de l’Évangile du repentir, et du baptême par immersion pour la rémission des péchés ; et cette prêtrise ne sera plus ôtée de la terre, jusqu’à ce que les fils de Lévi aient présenté de nouveau une offrande au Seigneur selon la justice. Alors ils se conférèrent réciproquement le baptême, en vertu des pouvoirs dont ils étaient désormais investis. Dès qu’ils furent baptisés, le Saint-Esprit descendit sur eux, et l’esprit de prophétie leur fut donné. Joseph annonça les progrès de l’Église, et beaucoup d’autres choses concernant cette œuvre et les générations actuelles. Leurs esprits étant alors éclairés, les Écritures s’ouvrirent à leur intelligence, et le sens véritable des plus mystérieux passages leur fut révélé.

 

      C’est ainsi que la prêtrise d’Aaron a été restaurée sur la terre. Le messager qui la leur confia leur dit que son nom était Jean, appelé Jean-Baptiste dans le Nouveau Testament, et qu’il agissait sous la direction de Pierre, Jacques et Jean. Il ajouta que le sacerdoce de Melchisédech leur serait plus tard conféré. Joseph reçut effectivement des mains de Pierre, Jacques et Jean l’autorité de l’apostolat.

 

      C’est ainsi que l’Église de Jésus-Christ a été rétablie ici-bas sur des bases inébranlables.

 

      La traduction du Livre de Mormon étant achevée, le prophète eut une révélation qui désignait Oliver Cowdery, David Whitmer et Martin Harris pour être les principaux témoins de l’authenticité divine de ce livre. Sur la foi de cette promesse, ces trois hommes se rendirent avec Joseph dans un bois voisin, où ils se livrèrent pendant un long temps aux plus ferventes prières. Un ange resplendissant de gloire leur apparut, tenant les lames d’or dans ses mains, et tournant les feuilles une à une de façon à en laisser voir distinctement les caractères. Un témoignage écrit de ce fait fut rédigé. Le voici, tel qu’on peut le lire en tête du Livre de Mormon.

 

 

TÉMOIGNAGE DES TROIS TÉMOINS.

 

      « Qu’il soit connu de toutes nations, familles, et en toutes langues, partout où cette œuvre arrivera, que nous avons vu, par la grâce de Dieu le Père et de notre Seigneur Jésus-Christ, les plaques contenant ces annales, qui sont l’histoire du peuple de Néphi et des Lamanites, leurs frères, et aussi que ces annales ont été traduites par le don et le pouvoir de Dieu, car sa voix nous l’a déclaré ; c’est pourquoi nous savons, avec certitude, que ces choses sont vraies. Et nous témoignons aussi avoir vu les caractères gravés sur ces plaques, et que nous les avons vus par le pouvoir de Dieu, et non par celui de l’homme. Et nous déclarons, en toute sincérité, qu’un ange de Dieu vint du ciel, et qu’il apporta et plaça les plaques devant nos yeux, de sorte que nous les pûmes distinctement voir, ainsi que les caractères qui y étaient gravés. Et nous savons que c’est par la grâce de Dieu le père, et de notre Seigneur Jésus-Christ, que nous vîmes et que nous rendons témoignage que ces choses sont vraies, et quoiqu’elles soient un miracle à nos yeux, cependant la voix du Seigneur nous a ordonné d’en rendre témoignage : voilà pourquoi, voulant obéir au commandement de Dieu, nous rendons témoignage de ces choses. Car nous savons que si nous sommes fidèles au Christ, nous serons trouvés sans tache devant le siège du jugement du Christ, et nous demeurerons éternellement avec lui dans les cieux. Et gloire en soit au Père, au Fils et au Saint-Esprit, qui sont un seul Dieu. Amen.

 

« OLIVER COWDERY, DAVID WHITMER, MARTIN HARRIS. »

 

 

      Joseph, ayant montré les plaques à huit autres témoins, alors qu’elles étaient encore en sa possession, ces hommes signèrent la déclaration suivante, qui figure pareillement en tête du volume.

 

      « Qu’il soit connu partout où cette œuvre ira que Joseph Smith, junior, l’interprète de ces annales, nous a fait voir les plaques dont il a été parlé, lesquelles ont l’apparence de l’or ; et que nous avons tenu et touché de nos mains chacune des feuilles que ledit Smith a traduites, et que nous avons vu aussi les caractères gravés, ayant l’apparence d’un travail très ancien et d’une exécution exquise. Et nous rendons témoignage, en toute sincérité, que ledit Smith nous a montré ces plaques, car nous les avons vues et pesées, et nous savons avec certitude qu’il les avait en sa possession. Et nous donnons nos noms au monde, pour témoigner à toute la terre de ce que nous avons vu ; et nous ne mentons pas, Dieu en rend le témoignage.

 

« CHRISTIAN WHITMER, JACOB WITHMER, PETER WHITMER junior, JOHN WHITMER,

HIRAM PAGE, JOSEPH SMITH senior, HIRAM SMITH, SAMUEL H. SMITH. »

 

 

      Au printemps de l’année 1830, une première édition de la nouvelle Bible fut faite à Palmyra (N.-Y.), et tirée à cinq mille exemplaires, avec le titre qu’on va lire, qui n’est que la traduction littérale de la dernière page de l’original :

 

 

LIVRE DE MORMON,

 

RÉCIT ÉCRIT DE LA MAIN DE MORMON, SUR DES PLAQUES, D'APRÈS CELLES DE NÉPHI.

 

      « Ce livre est un abrégé des annales du peuple de Néphi et des Lamanites, adressé aux Lamanites, reste de la maison d’Israël, et aussi aux Juifs et aux Gentils, par voie de commandement et par l’esprit de prophétie et de révélation ; écrit, scellé et tenu secret pour le Seigneur, afin qu’il ne fût point détruit, et qu’il revînt à la lumière par le don et le pouvoir de Dieu, pour être interprété ; scellé de la main de Moroni, pour reparaître, dans les temps voulus, par l’organe des Gentils. L’interprétation de ces choses a été faite par le don de Dieu.

 

      « Il renferme, en outre, un abrégé du Livre d’Éther, qui contient les annales du peuple de Jared, qui fut dispersé dans les temps où le Seigneur confondit le langage des nations, lorsqu’elles bâtissaient une tour pour monter au ciel ; annales qui sont destinées à montrer à ceux qui restent de la maison d’Israël les grandes choses que le Seigneur a faites en faveur de leurs pères, afin qu’ils puissent connaître les alliances du Seigneur, et où il leur a promis qu’ils ne seront pas rejetés à jamais ; et aussi pour convaincre Juifs et Gentils que Jésus est le Christ, le Dieu éternel, se manifestant à toutes les nations.

 

      « Et maintenant, s’il s’y trouve des fautes, elles sont des hommes. C’est pourquoi ne condamnez pas les choses de Dieu, afin de paraître sans tache au jugement du Christ. 

 

   « TRADUIT EN ANGLAIS PAR JOSEPH SMITH, JUNIOR. »

 

 

      Tel est le titre du Livre de Mormon, qui se partage en quinze livres, et dont nous allons faire rapidement l’analyse.

 

      Ce livre comble une immense lacune dans la sphère des connaissances humaines : il nous révèle l’histoire ancienne de l’Amérique, depuis la première colonie qui lui vint de la tour de Babel, jusqu’au commencement du Ve siècle de l’ère chrétienne. Après la confusion des langues, quand les hommes se dispersèrent par toute la terre, les Jarédites, peuple juste, ayant trouvé grâce aux yeux de l’Éternel, traversèrent miraculeusement l’Océan sur huit vaisseaux, abordèrent dans le Nord-Amérique, où ils bâtirent de grandes cités, et formèrent une nation très civilisée, florissante par le commerce et l’industrie. Mais leurs descendants se corrompirent, et furent frappés de terribles jugements. Des prophètes s’élevèrent au milieu d’eux, de génération en génération, pour leur reprocher leur perversité et annoncer le châtiment final qui les attendait. Enfin, après avoir duré quinze siècles, ils furent anéantis pour leur méchanceté, environ six cents ans avant Jésus-Christ.

 

      Ces premiers habitants de l’Amérique furent remplacés par une émigration d’Israélites, miraculeusement amenés de Jérusalem dans la première année de Zedekiah, roi de Juda. Ils suivirent quelque temps les côtes de la mer Rouge, dans la direction du sud-est, ensuite ils prirent plus à l’est, et atteignirent enfin le grand Océan. Alors Dieu leur commanda de construire un vaisseau qui les porta sains et saufs à travers l’Océan Pacifique, jusque dans l’Amérique du Sud, où ils débarquèrent sur la côte occidentale.

 

      Dans la onzième année du règne de ce même Zedekiah, alors que les Juifs étaient emmenés captifs à Babylone, quelques descendants de Juda vinrent de Jérusalem dans l’Amérique du Nord, d’où ils émigrèrent vers les parties septentrionales de l’Amérique du Sud. Leurs descendants furent découverts par ceux des premiers émigrants, environ quatre cents ans après.

 

      Les premiers émigrants se séparèrent presque aussitôt en deux nations distinctes. L’une d’elles s'appela la nation des Néphites, du nom du prophète Néphi qui la conduisait. Celle-là était persécutée, à cause de sa droiture, par celle qui portait le nom de Lamanites, du nom de Laman, son chef, homme très corrompu et méchant. Les Néphites se retirèrent vers le nord de l’Amérique méridionale, tandis que les Lamanites occupèrent le centre et le sud de cette région. Les Néphites possédaient une copie des saintes Écritures, c’est-à-dire les cinq livres de Moïse, et les prophètes jusqu’à Jérémie, ou jusqu’à l’époque où ils avaient quitté Jérusalem. Ces Écritures étaient gravées sur des plaques d’airain. Les Néphites, après leur arrivée en Amérique, fabriquèrent des plaques semblables, sur lesquelles ils gravèrent leur histoire, leurs prophéties, leurs visions et révélations. Toutes ces annales, tenues par des hommes justes et inspirés de l’Esprit-Saint, étaient soigneusement conservées et transmises de génération en génération.

 

      Dieu leur donna tout ce continent comme terre promise, en leur déclarant que ce serait là leur héritage et celui de leurs enfants, à condition qu’ils garderaient ses commandements ; sinon, qu’ils seraient retranchés de sa présence. Les Néphites, que Dieu bénissait, prospérèrent et se répandirent à l’est, à l’ouest et au nord. Ils habitèrent d’immenses cités, des temples, des forteresses, cultivèrent la terre, élevèrent des animaux domestiques, exploitèrent des mines d’or, d’argent, de cuivre et de fer. Les arts et les sciences fleurirent parmi eux ; et aussi longtemps qu’ils furent justes, ils jouirent des bienfaits de la civilisation et d’une grande prospérité nationale.

 

      Les Lamanites, au contraire, à cause de la dureté de leur cœur, furent tout d’abord abandonnés de Dieu. Avant leur rébellion, ils étaient blancs et beaux comme les Néphites ; mais, par suite de la malédiction divine, ils tombèrent dans une profonde barbarie. Ennemis implacables des Néphites, ils s’efforcèrent, par tous les moyens, de les détruire, et leur livrèrent à cet effet de nombreuses batailles. Mais ils furent longtemps repoussés avec perte, et les innombrables tumuli, qu’on rencontre partout dans les deux Amériques, recouvrent des amas de guerriers tués dans ces sanglants combats.

 

      La seconde colonie d’Hébreux, déjà mentionnée, portait le nom de peuple de Zarahemla. Ces colons avaient eu entre eux plusieurs guerres civiles. Et comme ils n’avaient apporté de Jérusalem aucunes annales, leur langue s’était corrompue, et ils étaient tombés dans l’athéisme. À l’époque où ils furent découverts par les Néphites, ils étaient devenus fort nombreux, mais se trouvaient dans un état de demi-barbarie. Les Néphites, s’étant unis à eux, les initièrent aux saintes Écritures, les rendirent à la civilisation et les deux nations n’en firent bientôt qu’une seule. Dans la suite des temps, les Néphites se mirent à construire des vaisseaux vers l’isthme de Darién. Ils naviguèrent dans la mer des Antilles, ainsi que dans le Pacifique, et envoyèrent de nombreuses colonies vers le nord. D’autres émigrèrent par terre, et, en peu de siècles, tout le continent septentrional se trouva peuplé. À cette époque, l’Amérique du Nord était entièrement dépourvue de bois. Les forêts avaient été détruites par les Jarédites, premiers colons venus de la tour de Babel. Mais les Néphites devinrent habiles à construire des maisons en ciment, et ils transportèrent par mer beaucoup de bois de construction du sud au nord. Ils firent aussi des plantations immenses. D’importantes cités s’élevèrent en divers lieux du continent, soit parmi les Lamanites, soit parmi les Néphites. Ces derniers pratiquaient toujours la loi de Moïse. De nombreux prophètes parurent parmi eux. Ils écrivirent leurs annales historiques et prophétiques sur des lames d’or, ou sur d’autre métal, ou sur d’autres matières. Ils retrouvèrent aussi les annales sacrées des Jarédites, gravées sur des plaques d'or, et les traduisirent en leur propre langue, par le don et le pouvoir de Dieu, au moyen de l’Urim Thummim. Ces annales contenaient l’histoire des hommes, depuis la création du monde jusqu’à la tour de Babel, et depuis cette époque jusqu’à l’entière destruction de ce peuple : ce qui comprenait une période de trente-quatre à trente-cinq siècles. Elles contenaient aussi de grandes et merveilleuses prophéties, ayant trait à l’avenir du monde jusqu’à la consommation de toutes choses, et jusqu’à la création du nouveau ciel et de la nouvelle terre.

 

      Les Néphites eurent connaissance de la naissance et de la mort du Christ par certains phénomènes célestes et terrestres, annoncés longtemps auparavant par leurs prophètes. Malgré les nombreuses bénédictions qu’il avait reçues, ce peuple était tombé alors dans une profonde corruption, et fut visité par de terribles châtiments. D’épaisses ténèbres couvrirent tout le continent. Des tremblements de terre mirent des montagnes à la place des vallées et engloutirent plusieurs villes ; d’autres furent consumées par le feu du ciel. Ainsi périrent les plus pervers parmi les Néphites aussi bien que parmi les Lamanites, afin que le sang des saints et des prophètes ne criât plus de la terre contre eux. Ceux qui survécurent à ces grands jugements reçurent la visite du Christ, qui, après son ascension, apparut au milieu des Néphites, dans la partie septentrionale de l’Amérique du Sud. Ses instructions, fondement de la loi nouvelle, furent gravées sur des plaques d’or, et quelques-unes se trouvent dans le Livre de Mormon ; mais la plus grande partie ne sera révélée que plus tard, et aux saints exclusivement.

 

      Quant le Christ eut terminé sa mission chez les Néphites, il remonta au ciel, et les apôtres désignés par lui allèrent prêcher son Évangile sur tout le continent américain. De toutes parts, les Néphites et les Lamanites se convertirent au Seigneur, et vécurent pendant plus de trois cents ans dans la voie de la justice. Mais vers la fin du IVe siècle de l’ère chrétienne, ils s’en écartèrent, et le bras de Dieu s’appesantit sur eux de nouveau.

 

      Bientôt une guerre terrible, acharnée, éclata entre les deux nations, guerre qui, après de longues années, finit par amener l’anéantissement des Néphites, plus rudement châtiés parce qu’ils avaient été les plus ingrats. Refoulés vers le nord et le nord-est par leurs ennemis, ils livrèrent et perdirent une dernière bataille autour de la colline de Cumorah (dans l’État de New-York), où les plaques ont été trouvées, à environ 200 milles à l’ouest de la cité d’Albany. Des centaines de mille guerriers des deux côtés restèrent sur le champ de bataille. La nation des Néphites fut entièrement détruite, à l’exception de quelques individus qui passèrent à l’ennemi, lui échappèrent par la fuite ou furent laissés pour morts. Parmi ces derniers se trouvèrent Mormon et son fils Moroni, qui étaient tous deux hommes justes devant Dieu.

 

      Mormon avait écrit sur des plaques un abrégé des annales de ses ancêtres, abrégé qu’il avait intitulé Livre de Mormon. Et (suivant le commandement qu’il en avait reçu de Dieu) il enfouit dans la colline de Cumorah toutes les annales originales qu’il avait en sa possession, à l’exception de son livre particulier qu’il laissa à son fils Moroni pour le continuer. Moroni vécut encore quelques années. Il nous apprend dans son écrit que les Lamanites finirent par exterminer les quelques Néphites qui avaient échappé à la terrible bataille de Cumorah, sauf les transfuges. II survécut à ce grand désastre en se tenant caché, car les ennemis cherchaient à tuer tous les Néphites qui ne voulaient pas renier le Christ. Il nous dit encore que les Lamanites se faisaient entre eux des guerres cruelles, et que le pays tout entier n’offrait qu’une scène continuelle de meurtres, de vols et de brigandages. Il ajouta dans ces annales l’histoire de ce qui se passa jusqu’à l’an 420 de l’ère chrétienne, époque à laquelle, par ordre de Dieu, il les enfouit dans la colline de Cumorah, où elles restèrent jusqu’au 22 septembre 1827, comme nous l’avons dit précédemment.

 

      Telles sont les principales données historiques du Livre de Mormon. Notre conversion, fruit d’une conviction sincère et persistante, exprime mieux que tout ce que nous pourrions dire, notre opinion sur l’authenticité, l’importance sociale et religieuse de ce livre. Aucun autre, depuis le Coran, n’a donné naissance à un peuple. Nous avons lu attentivement presque tous les écrits qui ont été publiés contre le Livre de Mormon. Tout ce que nous avons lu peut se résumer dans l’argument que voici : Ce livre est une imposture, parce que c’est une imposture.

 

      Sans chercher à établir ici l’authenticité divine du Livre de Mormon, voici des preuves externes qu’on pourrait invoquer en sa faveur. En 1830, sa publication excita un concert unanime de sarcasmes. Les savants en général se récrièrent contre cette hypothèse que les Indiens de l’Amérique descendaient des enfants d’Israël, et l’ouvrage fut même considéré comme peu propre à faire des dupes, tant l’imposture semblait grossière. Tel est le sort de toutes les vérités qui parviennent à se faire jour çà et là à travers le chaos des productions de l’esprit humain. Accueillies d’abord par l’incrédulité et le mépris, elles finissent par ébranler les certitudes acquises ; quelques esprits droits veulent voir le fond des choses, s’assurer si l’invraisemblable ne serait pas par hasard la vérité ; ils se mettent à l’œuvre. C’est ce qui arriva, non pas en vue de vérifier les données du Livre de Mormon, mais par suite d’investigations scientifiques sur l’histoire de ces intéressantes contrées.

 

      Dès l’année 1833, M. C. Colton publiait à Londres un ouvrage dans lequel on lit au sujet des Indiens : « Ils affirment qu’ils possédaient autrefois un livre, et ils savent par tradition que le Grand-Esprit prédisait habituellement à leurs pères les événements, et qu’il dirigeait la nature en leur faveur ; qu’à une certaine époque, les anges leur parlaient ; que toutes les tribus indiennes descendaient d’un seul homme qui avait eu douze fils ; que cet homme était un prince célèbre, possesseur de vastes contrées, et que les Indiens, qui sont sa postérité, recouvreront un jour le même pouvoir et la même influence. Ils croient, par tradition, que l’esprit de prophétie et le privilége d’intervention dont leurs ancêtres ont joui leur sera rendu, et qu’ils retrouveront le livre perdu depuis si longtemps. » Il y a dans ce passage, ce me semble, des analogies assez frappantes avec l’apparition du Livre de Mormon et avec les faits qu’il rapporte. Mais poursuivons.

 

      L’ouvrage de M. Boudinot sur l’origine des aborigènes de l’Amérique confirme pleinement tout ce qui précède. Les principales tribus indiennes ont pieusement conservé ces traditions de leurs nobles ancêtres. Parmi ces tribus, celle des Stockbridges se distingue par la pureté de ses souvenirs. Une tradition existe encore parmi ces Indiens, que « leurs pères avaient autrefois en leur possession un livre sacré, qui leur était transmis de génération en génération ; qu’à la fin ce livre fut caché dans la terre, et que depuis cette époque, ils sont foulés aux pieds de leurs ennemis. Mais ces divins oracles doivent revenir encore dans leurs mains, et alors ils triompheront de leurs ennemis en reconquérant tous leurs droits et privilèges. »

 

      Dans son docte ouvrage, M. Boudinot fait cette remarque sur la langue des Indiens : « Leur langue, en ses racines, idiomes et construction particulière, paraît avoir tout le génie de l’hébreu ; et, chose remarquable et bien digne d’attirer la sérieuse attention des savants, elle a la plupart des particularités de cette langue, et spécialement celles par lesquelles elle diffère de presque toutes les langues. »

 

      Tout le monde, jusqu’à ces derniers temps, considérait les Indiens comme une race sauvage restée en dehors du mouvement civilisateur, et qui avait traversé les siècles sans jamais avoir connu les sciences ni les arts, sans avoir eu d’autre moyen que la tradition pour transmettre à la postérité son histoire. Quand le Livre de Mormon vint révéler au monde que ces peuplades errantes étaient un reste d’Israël, que ces sauvages avaient été jadis une nation civilisée, qu’ils avaient connu le vrai Dieu, bâti de grandes villes, qu’ils avaient l’habitude de graver leurs annales sur des tablettes d’or ou de cuivre pour les léguer à la postérité, et que la langue dans laquelle ils écrivaient s’appelait l’égyptien réformé, les sages rirent beaucoup de ces absurdités, s’étonnant qu’il y eût des gens assez stupides pour y croire. Et tout d’un coup, en 1839 M. Stephens surprit le monde (Incidents of Travel in Central America, Chiapas and Yucatan, 2 vol., in-8°) en annonçant qu’il avait découvert les ruines de quarante-quatre puissantes cités, de temples magnifiques, de monuments gigantesques, de statues couvertes de caractères glyphiques, et cela dans les lieux mêmes où le Livre de Mormon, publié huit années auparavant, avait indiqué que s’élevaient jadis de grandes et superbes villes. Depuis cette époque, d’autres importantes découvertes ont été faites sur divers points du territoire des États-Unis. Mais il s’en faut de beaucoup que les ruines de ces cités antiques, qui sont généralement ensevelies dans des forêts impénétrables, et disséminées sur un si vaste continent, soient aujourd’hui toutes connues. L’avenir nous garde de très importantes révélations du même genre.

 

      M. Garnay, explorateur français, a présenté récemment à l'empereur Napoléon, et ensuite à la Société de géographie de Paris, cinquante épreuves photographiques d'une grande valeur sur les antiquités de l'Amérique centrale. Il serait à désirer que le gouvernement français le chargeât officiellement d'une nouvelle exploration dans cette intéressante région.

 

      Parmi les dernières découvertes, nous devons mentionner celles que fit un voyageur américain, il y a onze ans, vers le confluent du Gila et du Colorado dans le Nouveau-Mexique, découvertes de la plus haute importance, mais qui, faute de publicité, sont presque inconnues en Europe. Publiée dans le New York Herald et traduite par nous en partie dans l’Étoile du Deseret (cette feuille a été publiée à Paris, par John Taylor, de mai 1851 à avril 1852. Sa collection forme un volume de 192 pages), la relation de l’explorateur place les ruines en question parmi les plus remarquables antiquités américaines. Pyramides colossales, temples, obélisques, colonnes, tablettes de marbre, etc., monuments précieux, tous plus ou moins couverts de caractères glyphiques, il y a là de quoi fournir aux recherches des antiquaires de l’Europe un champ d’étude presque inépuisable. La grande pyramide de Chéops ne serait, à côté du principal monument de la vallée Nahago, qu’un véritable jouet d’enfant (a boy's toy). Le vandalisme des conquérants espagnols a détruit dans le Mexique et dans le Pérou des trésors archéologiques d’une richesse inappréciable. Les forêts encore inexplorées du Brésil nous révèleront tôt ou tard des antiquités non moins importantes. Ces découvertes, au fur et à mesure qu’elles se produiront, seront autant de nouveaux témoignages muets, mais très éloquents, en faveur de l’authenticité divine du Livre de Mormon.

 

      Une considération que nous avons déjà indiquée plus haut nous semble capitale, et l’on nous pardonnera d’y insister. Depuis le Coran, aucun livre profane ou sacré n’a servi de base à une nationalité nouvelle sur l’ancien continent. Le Livre de Mormon, au milieu des éclatantes lumières du XIXe siècle, a servi de fondement à un peuple en Amérique. Qui nous expliquera cet étrange phénomène social d’un roman religieux pouvant, en présence des progrès inouïs de notre âge, accomplir un tel prodige ? L’enfantement d’un peuple n’est pas chose si commune. Depuis Luther, les interprètes de la Bible dans les deux mondes n’ont su créer que des sectes, et les philosophes des écoles ; Joseph Smith est le seul qui ait jeté les bases d’une société nouvelle. Au milieu de l’anarchie des opinions, les hommes sérieux de tous les partis ne devront juger son œuvre que par ses résultats. En dehors des lumières historiques et apocalyptiques du Livre de Mormon, l’Amérique a été, est et restera un problème insoluble pour les savants de l’Europe.

 

      Nous venons d’assister à l’enfantement du mormonisme. Nous allons voir maintenant comment il a pu s’établir et se développer avec une rapidité qui n’a pas de précédent dans l’histoire.