Mémoires d’un mormon, L.A. Bertrand, Collection Hetzel, chez Dentu, Paris, 1862

 

Commentaire de La feuille d'olivier : Dans Mémoires d'un mormon, Louis Bertrand interpelle ses compatriotes français de la deuxième moitié du XIXe siècle. L'éclectisme et la verve de l'auteur rendent le récit passionnant et sa personnalité intrépide suscite très tôt l'attachement du lecteur. Il est manifeste que Louis Bertrand, homme d'une indépendance d'esprit hors du commun, a su pénétrer le coeur du mormonisme. Son discours, caractéristique du XIXe siècle, n'est pas toujours adapté à notre époque. Cependant, nous avons choisi de diffuser Mémoires d'un mormon pour sa valeur historique et l'authenticité de son témoignage. 

 

 

II 

 

Fondation de l’Église. – Importantes conquêtes. – Kirtland. – Persécutions contre les saints dans le Missouri. – Fondation de Nauvoo. – Progrès du mormonisme. – Assassinat du prophète. – Nouvelle persécution dans l’Illinois. – Expulsion des mormons des États-Unis. – Prise et sac de Nauvoo. – Réquisition d’un bataillon mormon. – Le colonel Kane. – Fondation de Kanesville. – Départ des pionniers. – État du Deseret transformé en territoire d’Utah. – Progrès rapides de la colonisation. – Nomination de Brigham Young aux fonctions de gouverneur d’Utah. – Le colonel Steptoe refuse de le remplacer.

 

      Le 6 avril 1830 est une date solennelle dans les fastes de la nouvelle Église. C’est en ce jour, et dans une maisonnette du village de Manchester (N.-Y.) qu’elle reçut sa première organisation sous ce titre : Church of Jesus Christ of Latter-day Saints, Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours (mentionné près de cent fois dans les Écritures le mot de saint est pour nous synonyme d’initié ou de fidèle. Il est à peine nécessaire d’ajouter que le terme mormon n’est qu’un sobriquet inventé par nos ennemis). Son personnel était alors de six membres. Dès le mois d’août de cette même année 1830, Joseph faisait par la puissance de sa parole l’importante conquête de Parley P. Pratt, ministre protestant d’une rare éloquence. Le mois suivant, cet ardent prosélyte baptisa son frère Orson Pratt, qui n’avait que dix-neuf ans, mais qui devint bientôt le Descartes et le Bossuet de la nouvelle Église. Envoyés dans l’Ouest et jusqu’au Missouri pour prêcher l’Évangile aux Gentils et aux Lamanites, Parley P. Pratt et Oliver Cowdery convertirent à Kirtland (Ohio) Sidney Rigdon, ministre campbellite des plus éloquents et très versé dans les Écritures. Cette conversion entraîna celle de la plupart de ses ouailles, ce qui valut au mormonisme un pied à terre dans l’Ohio. Joseph ne comptait encore qu’une trentaine de disciples, quand une révélation lui ordonna de bâtir un temple. C’est à Kirtland, non loin des bords du lac Érié, que s’éleva sous sa direction ce premier édifice sacré, dont la construction coûta quarante mille dollars.

 

      En juin 1831, le prophète, accompagné de quelques disciples dévoués, se rendit dans l’État du Missouri pour y choisir l’emplacement où devait s’élever la cité de Sion, future capitale du Nouveau Monde. C’est là qu’il reçut une importante révélation qui faisait un devoir aux saints d’acheter toutes les terres disponibles dans le comté de Jackson, pour y bâtir un temple à l’endroit désigné par Jéhovah. Le 2 août, les premiers fondements de la nouvelle colonie furent jetés à quelques milles d’Indépendance, non loin des bords fertiles du Missouri. C’est à ce point central entre l’Atlantique et le Pacifique, que fut solennellement consacré par la prière le terrain destiné au Grand Temple, et que la pierre angulaire en fut posée. L’esprit de centralisation a été en effet, dès le principe, le caractère distinctif de notre Église. À partir de cette époque, ses progrès furent de plus en plus rapides. L’œuvre du rassemblement des saints commença sérieusement dans le comté de Jackson. Des centaines, puis des milliers de prosélytes, s’y rendirent successivement de toutes les parties des États-Unis. L’église de Kirtland, devenue stake ou succursale de Sion, continua de prospérer sous la direction du prophète.

 

      Dès le mois de juin 1833, les habitants du Missouri, effrayés de voir arriver tous les ans dans leur État un nombre si considérable de mormons, et poussés par les ministres des sectes rivales, à qui le mormonisme enlevait partout leurs sujets d’élite, se coalisèrent ouvertement pour les chasser du comté de Jackson. Aidés par les autorités locales, ils ne réussirent que trop bien. La guerre commença par le sac de l’imprimerie des mormons, et par la destruction d’une vingtaine de leurs maisons. Attaqués ouvertement par les Missouriens, les mormons prirent les armes pour se défendre. La lutte allait commencer, quand le colonel Pitcher, à la tête de la milice, se présenta par l’ordre du lieutenant-gouverneur Boggs, pour faire cesser les hostilités. À peine les mormons, déçus par de fausses assurances pacifiques, eurent-ils déposé et livré leurs armes, qu’ils se virent exposés à toutes les violences d’une populace en furie. Pendant les néfastes journées des 5 et 6 novembre, hommes et femmes eurent à essuyer tous les outrages que le fanatisme religieux est capable d’inspirer. Cette première persécution détruisit l’établissement des mormons dans le comté de Jackson. C’est alors qu’ils se réfugièrent dans le comté de Clay, puis dans celui de Caldwell, et enfin à Far West, importante colonie, la dernière qu’ils aient fondée dans le Missouri.

 

      Pendant que la persécution chassait et pourchassait les mormons de comté en comté dans cet État, la même cause, c’est-à-dire le fanatisme intéressé des sectes rivales, produisait les mêmes effets dans l’Ohio. Joseph n’eut pas un seul instant de repos durant les treize ans de sa vie publique. En 1837, il eut à subir à Kirtland l’une des plus rudes épreuves de sa courte carrière. Trente apostats, hommes des plus instruits parmi ses premiers adeptes, l’abandonnèrent à la fois pour constituer une Église nouvelle. Le 12 janvier 1838, la persécution, fomentée par ces apostats, força le prophète à s’éloigner de Kirtland avec sa famille. Il se rendit à Far West, où des milliers de saints l’accueillirent avec enthousiasme.

 

      La persécution éclata de nouveau contre lui dans le Missouri. Une question politique en devint le prétexte. Le premier dimanche d’août 1838, il devait y avoir des élections à Gallatin, chef-lieu du comté de Davie. Le candidat du parti opposé aux mormons, William Peniston, harangua les électeurs et proposa d’exclure les mormons du scrutin, « auquel ils n’avaient pas plus de droit que les nègres eux-mêmes. » Les saints, dont le nombre dépassait quinze mille, usèrent de leur droit et firent passer leur candidat. Cette victoire exaspéra leurs adversaires. Une ligue se forma pour prêcher et accomplir l’extermination de la race des Mormons. La conduite des Pouvoirs publics en cette circonstance fut déplorable. Au lieu de résister à l’émeute, de maintenir l’autorité de la loi, et de protéger les mormons dans leurs droits politiques, le gouverneur L. W. Boggs, levant entièrement le masque, se rangea du côté du plus fort. Le 27 octobre 1838, dans un ordre au général Clark, il écrivit cette phrase révoltante pour tout homme impartial et humain : « Les mormons doivent être traités comme ennemis et exterminés ou chassés de l’État, si cela est nécessaire pour le bien public. » Ces paroles légitimant tous les crimes, l’audace des séditieux ne connut plus de frein.

 

      Joseph Smith, invité à se rendre à une entrevue avec les officiers de la milice, fut arrêté (31 octobre 1838), ainsi que Parley Pratt, Sidney Rigdon, Lyman Wight, George Robinson, Hyrum Smith et Amasa Lyman, et retenu prisonnier dans le camp du général Lucas. Il fut condamné à mort le lendemain par une cour martiale, et la sentence aurait été exécutée immédiatement sans l’opposition du général Doniphan, qui déclara ne pas vouloir prendre la responsabilité d’un pareil acte. On remarquera que, parmi les officiers qui prononcèrent cette sentence, il se trouvait dix-sept ministres protestants (on lit dans l’ouvrage intitulé Prophet of the nineteenth century, le Prophète du dix-neuvième siècle, par Caswall, prédicateur anglican, ce qui suit : « Une cour martiale fut tenue pour juger les prisonniers, sous la présidence du général Lucas. La commission militaire se composait de dix-neuf officiers de la milice et de dix-sept prédicateurs de différentes sectes qui avaient servi comme volontaires contre les mormons. Cette singulière cour décida que le prophète et ses disciples seraient conduits sur la place publique de Far West, et là, fusillés en présence de leurs familles. » Un pareil trait peut se passer de tout commentaire. Les protestants qui se permettent ou qui approuvent de tels actes ont-ils encore le droit de réprouver l’intervention du clergé catholique au moyen âge dans les guerres d’extermination des Albigeois ?) Si nous racontions en détail tous les actes criminels qui signalèrent cette persécution, on ne voudrait pas croire que de telles atrocités aient pu se commettre en plein XIXe siècle, et sous l’empire d’une constitution qui consacre la tolérance universelle et la liberté la plus illimitée des cultes. La législature du Missouri, sourde à tous les appels des mormons, vota deux cent mille dollars pour subvenir aux dépenses des troupes levées pour les chasser du pays. La ville de Far West fut entièrement saccagée ; des enfants et des vieillards furent massacrés, nombre de femmes et de filles violées. Joseph et les saints déployèrent dans cette persécution un zèle et une constance dignes des plus beaux jours de l’Église primitive. Enfin, une nuit, après six mois de la plus affreuse captivité, ils profitèrent de l’ivresse de leurs gardiens pour s’évader, et passèrent dans l’Illinois (avril 1839).

 

      Cet État devint l’asile des mormons, qui venaient de perdre plus de cinq cents victimes, hommes, femmes et enfants, dans cette persécution. Tous leurs biens avaient été pillés ou confisqués, et les riches et fertiles terres qu’ils avaient achetées sur divers points du Missouri furent à jamais perdues pour eux. Touchés de compassion à la vue de tant de créatures humaines réduites au plus affreux dénuement, les habitants de la ville de Quincy et des comtés voisins accueillirent à bras ouverts les fugitifs. Sur la rive gauche du Mississipi, en face même de Montrose, ancien village français, le grand talisman des saints des derniers jours, le travail opéra bientôt un de ses prodiges habituels. Là, sur un emplacement magnifique, la ville de Nauvoo surgit soudain, comme par enchantement, du sein de la terre.

 

      L’un des premiers soins de Joseph Smith fut de s’adresser au gouvernement fédéral pour lui demander justice. À cet effet, il se rendit à Washington avec trois de ses amis. Le président Martin Van Buren reçut les représentants des mormons avec assez de hauteur. Après avoir écouté avec une impatience visible le récit de leurs griefs, il leur dit : « Messieurs, votre cause est juste, mais je ne puis rien faire pour vous. Si je prenais votre parti, je perdrais les voix du Missouri. » Le Congrès, auquel ils s’adressèrent, reconnut également la justice de la cause, mais il déclara que le Missouri étant un État indépendant, c’était à ses tribunaux qu’il fallait en appeler, et que l’affaire ne regardait pas le Gouvernement fédéral. De retour à Nauvoo, Joseph et son peuple firent leurs dépositions légales sur les affaires du Missouri, pour être envoyées à Washington, et on présenta au Congrès une demande d’indemnité de 1,381,044 dollars. Cette réclamation, comme toutes les autres qui la suivirent, n’amena aucun résultat.

 

      Cependant les missionnaires que le prophète avait envoyés sur divers points des États-Unis, dans les deux Canadas, et jusqu’en Angleterre, avaient fait partout de nombreuses conquêtes. Les trois premiers mormons qui débarquèrent à Liverpool en 1887, avec un seul dollar pour toute fortune, conquirent en cinq ans dix mille prosélytes en Angleterre et en Écosse. Le Millenial Star, publication hebdomadaire, organe du mormonisme, fut fondé en mai 1840, et a paru depuis sans interruption à Liverpool. Sa collection forme déjà vingt-trois gros volumes.

 

      La cité naissante de Nauvoo grandissait chaque jour. L’affluence toujours croissante des émigrants exigeait de son fondateur la plus active surveillance. Déjà des malfaiteurs s’étaient glissés parmi les habitants de la cité nouvelle. Joseph profita de cette circonstance pour solliciter de la législature de l’Illinois une charte d’incorporation au profit de Nauvoo. Vers la fin de 1840, les législateurs de Springfield accordèrent aux mormons une charte constitutionnelle avec de tels privilèges de juridiction, qu’ils formaient un État indépendant au milieu de l’État d'Illinois. Citoyens d’une petite république, ils faisaient leurs lois, élisaient leurs magistrats, et se gouvernaient à leur guise. Enfin, l’autorisation de former une milice particulière sous le nom de Légion de Nauvoo, fit de la jeune cité comme une sorte de ville libre.

 

      Le 6 avril 1841, après une revue de la légion, qui était déjà forte de quatorze cents hommes, les quatre premières pierres angulaires du temple furent solennellement posées. La florissante ville de Nauvoo comptait près de deux mille maisons. Mais les fanatiques Missouriens ne s’endormaient pas. Le 5 juin, le gouverneur Carlin fit arrêter le prophète sur la demande du gouverneur du Missouri. Il devait répondre à l’accusation de meurtre, de trahison, de pillage et d’incendiarisme, qui pesait toujours sur lui. Il en fut quitte pour une détention préventive de cinq jours. Les Missouriens firent encore deux autres tentatives pour s’emparer de sa personne, mais toujours inutilement.

 

      Nous arrivons à l’année 1844. Le temple s’élevait rapidement. Des milliers de fidèles accouraient de tous les pays pour se rallier au prophète. Joseph Smith avait atteint l’apogée de sa gloire. En treize ans, et sur un champ de prosélytisme bien plus étendu que celui des premiers apôtres du Christ, il avait conquis cent cinquante mille adeptes dans les différentes parties du globe. Mais bientôt la persécution recommença. Les habitants de l’Illinois, excités par les apostats d’une part, de l’autre par les Missouriens, alarmés surtout des progrès que le prosélytisme des missionnaires de Joseph faisait sur tous les points des États-Unis et jusqu’en Angleterre, s’agitèrent d’abord sourdement, puis se prononcèrent avec la plus grande violence. Nauvoo, la belle, comptait déjà seize mille habitants, et le nombre total des saints dans le comté de Hancock dépassait le chiffre de trente mille âmes. Ce qui exaspérait nos adversaires, c’était la prospérité de plus en plus grande de ce peuple éminemment industrieux ; c’était surtout l’esprit d’union et de subordination, qui, animant tous les membres de l’Église, les faisait voter comme un seul homme dans toutes les élections locales. Ils craignaient que les mormons ne finissent par conquérir le pouvoir politique de l’État de l’Illinois. Il n’en fallait pas tant pour leur inspirer une haine mortelle contre le prophète, et pour les encourager à user, vis-à-vis de ses disciples, des mêmes procédés de violence et de déprédation que les gens du Missouri.

 

      Depuis treize ans Joseph n’avait pas eu un seul instant de repos : il était sorti blanc comme neige de trente-neuf procès, que lui avaient successivement intentés ses ennemis sous les prétextes les plus frivoles. L’heure de sa mort allait sonner. L’exaspération de ses adversaires guettait un prétexte pour éclater ; bientôt elle le rencontra.

 

      Des apostats et des ennemis personnels du prophète avaient fondé le journal The Expositor, à Nauvoo. Son titre seul indiquait clairement qu’il s’agissait d’une machine de guerre, qu’on voulait irriter les mormons, et les porter à des excès qui donnassent prise contre eux. Ce plan machiavélique obtint un succès complet. Le premier numéro de l’Expositor, qui parut le 10 juin, contenait un article incendiaire, et les dépositions de seize femmes contre les prétendues immoralités du prophète et des principaux dignitaires de l’Église. Le même jour, le conseil municipal de Nauvoo, ayant été convoqué par Joseph Smith en sa qualité de maire, déclara ce journal a public nuisance, un fléau public, qui méritait la peine d’extinction. Un arrêt de suppression fut prononcé contre lui et immédiatement exécuté : l’imprimerie de l’Expositor fut détruite le jour même par le marshall. Les autres événements ne furent que la conséquence naturelle de cette exécution sommaire. Nos ennemis crièrent plus fort que jamais, et la petite ville de Carthage, située à peu de distance de Nauvoo, devint leur quartier général. On y décida qu’il fallait prendre les armes pour expulser les saints de l’Illinois. Le gouverneur, Thomas Ford, ayant mis les milices sur pied, se rendit à Carthage. Après avoir pris connaissance des faits, il déclara que le conseil de Nauvoo avait excédé ses pouvoirs en supprimant le journal l’Expositor, et il écrivit à Joseph pour lui conseiller de se livrer à la justice du pays avec tous les membres de la municipalité. Le prophète, comprenant parfaitement toute la gravité de sa situation, et sûr que son peuple le suivrait jusqu’aux extrémités de la terre, traversa le Mississipi pour aller se réfugier dans les profondeurs de l’ouest. Mais sa femme Emma et ses principaux amis le supplièrent de revenir à Nauvoo, et de se confier à la justice !... Il repassa le fleuve. Le même jour, il reçut du gouverneur l’ordre de désarmer la légion de Nauvoo ; les armes furent immédiatement rendues. Le gouverneur lui promit alors solennellement sur l’honneur, et au nom de l’État de l’Illinois, que sa vie et celle de ses coaccusés seraient efficacement protégées. Sur cette assurance, il partit le même soir, pour se rendre en prison, avec son frère Hyrum, John Taylor et Richards. Il dit à ses compagnons pendant la route : « Je m’en vais comme un agneau à la boucherie, mais je suis calme comme un beau soir d’été. Ma conscience ne me reproche rien devant Dieu ni devant les hommes. Je mourrai innocent, et l’on dira de moi : Il fut immolé de sang-froid. » Tels étaient ses sentiments de résignation clairvoyante et stoïque, quand il vint se constituer prisonnier dans la geôle de Carthage.

 

      Les journées des 25 et 26 juin furent employées à l’accomplissement des formalités légales ; précaution hypocrite qui n’avait d'autre but que de sauver les apparences. Le 27, dès le matin, le gouverneur congédia la plus grande partie de la milice, et se rendit à Nauvoo, ne laissant à la geôle de Carthage que huit hommes pour garder les prisonniers. Cinq heures et demie du soir sonnent : deux cents tigres à face humaine, armés jusqu’aux dents, déguisés et masqués, se ruent sur la geôle et forcent l’entrée, en tirant à poudre sur la garde, qui riposte de même ! La porte de la chambre où sont les détenus n’a pas de serrure. Les émeutiers l’entrouvrent et déchargent des armes chargées à balle cette fois ! Frappé à la tête, Hyrum tombe le premier en s’écriant : « Je suis un homme mort, » et au même instant trois autres balles l’achèvent. John Taylor reçoit cinq blessures. Joseph tire un coup de revolver, et blesse à son tour l’un des meurtriers de son frère. Mais il voit que toute défense est impossible, et veut essayer de sauver ses deux compagnons en détournant tous les coups sur lui-même. Il s’élance par la fenêtre ; dans ce moment, on fait feu sur lui. Atteint de deux balles, il tombe au milieu des assassins, en s’écriant : « Seigneur, mon Dieu ! » Ce furent ses dernières paroles. Il était mort ! On traîne son corps, on le relève et on l’adosse contre la margelle d’un puits ; et le colonel Williams le fait fusiller par quatre hommes, à bout portant. Le cadavre s’affaisse de nouveau, criblé de blessures inutiles.

 

      Ainsi périt, à la fleur de l’âge, le fondateur du mormonisme. John Taylor survécut à ses blessures. Il avait reçu quatre balles dans les jambes, une cinquième était venue s’aplatir sur sa montre, qui lui sauva la vie. Le docteur W. Richards, l’autre compagnon de Smith, ne reçut pas une égratignure. Aucunes recherches sérieuses ne furent faites pour découvrir et punir les meurtriers.

 

      On a dit (et celui qui l’a dit est un témoin oculaire et qui n’est pas des nôtres) que l’individu qui venait de traîner le cadavre deux fois assassiné, avait tiré son coutelas et s’approchait pour lui trancher la tête, quand soudain il recula, frappé en plein visage par un éclair. On dit encore que les assassins s’enfuirent, et que leur contenance n’indiquait plus que de l’épouvante.

 

      Joseph périssait victime du fanatisme des sectes religieuses. De même que les Juifs de Jérusalem ont rejeté et crucifié Jésus leur Messie, s’en tenant à la révélation primitive du Sinaï, les six cent soixante-dix sectes protestantes des États-Unis, s’en tenant à la Bible, diversement et faussement interprétée, ont rejeté et mis à mort l’humble envoyé du Christ dans les derniers temps. La ruine et la longue dispersion du peuple juif ont vengé le supplice du Christ : la crise redoutable qui désole en ce moment les États-Unis ne serait-elle pas également une première étape du châtiment réservé à cette autre Jérusalem qui, elle aussi, tue ses prophètes ?

 

      Nous avons dit que le gouverneur Ford s’était rendu à Nauvoo le jour même du meurtre. Les assassins et leurs instigateurs espéraient que la mort de Smith provoquerait une explosion parmi les mormons de Nauvoo, et qu’ils vengeraient immédiatement cette mort sur le gouverneur lui-même, ce qui fournirait un prétexte tout naturel pour exterminer la secte abhorrée. Les chefs du mormonisme étaient trop intelligents pour donner dans un tel piège. La mort de Joseph fut considérée par les saints comme une confirmation de sa mission divine. Le calme et l’ordre le plus parfait ne cessèrent de régner parmi les 30.000 mormons de l’Illinois. Ils laissèrent à Dieu le soin de la vengeance.

 

      Il n’était pas facile de trouver un digne successeur au prophète. Quatre prétendants principaux briguaient cet honneur. Les douze apôtres de l’Église, sauf deux, se trouvaient en mission dans les divers États de l’Union. Vers le commencement d’août, Brigham Young, leur président, et les autres apôtres, étant de retour à Nauvoo, se chargèrent aussitôt de l’autorité intérimaire. Après de longs et pénibles débats, tous les prétendants furent non seulement écartés, mais même excommuniés. Le 14 octobre 1844, le collège des Douze, auquel Joseph avait remis les pleins pouvoirs et ses instructions quelque temps avant sa mort, déclara qu’il prenait en mains le gouvernement de l’Église, en conservant Brigham Young, le Lion du Seigneur, comme son président. Cette décision fut reconnue et sanctionnée par l’immense majorité des saints. Dès le jour de leur première entrevue, Joseph Smith avait lui-même annoncé que Brigham Young, quoique son aîné, lui succéderait un jour.

 

      Le chef actuel des mormons est né à Whitingham (comté de Windham), dans l’État de Vermont, le 1er juin 1801, de John Young et de Naby Howe. Son père était fermier, et avait embrassé le mormonisme avec ses onze enfants. D’après son autobiographie, Brigham n’avait été que onze jours à l’école. Il était charpentier, menuisier, peintre, vitrier de profession, et méthodiste de religion. Converti par la lecture du Livre de Mormon, il fut baptisé le 14 avril 1832. L’administration de Brigham Young révéla tout d’abord une haute capacité. Sous son impulsion, le temple s’éleva rapidement. Le palais des Septante, Masonic Hall, et une vaste salle de concert, complétèrent les embellissements de la ville. En janvier 1845, la législature de l’Illinois abrogea définitivement la charte de Nauvoo. Ce fut le commencement d’un nouvel orage. Les anti-mormons se mirent à brûler des meules, et même plusieurs fermes isolées ; ensuite ils organisèrent des meetings et créèrent plusieurs journaux dirigés contre nous. Des sénateurs, des représentants, des officiers civils et militaires entrèrent dans cette croisade et prêchèrent publiquement l’expulsion des mormons de l’Illinois. Il est inutile d’ajouter que les ministres protestants étaient l’âme de ce mouvement. Le 22 septembre 1845, un meeting général eut lieu à Quincy. Il y fut décidé que les mormons seraient mis en demeure d’évacuer le pays, et y seraient contraints au besoin par la force. Dès le lendemain, des délégués apportèrent cette décision aux chefs de l’Église. Brigham Young, comprenant que toute résistance était impossible contre ce despotisme brutal de la majorité, répondit que son intention était d’abandonner l’Illinois au printemps prochain.

 

      Le 6 octobre, jour de conférence générale, la question de l’émigration fut longuement débattue. Plusieurs orateurs proposèrent leurs plans, et indiquèrent différents lieux d’asile. Après un mûr examen, il fut résolu qu’on irait se fixer dans quelques vallées des montagnes Rocheuses. Une épître apostolique, adressée à tous les saints de la terre par Brigham Young, ayant fait connaître cette décision, on vit accourir de toutes parts des spéculateurs affamés qui venaient à Nauvoo pour s’enrichir des dépouilles des saints, en se coalisant pour acquérir leurs terres à vil prix. Le 21 janvier 1846, le grand conseil de l’Église publia une circulaire adressée à tous les journaux de l’Union, à l’effet d'annoncer qu’une compagnie de jeunes pionniers inaugurerait l’émigration, dès le commencement de mars. Il fallut encore avancer ce départ, tant était grande l’animosité des anti-mormons. Les pionniers se mirent donc en route dès le 3 février, et huit jours après, les douze apôtres et les membres du Grand conseil, suivis de seize cents émigrants, hommes, femmes et enfants, traversèrent le Mississipi sur la glace. L’inclémence de la saison, le défaut de chemins frayés, l’incertitude du lendemain, la certitude, au contraire, de difficultés innombrables, inconnues, tout enfin imprimait à la marche de ces pionniers un cachet d’héroïsme extraordinaire. À mesure que la belle saison approchait, d’autres détachements quittaient la ville sainte et s’élançaient dans la prairie sur les traces de l’avant-garde. Ainsi commença l’exode des mormons.

 

      Cependant ceux qui n’avaient pas encore quitté Nauvoo avaient terminé la construction du temple. Cet édifice sacré avait coûté plus d’un million de dollars. Construit en pierre calcaire d’un blanc grisâtre, presque aussi dure que le marbre, ce monument, qui passait pour le plus beau du Nord-Amérique, avait 128 pieds de long sur 88 de large. Son fronton occidental portait cette inscription en lettres d’or : « Maison de l’Éternel, bâtie par l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours. La sainteté est au Seigneur. »

 

      Le 1er et le 2 mai 1846, la dédicace du temple se fit avec grande pompe, en présence de nombreuses députations des pèlerins de la prairie et des diverses colonies répandues dans les États-Unis. Ce dernier devoir accompli, le temple fut dépouillé de ses ornements de fête, et toutes les députations se dispersèrent. Ce premier monument de notre foi ne devait pas survivre longtemps à l’émigration. Le 10 novembre 1848, il fut incendié par des mains inconnues. En 1850, les Icariens, qui s’étaient fixés à Nauvoo, sous la conduite de M. Cabet, avaient entrepris d’en utiliser les murs pour de nouvelles constructions, quand, le 27 mai, un violent ouragan le renversa de fond en comble, ne laissant debout qu’une partie de la façade occidentale.

 

      Une centaine de pauvres familles restaient à Nauvoo. Ces retardataires n’attendaient que des acquéreurs de leurs biens pour prendre le chemin de l’exil. Au mépris de toutes les conventions jurées, le 10 septembre, un rassemblement de mille hommes avec six pièces d’artillerie vint attaquer la ville, sous la direction du révérend Brockman. Nauvoo n’avait que trois cents hommes à opposer à ces forces, et seulement cinq méchants canons fabriqués à la hâte avec la ferraille d’un vieux steamer. Commencé dans l’après-midi du 10, le feu continua les 11, 12 et 13 septembre. Les défenseurs de Nauvoo déployèrent durant ce siège un courage admirable. Ils avaient à leur tête Daniel H. Wells, le même qui est aujourd’hui commandant en chef des milices d’Utah. Ébahis de voir cette poignée d’hommes repousser leurs attaques, les assiégeants firent eux-mêmes des propositions pacifiques. Les mormons n’avaient perdu que trois hommes dans toute l’affaire, et les pertes de leurs ennemis avaient été bien autrement graves. Il fut convenu que les assiégeants déposeraient les armes, à condition que les assiégés évacueraient l’État de l’Illinois au bout de cinq jours. Le 17 septembre, tandis que les défenseurs de Nauvoo traversaient le Mississipi pour suivre dans l’ouest les traces de leurs frères, leurs ennemis, au nombre de seize cent vingt-cinq, entraient dans la ville pour la livrer au pillage. Ils célébrèrent leur facile triomphe par des orgies et par la profanation du temple. Ainsi fut consommée l’expulsion définitive des mormons du sein des États-Unis.

 

      Brigham Young, à la tête des premiers émigrants, frayait péniblement la voie à son peuple. En traversant l’État d’Iowa, il fit la rencontre du colonel F. L. Kane, qui accompagna les pèlerins jusqu’au delà des montagnes Rocheuses. Lors de son retour à Philadelphie, sur l’invitation de la Société historique de la Pennsylvanie, M. Kane écrivit une relation de son voyage (The Mormons, Historical Society of Pennsylvania, March 26 th. 1850), extrêmement intéressante même pour les hommes les plus sceptiques. La région au delà des montagnes Rocheuses, où les mormons avaient résolu d’aller s’établir, était alors aussi peu connue que l’intérieur de l’Afrique l’est encore aujourd’hui. Les premières colonnes des émigrants s’étaient mises en marche, précédées d’éclaireurs chargés de reconnaître le pays et de signaler les passages les moins difficiles. D’immenses convois de chariots les suivaient, traînés par des mules et des bœufs, et chargés d’instruments aratoires, de tentes et de provisions. L’ordre le plus admirable présidait à tous leurs mouvements ; jamais troupe disciplinée ne se garda mieux, ne campa, ne bivouaqua avec plus de régularité. Ils avaient amené de Nauvoo une musique militaire, qui se faisait entendre dans toutes les haltes. En même temps que l’émigration apprenait, dans le désert, la nouvelle du sac de Nauvoo, et recevait cette dernière preuve de la coupable indifférence du gouvernement à faire respecter les promesses les plus sacrées, un message du président des États-Unis (M. Polk) venait sommer les bannis, comme citoyens de l’Union, de fournir leur contingent à l’armée fédérale, qui se disposait alors à attaquer la République du Mexique. Il n’y eut pas un moment d’hésitation. La loi commande, il faut obéir. – « Vous aurez votre bataillon, s'écria Brigham Young, quand même il faudrait le composer de nos principaux dignitaires. » - Au même instant, le pavillon étoilé de l’Union fut arboré à la cime d’un arbre ; et trois jours après, à la suite d’un grand bal donné en leur honneur, cinq cent vingt hommes partaient pour la Basse-Californie, prêts à aller verser leur sang sous ce même drapeau fédéral qui ne les avait jamais protégés. Ce sont là les hommes que certains journaux américains ne cessent de représenter comme d’intraitables démagogues, de farouches jacobins, en état de rébellion permanente contre les lois et la constitution de leur pays ! Après une marche des plus laborieuses à travers des régions entièrement inconnues, le contingent mormon, dirigé par le lieutenant-colonel Cooke, parvint au lieu de sa destination sans perdre un seul homme. Et tandis qu’à la tête de quelques milliers de soldats le général Scott entrait, tambour battant et mèche allumée, dans l’antique cité de Montezuma, les volontaires mormons coopéraient vaillamment à la conquête de l’Utah, de la Californie et du Nouveau-Mexique. La guerre terminée, le bataillon fut licencié, et, peu de temps après, des hommes qui en avaient fait partie, travaillant aux fondations d’un moulin sur l’immense domaine de M. Sutter, le plus ancien colon européen du pays, découvrirent les fameuses mines d’or de la Californie (ancien officier suisse au service du roi Charles X, M. Sutter ayant émigré en Californie après la révolution de 1830, avait obtenu du gouvernement colonial une concession de terre d’environ trente lieues carrées).

 

      Le bataillon mormon était parti de Kanesville, ville fondée par les saints en l’honneur du colonel Kane, sur la rive gauche du Missouri, un peu au-dessus de son confluent, avec la Platte ; on la nomme aujourd’hui Council Bluffs. C’est là que se trouvait le quartier général de l’émigration. En face de Kanesville, était un autre grand poste nommé Winter Quarters (aujourd’hui Omaha City), capitale du territoire de Nebraska. De là, leurs campements s’échelonnaient sur une ligne de quatre-vingts lieues, dans le pays des Indiens Omahas et Pawnees. Un journal fut fondé à Kanesville sous le nom de Frontier Guardian, pour porter à ces divers campements, avec les nouvelles d’intérêt local, les consolations et les encouragements des apôtres.

 

      L’hiver que les mormons passèrent dans ces parages fut la plus terrible de leurs épreuves. Jetés au nombre de vingt mille hommes, femmes, enfants, vieillards, sur les neiges de la prairie, n’ayant rien pour s’abriter que leurs chariots ou des cabanes construites à la hâte, rien à manger que les rares provisions qu’ils avalent emportées, exposés à toutes les horreurs du froid, de la souffrance et des maladies, plusieurs succombèrent; mais les autres furent soutenus, sauvés par la foi religieuse, cette foi qui transporte les montagnes. Pendant que la plupart des mormons émigraient par la voie de terre, d’autres s’embarquaient à New York pour se rendre par le cap Horn en Californie.

 

      Le printemps de 1847, en ramenant les fleurs dans la prairie, ouvrit une ère nouvelle à nos pauvres exilés. À Kanesville, d’immenses ateliers s’organisèrent, pour reforger les vieux fers, construire des wagons, et faire tous les préparatifs d’une lointaine émigration. Les jeunes gens louèrent avantageusement leurs bras dans les fermes voisines pour se procurer des vivres. Un bac fut organisé sur le Missouri pour le transport du bétail et des chariots, et pour servir de communication entre les divers camps jetés le long des deux rives. Le 14 avril, Brigham Young et ses deux conseillers, avec huit apôtres, se mirent à la tête de cent quarante-trois hommes et de soixante-dix chariots chargés de graines et d’instruments agricoles, pour aller chercher l’Eden dans les profondeurs de l’ouest. En partant de Kanesville ces hardis explorateurs s’engagèrent dans la riche et fertile vallée de la Platte. Ainsi baptisée jadis par les Franco-Canadiens à cause de l’étendue extraordinaire de son lit peu profond, cette rivière est le Nebraska des Indiens. Ils traversèrent ces immenses prairies décrites par Cooper, qui s’étendent jusqu’au fort Laramie, terrain de chasse des Pawnees, des Crows et des Sioux. Ces plaines nourrissent un nombre prodigieux de bisons (bos americanus). Il n’est pas rare d’y rencontrer des masses compactes de ces puissants quadrupèdes occupant dix et même quinze lieues d’étendue. La chair de ce buffle est excellente, celle de la femelle principalement : elle sert de pain quotidien aux Peaux-Rouges. Nos pionniers côtoyèrent la rive gauche de la Platte, sur une longueur d’environ 200 lieues, c’est-à-dire jusqu’au fort Laramie, où ils la traversèrent à gué ; puis, tirant, vers le nord, ils traversèrent les montagnes Rocheuses en contournant Fremont’s Peak et en franchissant la passe du Sud (South Pass), célèbre défilé qui débouche dans cette région que les Américains appellent le Grand Bassin, et qui s’étend jusqu’à la Californie. Ils se frayèrent ainsi un chemin à travers les vastes solitudes de l’Utah, incessamment aux prises avec des difficultés dont les plus sérieuses étaient le passage des rivières, et parfois le manque de pâturages. Des éclaireurs indiquaient les ressources naturelles des diverses contrées qu’ils avaient à parcourir, ainsi que les stationnements les plus avantageux. Trois conditions sont indispensables pour constituer un bon campement : de l’eau, du bois et des herbages pour les animaux. La science était dignement représentée dans cette curieuse expédition. Un ingénieux automètre était attaché à l’un des chariots ; toutes les distances étaient soigneusement mesurées et notées, et au fur et à mesure on rédigeait un livret-guide pour les grands détachements qui devaient suivre. Orson Pratt, l’apôtre astronome et ingénieur, tenait le journal de la caravane. C’est lui qui déterminait les longitudes et les latitudes, et observait les variations de la température. La relation scientifique de ce voyage est un modèle en ce genre. Rien n’échappait à la sagacité de l’observateur : les plus minces événements, les moindres accidents géologiques, comme les phénomènes les plus extraordinaires ou les plus importantes curiosités naturelles étaient soigneusement enregistrés, jour par jour, dans son compte rendu. D'importantes découvertes furent faites par nos explorateurs. Les principales sont celles de mines de charbon bitumeux sur divers points du bassin de la Platte, et sur le Green River. On signala aussi près le Sweet Water, dans le plateau d’Utah, un lac dans lequel se trouvait un dépôt de borax. Enfin, on constata la nature vénéneuse de certaines fontaines, et l’on en prit note pour la préservation des voyageurs futurs.

 

      Le 23 juillet, après avoir franchi le labyrinthe affreux des monts Wasatch, Orson Pratt arriva l’un des premiers sur les bords du Grand Lac Salé. Il explora le même jour tous les environs. II fut rejoint le lendemain par Brigham Young et par le corps principal de notre avant-garde. Ce jour-là, 24 juillet, sera longtemps célébré par les saints comme l’anniversaire de leur délivrance. Après un voyage de près de quatre cents lieues à travers un pays inconnu, nos courageux pionniers arrivaient au but, épuisés, mais fiers de n’avoir pas perdu un seul homme. Brigham Young déclara, par l’inspiration divine, que la colonie s’établirait dans la belle et fertile vallée du lac Salé. Un vaste terrain fut réservé tout d’abord pour l’érection d’un temple, et consacré par la prière. Bientôt, et, dans toutes les directions, des charrues tracèrent leurs premiers sillons sur cette terre vierge. Le président désigna l’emplacement de la nouvelle cité, partagea le terrain en lots de dix acres chacun, détermina la largeur et la direction des rues, et assigna la position que devaient occuper le temple, d’autres édifices et les places publiques. Après avoir jeté les premiers fondements de ce nouvel État, Brigham reprit immédiatement le chemin de Kanesville, pour aller diriger la masse des émigrants dans ce long pèlerinage, dont l’Avant-garde avait exploré et jalonné la route. Pendant l’été, un convoi de cinq cent soixante-six chariots, chargés de toute sorte de grains, avait quitté les bords du Missouri, et s’était engagé sur les traces des pionniers. Ce corps principal d’émigrants s’avançait dans un ordre parfait, d’après un type d’organisation particulière que reproduisent toutes nos caravanes.

 

      Le 23 décembre 1847, les douze apôtres adressèrent de Kanesville une longue et chaleureuse épître à tous les saints répandus sur la terre, pour leur annoncer que les bords du lac Salé avaient été choisis pour être l’emplacement provisoire de la nouvelle Sion. Nous citerons une phrase de ce document qui prouve bien que, dès cette époque, les mormons ne pensaient nullement à se rendre indépendants des États-Unis : « Nous adresserons une pétition au gouvernement fédéral, dès que les circonstances nous le permettront, pour la formation d’un gouvernement territorial dans le Grand Bassin (c’est le nom que portait alors le vaste plateau d’Utah). »

 

      Le lendemain, Brigham Young fut, dans une conférence générale, proclamé de nouveau premier président de l’Église. Il s’adjoignit comme conseillers, Heber, C. Kimball et William Richards. Ces nominations furent unanimement confirmées par le peuple. Dans l’automne de 1848, le corps principal des émigrants, dirigé par Brigham, atteignit les bords du lac Salé. Le début y fut malheureux : des myriades de sauterelles dévorèrent la totalité des récoltes, et la famine s’ensuivit. La rareté des subsistances devint telle, que les plus riches colons furent réduits à vivre de fruits et de racines sauvages. La récolte de 1849 vint réparer ce désastre, et une partie du bataillon mormon revint de Californie avec une importante quantité de poudre d’or. Brigham Young battit monnaie avec ce précieux métal. Des pièces de cinq et de dix dollars furent frappées sans alliage, et avec cette exergue : Holiness to the Lord (la sainteté est au Seigneur). La fièvre d’or, qui agitait l’univers tout entier, menaça d’une ruine totale la colonie naissante. À l’arrivée de ceux qui avaient exploité les premiers placers californiens, toute la population fascinée voulait émigrer de nouveau vers les mines ! Brigham sut conjurer cette terrible épreuve. Quelques-uns partirent, en effet ; mais ils furent invités à ne plus reparaître. « L’or, disait-il ironiquement et par allusion à une prophétie, qui nous annonce une abondance extrême des métaux précieux dans les derniers temps, l’or ne doit servir qu’à paver les rues, à couvrir les maisons, et à fabriquer de la vaisselle. Les vrais trésors de la terre sont dans les magasins du Seigneur : produisez du grain, bâtissez des cités, et Dieu fera le reste. » Ces paroles furent généralement écoutées, et la jeune société échappa au danger d’une dissolution. Depuis cette époque, tout prospéra parmi les saints, et leur nouvelle capitale s’accrut très rapidement.

 

      Cependant ils venaient d’apprendre que le traité Guadalupe Hidalgo, fait en 1848, entre le Mexique et les États-Unis, cédait au gouvernement de l’Union toute la Nouvelle Californie, dans laquelle se trouvait compris l’Utah. Les chefs de l’Église, prévoyant que la découverte des riches placers californiens allait attirer sur les terres de leur colonie un passage considérable de chercheurs d’or, jugèrent que le temps était venu de constituer un gouvernement civil. À cet effet, tous les citoyens résidant dans la Haute Californie, à l’est de la Sierra Nevada, furent convoqués à Great Salt Lake City, le 5 mars 1849, pour délibérer sur l’opportunité d’organiser le pays en territoire ou en État. Or, comme la plupart de ces citoyens étaient mormons, ceux-ci eurent naturellement la haute main dans toutes les délibérations, ainsi que dans l’élection du comité chargé d’élaborer un projet de constitution. Dès le 15 mars, cette constitution était rédigée et adoptée. On y déclarait qu'il était établi un État sous le nom de Deseret (ce mot, tiré des annales d’Éther dans le Livre de Mormon, signifie abeille, et par extension cité des abeilles. La ruche est l’emblème national des saints des derniers jours), avec des pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires. Brigham Young fut élu gouverneur, et en cette qualité il prêta serment de fidélité à la Constitution des États-Unis. le 15 juin 1850, le nouvel État publia le premier numéro de son journal officiel sous le nom de Deseret News.

 

      Le Congrès de Washington ne ratifia ni la formation du nouvel État, ni l’immense attribution de terrain qu’il s’était permise. Le 9 décembre 1850, le président Fillmore signa l’acte par lequel l’État de Deseret descendait au rang de simple territoire, sous le nom d’Utah. Après de longues hésitations, et sur l’invitation du colonel Kane, il nomma Brigham Young gouverneur du nouveau territoire, et surintendant des affaires indiennes. Le Congrès avait alloué vingt mille dollars pour la construction d’une maison d’État, et cinq mille pour la fondation d'une bibliothèque publique. Le président Fillmore n’eut pas la main heureuse dans le choix des premiers officiers fédéraux qu’il envoya dans l’Utah. Un incident imprévu faillit amener la guerre entre les saints et le gouvernement de Washington. Le juge Perry. A. Brocchus, dans la conférence solennelle du 8 octobre 1851, et devant un nombreux auditoire, oublia sa mission et les convenances jusqu’à insulter les citoyens d’Utah et calomnier la conduite de leurs femmes. Il osa même approuver publiquement les cruelles persécutions que les mormons avaient endurées ; ce qui prouve qu’il leur supposait au moins une vertu, la patience. Son discours donna lieu à une correspondance publique entre lui et le gouverneur Young, dans laquelle l’ignorance et la méchanceté du juge parurent dans tout leur jour. Cet incident, il faut en convenir, n’était pas fait pour rendre les juges fédéraux très populaires dans la nouvelle cité. Ils s’en aperçurent bientôt et déguerpirent à la hâte, emportant, comme fiche de consolation, les vingt-quatre mille dollars que le Congrès fédéral avait alloués pour l'indemnité des membres de notre législature. Arrivés à Washington, ils ne manquèrent pas, pour pallier leur conduite, d’adresser au président des rapports hostiles contre l’administration du gouverneur Young. Avant de saisir le Congrès de cette affaire, M. Fillmore demanda sagement et obtint des explications de Brigham Young. Il lui donna raison, et envoya, en qualité de premier juge d’Utah, l’honorable L. H. Read, qui, dans sa correspondance, rendit loyalement justice à la moralité des saints et à l'intégrité de leur gouverneur pontife.

 

      Les missionnaires mormons faisaient de grands progrès en Angleterre. La présidence de Liverpool comptait 33,000 saints sur ses registres. Joë Smith, le patriarche, oncle de Joseph, écrivait dans une épître : « Notre œuvre, il y a vingt ans, n’était que le grain de sénevé ; aujourd’hui, c’est une puissante forêt sous laquelle les oiseaux du ciel peuvent se reposer. » En 1852, la population d’Utah dépassait le chiffre de 30,000 âmes. L’affluence des émigrants fut considérable : environ 10,000 saints, la plupart Européens, vinrent se réunir à leurs frères de Sion. Dès l’année 1850, une caisse de secours, sous le nom de Perpetual Emigrating Fund Company, avait été créée pour subvenir aux frais de voyage des émigrants nécessiteux. Alimentée par des dons volontaires et sans cesse enrichie par le remboursement des avances, cette compagnie deviendra par la suite une institution financière de premier ordre. Les Indiens de l’intérieur, après deux défaites, reconnurent la supériorité des Visages Pâles. Un assez bon nombre, évangélisés par nos missionnaires, se réunirent à l’Église.

 

      L’année suivante, une machine à sucre du prix de 100,000 dollars arriva de Saint-Louis, et fut sur le champ mise en activité. La Société agricole et manufacturière du Deseret fut régularisée. On jeta les fondements du bâtiment de l’Université. Un système d’écoles primaires, à bases larges et libérales, fut adopté pour tout le territoire. En même temps, on s’occupait de la création d’un arsenal et des autres détails d’organisation militaire, et on achevait l’établissement de bains thermaux, commencé l’année précédent. Enfin, on joignait l’agréable à l’utile, en donnant à Social Hall des représentations dramatiques, et en s’occupant même de l’acclimatation des homards et des huîtres dans le lac Salé.

 

      L’activité de ce peuple, si remarquable dans la colonisation d’Utah, se déployait avec une égale ardeur au dehors, dans l’intérêt de sa foi. À peine les premières récoltes l’eurent-elles mis â l’abri des besoins, que des centaines de missionnaires furent envoyés dans divers États de l’Union et de l’Amérique du Sud, dans la Grande-Bretagne, la France, la Suède et d’autres contrées de l’Europe, de l’ancien continent et de l’Océanie, enfin sur presque tous les points du globe. À l’exemple des premiers apôtres, tous ces hommes étaient envoyés without purse or scrip, c’est-à-dire sans obole et sans bagage. Comme on a souvent contesté ce fait, nous attestons formellement que jamais cette Église n’a eu de fonds spécial pour ses missionnaires (dans son Voyage au pays des mormons, M. Jules Remy, dont nous parlerons plus loin, donne des détails curieux et parfaitement authentiques sur ce point).

 

      La législature d’Utah ouvrit sa première session le 22 septembre 1851. Elle ratifia et admit comme territoriales les lois décrétées par l’État provisoire du Deseret, et décida que Fillmore, petit bourg situé dans le sud, sur la route de la Californie, deviendrait la capitale du nouveau territoire. Sous l’impulsion des législateurs mormons, de nombreux établissements agricoles rayonnèrent autour du point central. Mille industries nouvelles s’établirent comme par enchantement en ville et dans les campagnes. Vers la fin de l’année, une importante colonie fut fondée dans la basse Californie. On acheta, dans la région des Orangers et à 90 milles du Pacifique, 100,000 acres d’excellentes terres, qui furent immédiatement mises en culture. C’était le point de rassemblement destiné aux saints de la Polynésie.

 

      Une levée de boucliers des Indiens Utes, excitée par les Mexicains, mit encore le gouverneur Young dans la nécessité de recourir aux armes ; il le fit avec sa résolution et sa vigueur ordinaires, et contraignit bientôt les Indiens à demander la paix. Les mormons ne perdirent que douze hommes dans cette guerre. Ce fut dans ce temps (octobre 1856) que périt, avec huit de ses compagnons, le capitaine Gunnison, ingénieur topographe, que le Gouvernement fédéral avait chargé de faire l’un des tracés du chemin de fer du Pacifique. On verra ci-après que ce meurtre nous fut calomnieusement imputé.

 

      Les années 1854 et 1855 apportèrent de nouveaux éléments à la prospérité d’Utah. On répandit le goût de l’étude ; une bibliothèque publique fournit librement à tous les amateurs les principaux ouvrages de la langue anglaise. On publia la grammaire de plusieurs idiomes indiens. Les principales langues vivantes furent enseignées par des professeurs instruits. Une société philharmonique se fonda, ainsi que la Polysophical Society, l’Universal Scientific Society, et le Deseret Theological Institute. Le président Pierce, exactement renseigné par l’honorable Read, chef de la justice d’Utah, se montra constamment impartial envers les mormons. Le Congrès, en retour des services reçus, et principalement des dépenses faites dans la guerre contre les Indiens, allouait au territoire d’Utah une somme de cent cinquante-quatre mille cinq cent soixante-huit dollars.

 

      En 1854, le colonel Steptoe, envoyé dans la Californie avec des troupes, puis nommé gouverneur à la place de Brigham Young, dont les fonctions étaient expirées, ne crut pas devoir accepter cette charge. Dans un document signé par toutes les notabilités judiciaires, militaires et commerciales du pays, il s’exprimait en ces termes sur celui dont il refusait de prendre la place : « Le gouverneur Young possède à un degré éminent toutes les qualités nécessaires pour remplir les devoirs de la charge qui lui est confiée ; il a une intégrité et une capacité qu’on ne saurait révoquer en doute. » D’après cette déclaration, le président Pierce laissa l’exercice du pouvoir civil au pontife des mormons. Nous dirons plus loin dans quel état nous trouvâmes ce territoire le 29 octobre 1855, jour de notre arrivée à Great Salt Lake City.