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Mémoires d’un mormon, L.A. Bertrand, Collection Hetzel, chez Dentu,
Paris, 1862
Commentaire de La feuille d'olivier :
Dans Mémoires d'un mormon, Louis Bertrand interpelle ses
compatriotes français de la deuxième moitié du XIXe siècle. L'éclectisme et
la verve de l'auteur rendent le récit passionnant et sa personnalité
intrépide suscite très tôt l'attachement du lecteur. Il est manifeste que Louis
Bertrand, homme d'une indépendance d'esprit hors du commun, a su pénétrer le
coeur du mormonisme. Son discours, caractéristique du XIXe siècle, n'est pas
toujours adapté à notre époque. Cependant, nous avons choisi de
diffuser Mémoires d'un mormon pour sa valeur historique et
l'authenticité de son témoignage.
III
Coup d’œil général sur le territoire d’Utah. - Ses
ressources naturelles. - Great Salt Lake City. - Le lac Salé.
- Rapport du juge Drummond. - Expédition militaire contre l’Utah. - Les
troupes militaires fédérales son vaincues sans combat.
« Voir, dans l’espace de trois
ans, se former une nation nouvelle sur un point si complètement séparé, par
les barrières de la nature, du reste du monde, sans communication par voies
navigables avec l’un ou l’autre Océan -dans une région cernée par de vastes
déserts, qu’on ne peut atteindre qu’au prix d’un voyage par terre, long,
pénible et souvent périlleux- un tel tableau mérite assurément autre chose
qu’une mention fugitive. Dans cette jeune et progressive république du
Nord, où les cités naissent en un jour et les États en une année,
l’établissement de colonies là où la nature ce montre au premier abord
attrayante et riche de promesses n’a rien de surprenant. Mais le succès
d’une entreprise comme celle d’Utah, nonobstant toutes les difficultés et
toutes les prévisions, est, en vérité, l’un des incidents les plus
remarquables de notre siècle. » C’est en ces termes que le capitaine Stansbury, envoyé de Washington en 1849, pour étudier
la topographie de la vallée du Grand Lac Salé,
commença son rapport officiel sur cette expédition (An expedition to the Valley of the Great Salt Lake of Utah,
etc. By Howard Stansbury, captain
topographical engineers,
United States Army, 1
vol. in-8° de 487 pages, avec 58 planches et 2 grandes cartes
géographiques. Philadelphia, 1852), rapport qui lui fait le plus grand
honneur. Après le colonel Kane, le capitaine Stansbury
est celui des touristes américains qui a écrit le plus impartialement sur
les mormons.
Le territoire d’Utah, tel qu’il fut
admis dans l’Union par acte du Congrès du 9 septembre 1850 est borné à
l’est par le Nébraska, à l’ouest par l’État de la
Californie, au nord par l’État de l’Oregon, et au
sud par le trente-septième parallèle de latitude nord. Sa superficie, un
peu moins considérable que celle de la France, est de 187,000 milles carrés
(environ 62,335 lieues carrées). L’Utah forme une agrégation de grandes
vallées plus ou moins fertiles, coupées par plusieurs chaînes de montagnes,
mais surtout par les ramifications des monts Wasatch,
et communiquant ensemble par des cols ou canyons.
Les plus riches de ses vallées sont celles de San Pete,
vers le sud, le pittoresque bassin du lac Utah, et Cache Valley
dans le Nord. Cette dernière surtout, nouvellement colonisée, deviendra
d’ici à peu de temps le grenier d’abondance des mormons. À l’arrivée des
pionniers, les rares trappeurs qui avaient parcouru ce pays leur en avaient
fait un rapport très défavorable : « Nous
vous donnerons, disaient-ils, mille dollars du premier boisseau de maïs ou
de froment que vous y récolterez. » Ces gens-là ne connaissaient guère
les mormons. Les plus grands obstacles naturels devaient céder aux efforts
de ces robustes et habiles cultivateurs.
L’Utah tire son nom d’une des
nombreuses tribus nomades qui vivent encore dans les environs du lac Salé. Le centre de cette vaste région se compose
d’un immense plateau qui a reçu des géographes le nom de Grand Bassin. Le climat général du plateau est le plus
salubre qui se puisse rencontrer, sous cette latitude, dans le monde
entier. L’absence de brumes, l’air vivifiant des montagnes, l’incomparable
pureté de l’atmosphère, la qualité supérieure des eaux, y favorisent à
l’envi le rapide accroissement de la population.
Un voyageur français, dont nous
reparlerons bientôt, fait de ce pays une description éloquente et fidèle :
« Si le sol, dit-il, présentait peu d’avantages, le climat, en
revanche, se montrait sous un jour plus aimable et plus consolant. Le ciel,
presque toujours serein et d’azur, y offre des profondeurs inconnues de
ceux qui n’ont vu que l’Italie. On respire à l’aise au milieu de cette
nature ingrate, et si l’œil n’y est jamais réjoui par une végétation
vigoureuse, il éprouve un charme d’un autre genre à suivre les jeux
continuels de la lumière du jour, qui colore de mille teintes variées les
sévères horizons des plaines et des collines. Dans cette atmosphère
ravissante, dans ces plaines prolongées à l’infini, les mirages se
renouvellent éternellement et offrent aux regards des tableaux inimitables,
indescriptibles, enivrants, qui vous enchantent, vous transportent, vous
terrassent d’admiration. L’âme reçoit de la fréquente répétition de ce
spectacle des effets durables et singulier : elle en reste inondée
d’impressions vaporeuses comme les images qui les ont produites, et elle
prend une teinte de mélancolie voluptueuse qui l’attache à ces contrées
magiques. »
L’industrie des
mormons a su
métamorphoser le sol aride du Grand Bassin, d’un
aspect si sévère et si mélancolique, en une vaste oasis, qui devient de
plus en plus productive. Les hivers y sont froids comme dans le nord de la
France, mais les étés y sont incomparablement plus chauds. Le sol est
susceptible de produire tous les fruits et légumes, toutes les denrées
agricoles de la zone tempérée, y compris le coton dans le sud. Les pommiers
et les pêchers y sont déjà innombrables ; la vigne de Californie y
produit de magnifiques raisins. La culture des arbres fruitiers est
tellement encouragée, que dans dix ans le pays tout entier présentera,
l’aspect d’un immense verger. Comme chaque émigrant apporte quelque chose
de son pays natal, toutes les productions du globe finiront par s’y
rencontrer. Un émigrant, venu de Londres, a déjà naturalisé le thé de la
Chine. Nos amandiers de France, le sorgho imphy
et la canne à sucre chinoise, introduits par moi-même, ont donné partout
les meilleurs résultats. Le principal produit est le froment, puis le maïs.
Les pommes de terre d’Utah, et notamment l’espèce appelée meshanik, sont sans rivales dans le monde. Les
semailles se font en avril, et la moisson commence vers le 5 juillet. La
culture du chanvre et du lin a parfaitement réussi. Le bois de charpente et
le bois à brûler existent à profusion dans le sein des montagnes. Les
principales essences sont des conifères, des érables, des chênes et des
sumacs. Le cèdre, bois précieux pour l’ébénisterie, et le maple ou érable à sucre, sont les deux arbres indigènes
les plus estimés. La flore d’Utah, sans être riche, présente une assez
grande variété de plantes et de fleurs remarquables. Parmi les premières,
nous devons mentionner le milkweed, ou
herbe à lait, qui est extraordinairement prolifique. Elle fournit un duvet
précieux, aussi moelleux que celui de la soie, et dont les mormons savent
se faire des matelas et des édredons à très bon
marché.
Le minerai de fer abonde dans Iron County. Il donne de 40 à 75 p. 100 de fer pur. Une
société par actions, sous le nom de Deseret
Iron Company,
exploite ces riches mines avec un privilége pour
cinquante ans. Elle a construit à Cedar City des
hauts fourneaux qui rendent environ mille cinq cents kilogrammes de fer par
jour. Des indices de mines d’or ont été remarqués sur divers points. Il y a
de l’argent et du plomb aux environs de Las Vegas, et des mines de houille
dans plusieurs comtés. On trouve également dans diverses parties du pays le
soufre, l’alun, le borax, le carbonate de soude et des couches de salpêtre.
On a même observé sur le Humboldt River des rubis
et des grenats en abondance. Mais il s’en faut de beaucoup que les
richesses minérales et métalliques du Grand Bassin
soient déjà toutes connues.
Plusieurs espèces du règne animal ont
été cruellement décimées par les trappeurs et les Indiens. Le buffalo n’existe plus à l’ouest des
montagnes Rocheuses.
Poursuivi jusque dans ce dernier asile, le castor y devient rare. Dans les
montagnes vivent diverses antilopes, l’élan, deux espèces de cerf, l’ours
noir et l’ours gris, le mouton sauvage, une sorte de chamois et une
panthère de petite taille. Les loups, les renards, les chamois, le rat
musqué, le raccoon, l’écureuil, les lièvres
surtout, sont très nombreux dans certains
parages. Parmi les oiseaux, on remarque plusieurs variétés de grouses, de
perdrix, de pigeons, des courlis, des aigles et de grands corbeaux. Les
oiseaux aquatiques foisonnent sur les bords de tous les lacs salés.
Les mormons ont introduit dans l’Utah le bœuf, le cheval, le mulet, l’âne,
le mouton, les porcs, et tous les oiseaux de basse-cour. L’abondance et la
richesse des pâturages sont telles dans certains comtés, qu’on peut y
élever un nombre infini de bêtes à cornes et à laine. Le bétail forme déjà
une branche importante d’exportation pour la basse Californie. Bref, sans
être un pays exceptionnel ni privilégié, l’Utah contient tous les éléments
de bien-être matériel nécessaires à une population de plusieurs millions
d’âmes. Recrutés parmi l’élite des émigrants des contrées les plus
civilisées, les mormons surpassent en aptitude agricole et industrielle
tous les peuples contemporains. Le plus illustre de nos apostats, John Hyde, dit dans son fameux libelle : « les
mormons sont les plus industrieux des hommes. » Quel aveu sous la
plume d’un renégat ! Parmi leurs maximes de prédilection, celle-ci
mérite d’être mentionnée : « Je ne puis le faire n’a jamais
rien produit ; j’essayerai a opéré des merveilles ; et je
le ferai a accompli des miracles. (I can’t do it
never did any thing ; I will try has worked wonders ; and I will do it has performed
miracles.) »
Les progrès accomplis en si peu de
temps dans la fabrication de certains articles tiennent vraiment du
prodige. La colonie possède plusieurs moulins pour la fabrication du sucre
de betterave et de canne, des tanneries, des machines à carder, des
fonderies de fer, de bronze et de plomb, dans lesquelles on fabrique, entre
autres choses, des poêles de chauffage, des fourneaux de cuisine et des
caractères d’imprimerie. Les mormons ont de nombreuses scieries mécaniques
et d’excellents moulins à farine. Ils font du papier, du carton, de la
poudre, de l’huile et de la poterie. Ils confectionnent des draps, de la
flanelle, des couvertures, des châles, des tapis, et quantité d’autres
produits. Ils ont des ateliers où l’on fait toute sorte de coutellerie, des
épées, des revolvers, des fusils, des carabines, des clous, des scies, etc.
Ils en ont aussi pour les peignes, les chapeaux, les chaussures de cuir,
les articles de sellerie, la bijouterie, l’horlogerie et l’ébénisterie. On
trouve parmi nous des boulangers, des pâtissiers, des bouchers. Nos
charrons, forgerons, charpentiers et maçons, sont en général d’habiles
ouvriers. Les beaux-arts, la musique vocale et instrumentale, la peinture,
la gravure et le dessin, ont là de dignes représentants. Les femmes font
des chapeaux de paille, s’adonnent au tissage, à divers ouvrages de
broderie, et à tous les travaux de l’intérieur.
Ce qui frappe le plus les étrangers
au sortir de nos féeriques montagnes, c’est l’aspect grandiose de la
métropole des saints. Assise à la base occidentale des monts Wasatch, et située au 40° 46’ de latitude nord et au
112° 6’ de longitude ouest, Great Salt Lake City s’étend pittoresquement de l’est à l’ouest,
sur une longueur de cinq milles et sur une largeur de trois milles. Les
rues, qui se coupent à angles droits, ont toutes quarante mètres de
largeur. La ville se compose de vingt et un wards
ou quartiers, chacun de douze blocks ou carrés réguliers. Les rues
sont arrosées de chaque côté par des ruisseaux d’une eau limpide, amenée
des montagnes voisines. Une double allée de saules
arborescents (cotton wood) orne chacun de ces ruisseaux. Chaque
habitation, éloignée de la rue d’au moins vingt pieds, est entourée d’un
terrain planté plus ou moins vaste. Orné de fleurs et d’arbustes
d’agrément, le devant des maisons est un jardin, et le reste du terrain est
planté d’arbres fruitiers ou consacré à diverses cultures.
Au couchant, la ville est baignée par
les eaux du Jourdain, tandis qu’au midi s’étend une vaste plaine unie,
fertilisée par de nombreux ruisseaux qui descendent des collines de l’est.
Autrefois, de juin à octobre, les pluies étaient inconnues dans l’Utah.
Mais peu à peu le climat a tellement changé sous ce rapport, que, l’année
dernière, des pluies bienfaisantes et périodiques ont
entièrement dispensé les mormons des travaux d’irrigation artificielle. Nos
nombreuses et florissantes plantations sont sans doute pour quelque chose
dans cet heureux changement. À l’est et au nord, les pentes adoucies des
montagnes forment de spacieuses terrasses, d’où l’on peut contempler toute
la vallée du Jourdain jusqu’aux sommets abruptes qui la terminent,
encadrant d’une ceinture de rochers le gracieux lac d’Utah. À l’extrémité
nord, on voit sourdre du pied de la montagne une source d’eau chaude, que
des conduits amènent dans un établissement de bains aussi vaste que
commode. Deux milles plus loin, une autre source jaillit à gros bouillons
d’un rocher perpendiculaire, mais à une température si élevée (128 degrés
Fahrenheit), qu’il est impossible d’y tenir la main. À la base de la
colline, elle forme un petit lac où viennent s’ébattre en hiver
d’innombrables oiseaux aquatiques. Enfin, au delà du Jourdain, de nombreux
troupeaux trouvent d’excellents pâturages dans de vastes terrains couverts
d’une herbe dure, mais très nourrissante (bunch grass ou herbe à bouquet), particulière à
ces régions ; tandis que les parties basses qu’arrose la rivière
donnent chaque année une ample moisson de fourrages.
Au nord de la cité s’élèvera
majestueusement le temple. À en juger par le plan et les explications de
l’architecte, M. Angel Truman, ce monument sera bien supérieur à celui de Nauvoo. Un carré tout entier, nommé Temple Block,
a été mis en réserve pour sa construction. Entouré d’un mur de clôture de 3
mètres 70 centimètres de hauteur, ce block aura quatre entrées principales,
vers les quatre points cardinaux. Dans l’angle sud-ouest de cette enceinte
se trouve le Tabernacle, édifice long de 38 mètres 60 centimètres, large de
19 mètres 55 centimètres, où peuvent s’asseoir à l’aise trois mille
personnes, et où les règles de l’acoustique ont été si bien observées,
qu’aucune parole des orateurs n’y est perdue. En 1861, cet édifice a été
considérablement agrandi. En avant du Tabernacle est le Bowry,
immense construction en bois, pouvant abriter douze mille personnes, et où
se tiennent en été les réunions du culte. Vers l’angle nord et sur la même
ligne s’élève l’Endowment House où se confèrent
provisoirement les rites sacrés de l’Église. Le temple, dont les fondations
sont terminées, aura 46 mètres 25 centimètres de long sur une largeur de 36
mètres 65 centimètres. Il se construit avec un granit admirable qu’on tire
d’une montagne voisine. Selon toute probabilité, le plan primitif sera
profondément modifié. Quoi qu’il en soit, nous pensons qu’une fois fini, ce
monument sera l’un des plus beaux édifices du Nouveau Monde.
Mais, disent les mormons, il ne sera guère que l’ombre du Grand Temple qui sera construit par eux sur les bords
du Missouri, à Indépendance, dans le comté de Jackson, temple dont le plan
sera révélé d’en haut, et qui éclipsera, par la grandeur du dessin et la
magnificence des décorations, tous les édifices que le monde a jamais vus,
et constituera le point central d’où la vérité et la vraie religion
rayonneront jusqu’aux extrémités de la terre.
À l’est du Temple Block
est un autre carré particulier, ceint d’un mur orné de tourelles. Il
renferme les Bureaux et le magasin général des dîmes (Tithing
office), et le Deseret Store, l’un des plus
vastes magasins de la ville. À l’extrémité orientale du même carré se
trouve le bel hôtel de la Ruche, ainsi nommé à cause d’une énorme ruche
d’abeilles qui en surmonte le dôme : c’est l’habitation particulière de Brigham et de la famille de sa première femme. À côté
sont les bureaux de la Présidence, et ensuite Lion’s Mansion,
le palais du Lion, ainsi désigné à cause d’un lion sculpté en pierre qui en
décore l’entrée principale. Cet édifice, long de 30 mètres sur 12 de large,
et l’un des plus beaux de la ville, a coûté plus de 45,000 dollars. Les
longues ogives des fenêtres de l’étage supérieur donnent au toit, qu’elles
découpent, l’apparence d’un diadème crénelé. Presque en face, on voit un
joli bâtiment avec cette inscription en lettres d’or : Historian
and Recorder’s Office. Ce sont les bureaux
des historiographes chargés d’écrire l’histoire générale et de tenir en
ordre les archives de l’Église.
Non loin de là s’élève Social Hall, vaste construction où notre législature
tient habituellement ses sessions. La salle principale sert de
théâtre ; en hiver seulement, des amateurs y jouent très convenablement des drames et des comédies. Notre
orchestre est bien supérieur à ceux des villes américaines de troisième
ordre. Il serait difficile de croire, à moins de l’avoir vu, qu’il se
trouve là de si dignes interprètes des chefs-d’œuvre de Haydn, de Mozart,
de Rossini, de Meyerbeer, etc. Les mormons ont un goût très prononcé pour
la musique. C’est encore à Social Hall que se
donnent les bals publics. Il n’est rien de moins triste que la religion des
saints des derniers jours. Brigham
Young est lui même encore l’un des plus habiles danseurs du pays.
Council House,
la maison du conseil, est une autre construction considérable, de forme
carrée. Elle contient notre jolie bibliothèque publique, où des centaines
d’amateurs trouvent constamment à emprunter les principaux ouvrages de la
langue anglaise. Un y voit aussi les bureaux et les imprimeries du Deseret News et du Mountaineer.
Ces deux feuilles sont hebdomadaires. La première paraît tous les mercredis
et contient huit pages grand in-quarto, à quatre
colonnes très compactes. Cette feuille, qui a eu
l’honneur d’être le premier journal qui ait paru dans la Californie, est le
Moniteur universel de l’Église. Il est remarquable par l’abondance
et la variété de ses matières. Le Mountaineer,
ayant pour propriétaire et rédacteur en chef James Ferguson,
s’est donné la mission de défendre la ligne politique des mormons en leur
qualité de citoyens américains. Seventies Hall,
le palais des Septante, qui a été bâti par actions, est encore un édifice
digne d’être mentionné. Dans le quinzième ward se
trouve une imposante construction ; c’est le nouveau palais de la Cour
de justice. Enfin, à deux milles de la cité, on voit la Sucrerie avec ses
vastes dépendances. Cette belle usine appartient à l’Église. Non loin de là
s’élève le pénitencier territorial, dont le directeur est le plus souvent
l’unique habitant.
Ville-campagne
et bâtie avec toute la régularité d’un immense damier, la jeune capitale du
Grand Bassin compte un nombre considérable de
jolies maisons particulières. On en rencontre ça et, là d’extrêmement
coquettes, ainsi que des jardins parfaitement cultivés. Il est vrai de dire
que ces maisons ne sont bâties qu’en adobes, sorte de grosse brique séchée
au soleil. Néanmoins, une fois qu’elles ont été recrépies et enduites
partout d’une bonne couche de plâtre, elles ont toutes plus ou moins une
apparence confortable. Les édifices publics sont généralement construits en
diverses pierres ou en superbe granit, que fournissent abondamment les
montagnes voisines, où l’on trouve aussi des marbres précieux. Chacun bâtit
sa maison selon ses moyens, et en ne consultant que son propre goût. Les
uns, imitant le style des constructions américaines, se font de petits
palais bourgeois très élégants ; le plus
grand nombre, c’est-à-dire les derniers arrivés, se contentent, d’une maisonnette
à un seul étage. Depuis deux ans, de nouveaux édifices publics ont embelli
divers quartiers de la cité. Un théâtre, qui pourra contenir trois mille
spectateurs, est en voie de construction. Bâti par souscription et en
granit superbe, cet édifice s’élève sur le plan général de Drury Lane, l’un des plus beaux théâtres de Londres. La
ville peut encore être l’objet d’une foule d’embellissements de toute
nature. En bien des endroits, il n’y a qu’à gratter le sol pour en faire
jaillir des puits artésiens. Sa situation géographique au centre de
l’immense désert américain en fait le trait d’union entre le Mississipi et
l’Océan Pacifique, et la destine à devenir l’un des grands entrepôts du
futur rail road qui doit relier ces deux
extrémités. Sa population, y compris celle de la banlieue, est d’environ
20,000 âmes. Les autres villes, qui sont toutes bâties sur un plan
semblable mais moins gigantesque, sont Ogden avec
une population de 4,000 âmes, Provo avec 3,000 habitants, Fillmore, Cedar, Parowan, Farmington, Lehi, Brigham, Box Eider, Nephi, Springville, et une
foule d’autres florissants villages, trop nombreux pour figurer ici.
Au milieu de tous leurs efforts pour
assurer et développer la prospérité matérielle, les mormons n’ont point
perdu de vue les progrès de l’intelligence. Des fonds considérables en
terre et en argent ont été consacrés à la fondation d’une université. Mais,
paralysée par les préoccupations que fit naître la dernière expédition des
troupes fédérales contre l’Utah, cette institution n’a pas encore peut se
développer. Néanmoins, elle a fait un premier pas dans la bonne voie, en
créant récemment une école normale sous le nom d’Académie des sciences et
des arts. On y enseigne les hautes mathématiques et les éléments des autres
branches des connaissances humaines. En trente années de temps, le
mormonisme a conquis environ cent lettrés sur les nations les plus
civilisées de la terre. En hiver, des professeurs instruits font des cours
publics sur les principales langues vivantes. Pour faciliter l’usage de la
langue anglaise aux prosélytes étrangers, notre université a inventé un
nouvel alphabet composé de quarante-deux lettres. L’expérience a déjà
montré que cette innovation graphique, qui anéantit tout désaccord entre la
parole et la lettre écrite, atteint parfaitement son but. Chaque village et
chaque quartier dans les villes sont pourvus d’une école primaire, que
fréquentent les enfants des deux sexes. Rien d’essentiel, en un mot, n’est
négligé pour répandre partout l’instruction et le goût de l’étude, et pour
favoriser la vie intellectuelle au peuple.
Je veux dire ici quelques mots sur le
lac Salé, la plus grande curiosité naturelle de
ces contrées. Le baron Lahontan est le premier
qui, dès l’année 1689, en ait signalé l’existence. Située entre les 40 et
les 42° de latitude nord et les 114 et 116° de longitude ouest, cette mer
Caspienne de l’Amérique n’a pas moins de cent quinze lieues de pourtour. Sa
profondeur ne dépasse pas seize mètres, et n’est en moyenne que de cinq
mètres. Ses bords s’élèvent à plus de mille mètres au-dessus du niveau de Ia mer, et elle forme le fond d’un vaste bassin tout
entouré de hautes et pittoresques montagnes. La nature saline du sol et
l’aspect géologique du plateau d’Utah semblent indiquer que, dans les
siècles passés, ses eaux occupaient une superficie bien autrement
considérable. Un petit steamer et quelques barques sillonnent déjà cette
mer du désert. Vers le milieu du lac, plusieurs îles et îlots s’élancent du
sein de ses eaux. Les principales sont Antelope, Stansbury, Castle Island, Gunnison, Carrington et Dolphin. Elles servent de retraite à des myriades de
pélicans, de mouettes, de canards, et autres oiseaux aquatiques. La
première, qui a seize milles de long sur cinq de large, est la plus grande ;
elle s’élève à plus de mille mètres de hauteur au-dessus du niveau du
lac ; on y nourrit du bétail. Stansbury a
vingt-sept milles de circonférence. Castle Island
est la plus pittoresque. C’est un immense rocher à base de verdure, et dont
les découpures fantastiques offrent l’aspect d’un vieux château. On jouit
de son sommet d’un magnifique panorama. Les eaux de ce lac forment la
saumure naturelle la plus concentrée de notre globe. Leur densité est telle
que le corps d’un homme ne peut y sombrer : ni poissons, ni mollusques ne
sauraient y vivre. L’analyse du sel rapporté par le colonel Frémont donna
les chiffres suivants :
Chlorure de sodium . . . . . . .
97,80
Chlorure de calcium . . . . . . .
. 0,61
Chlorure de magnésium . . . ..
0,24
Sulfate de soude . . . . . . . . .
. 0,23
Sulfate de chaux . . . . . . . . .
. . 1,12
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100,00
Les
mormons retirent habituellement
par l’évaporation de trois gallons d’eau un peu plus d’un gallon de sel de
première qualité. En septembre 1849, un voyageur a obtenu de vingt gallons
la proportion de sept gallons de sel pur. La densité de l’eau varie tous
les ans suivant la quantité de neige et de pluie qui tombe dans le pays et
que les rivières portent dans le lac Salé.
Quelle a été dans son origine la
nature de cette mer intérieure ? On a supposé que c’était le reste
d’un océan qui se serait retiré à la suite d’un grand cataclysme. Telle
n’est pas notre opinion. Nous croyons que la composition des eaux de ce lac
tient à la présence de rochers de sel gemme, qui en tapissent le fond. Nous
l’avons dit, les dépôts salins qui se trouvent dans toutes les vallées du Grand Bassin, l’existence de plusieurs autres petits
lacs salés et l’aspect géologique du pays, sont des preuves évidentes que
cette mer remplissait autrefois presque toute l’étendue du plateau d’Utah.
Alimenté sans cesse par l’eau du lac Timpanogos,
dont nous allons parler, et par nombre de petites rivières, le Grand Lac Salé n’est qu’une sorte de mer Caspienne, sans
communication avec l’Océan, et qui abandonne à l’évaporation toutes les
eaux qu’il reçoit. Le lac Timpanogos, que les
anciennes cartes confondent avec le lac Salé, et
qui est indiqué seulement comme douteux dans la carte française de Vaugondy et d’autres même plus récentes, prend le nom
d’Utah, de la tribu d’Indiens qui vivaient sur ses bords avant l’arrivée
des mormons. Il a trente milles de longueur sur une largeur de quinze
milles. Sa profondeur varie de douze à vingt pieds. Plus élevé que le lac Salé, Il se déverse dans ce dernier par le
Jourdain, petite rivière non navigable, mais dont les rives se couvriront
un jour d’usines. Le lac Utah se distingue par son eau particulièrement
fraîche et limpide, mais surtout par l’abondance prodigieuse de perches, de
chabrots et de brochets qu’il produit. Ses truites, à chair jaune et d’une
saveur exquise, pèsent jusqu’à trente livres. Salmon River
fournit aux habitants de nos comtés du Nord des quantités de saumon
incroyables. On en sale beaucoup, ainsi que du poisson pris dans les eaux
du lac Utah. L’un et l’autre lac sont navigables, et seront un jour
sillonnés par de nombreux bâtiments à vapeur et à voiles. La grande vallée
d’Utah, qui forme le comté de ce nom, est l’une des plus fertiles et des
plus pittoresques du territoire. Sur certains points, elle rappelle les
plus beaux sites de la Suisse....
Après avoir jeté ce rapide coup d’œil
sur le pays des Mormons, nous allons reprendre leur histoire. Nous avons vu
que trois officiers fédéraux avaient précipitamment quitté notre
territoire. Le rapport qu’ils adressèrent au gouvernement de Washington
contenait un curieux passage. Le voici littéralement traduit : « Nous
regardons comme un devoir de consigner dans ce rapport officiel que la
polygamie ou pluralité des femmes est ouvertement pratiquée dans le
territoire d’Utah, avec la sanction et l’autorisation de l’Église. Cette
coutume est si générale, qu’on trouverait très peu
de dignitaires, et peut-être n’en est-il pas un seul, qui n’aient plusieurs femmes. Il en résulte un monopole
extrêmement préjudiciable aux fonctionnaires qu’on envoie résider dans ce
pays. » À coup sûr, cet hommage n’était pas suspect. Oui, il est
positif que la polygamie constitue, dans l’Utah, un monopole extrêmement
préjudiciable aux fonctionnaires libertins qu’on y envoie résider.
Quand ce rapport fut publié pour la première fois, la presse américaine fut
unanime pour flétrir cette dernière phrase, qui trahissait chez ses
auteurs, dont deux étaient mariés, une moralité suspecte. Aussi leurs amis,
dès la seconde édition du rapport, firent-ils disparaître ce passage, qui
d’ailleurs prouvait directement le contraire de ce qu’ils voulaient
prouver.
Les clameurs furieuses que ce rapport
et d’autres publications excitèrent alors de la part des fanatiques
Américains contre les mormons inspirèrent aux chefs de l’Église la
résolution de publier une apologie de la pluralité des femmes. En
conséquence, Orson Pratt,
l’un des Douze, fut envoyé à Washington pour défendre oralement et par
écrit le principe de la polygamie. Le 21 décembre 1852, il y commença, dans
ce but, la publication d’une revue mensuelle, The
Seer (le Voyant). Vers la même époque,
et pour contrecarrer un peu le dévergondage de la presse politique à
l’endroit des mormons, l’un de nos meilleurs écrivains, George Q. Cannon, un tout jeune homme, fondait à San Francisco le Western Standard, journal
hebdomadaire à grand format ; tandis que John Taylor faisait paraître
à New York, sous le titre significatif du
Mormon, une autre feuille hebdomadaire d’un immense format. Pendant
près de trois ans, ces deux ardents jouteurs soutinrent vaillamment contre
les innombrables organes du journalisme américain une lutte à jamais
mémorable. Nous citons ces faits pour montrer que, bien qu’à peine né
d’hier, le mormonisme compte déjà dans ses rangs des écrivains capables de
le défendre.
De tous les documents ou écrits qui
ont été publiés dans le but d’égarer l’opinion publique sur les mormons,
nous n’en connaissons pas de plus coupable que le rapport officiel du juge
Drummond. Depuis l’existence politique d’Utah, ce territoire a eu tour à
tour pour officiers judiciaires des hommes intègres et vertueux, et
d’autres d’un caractère tout opposé. Parmi ces derniers, M. Drummond tient
le rang le plus illustre.
Avocat sans cause dans l’Illinois,
mais démagogue exalté, M. Drummond avait obtenu de l’administration du
président Pierce les fonctions de juge en chef du premier district d’Utah,
vacantes par la mort du juge L. Shaver. Ce
dernier, justement estimé de tous ceux qui l’avaient connu, était mort victime
de l’usage immodéré de l’opium. La vie publique et privée de M. Drummond
dans l’Utah fut un scandale perpétuel. C’est lui qui disait à qui voulait
l’entendre, qu’il ne connaissait d’autre Dieu que l’argent. Après
avoir abandonné sa femme dans un état précaire, il avait emmené de
Washington une concubine, la belle Ada, qu’il avait présentée dans tous nos
salons comme sa femme légitime ; et, chose incroyable, il avait poussé
le cynisme jusqu’à la faire siéger à ses côtés sur le tribunal, où il rendait
la justice au nom de la République ! Il est vrai de dire que peu
d’années auparavant les mormons avaient déjà vu un autre juge aux prises,
en plein tribunal, avec une squaw (femme indienne), qui lui
réclamait une couverture et deux pots de vermillon, prix convenu de
ses faveurs. Les déclamations continuelles de M. Drummond contre nos lois
lui avaient aliéné l’esprit de ses justiciables. D’autres incidents bien
autrement graves avaient comblé la mesure. Il fut accusé d’avoir voulu
faire assassiner par son nègre un juif établi parmi nous. Ce nègre
s’appelait Caton, et jamais nom de philosophe ne fut plus
outrageusement profané. L’enquête commencée à ce sujet ne put prouver
juridiquement le crime, mais n’en atténua aucunement le soupçon. M.
Drummond se vit donc dans la nécessité de résigner ses fonctions et de
quitter le pays. Nous verrons ce qu’il fit à Washington pour se venger des
mormons.
Retournons un peu en arrière pour
prendre à son point de départ la fameuse expédition des Américains contre
les mormons. Il y a quatre ans, une convention nationale, élue par le
suffrage universel, se réunit dans la ville du Lac Salé
pour formuler une nouvelle constitution et nommer un comité chargé d’aller
la présenter au Congrès, dans le but d’obtenir l’admission de ce territoire
dans l’Union comme État souverain. L’accroissement de la population lui
donnait cette fois des droits incontestables à ce titre. Le comité se
composait de trois membres, et le docteur Bernhisel,
notre délégué au Congrès, en faisait partie. Les deux autres membres, John
Taylor et Georges A. Smith, s’étant rendus à Washington pour s’entendre
avec le docteur, en reçurent les plus décourageantes nouvelles. Ceci se
passait en janvier 1857. Le mormonisme était alors, et sera pendant
quelques années encore, aussi peu populaire dans toute l’Union que l’était
le christianisme à Rome, à Athènes et à Alexandrie, durant les deux
premiers siècles. Les membres des deux Chambres américaines, animés par
leurs propres passions, surexcités par les divagations de la presse, en
étaient arrivés à ce degré de fanatisme où l’homme perd l’usage de sa
raison. Après diverses entrevues avec M. S.-A.
Douglas, président du comité du Sénat, et avec celui du comité de la
Chambre des représentants, chargés l’un et l’autre des affaires
territoriales, nos délégués jugèrent qu’il était prudent de s’abstenir de
présenter au Congrès leur demande pendant cette session. Mais quelle était
donc la cause de cette malveillance dont se trouvait animée la nation tout
entière ? La même qui avait amené les expulsions précédentes de quatre
États différents : le fanatisme religieux.
Le peuple américain se divise
aujourd’hui en deux grands partis sociaux, les républicains et les
démocrates. Les premiers postulent l’abolition graduelle ou immédiate de
l’esclavage des noirs ; les démocrates veulent le maintien de la
servitude, et même son extension dans les territoires nouveaux. À la
campagne présidentielle de 1856, le parti républicain, qui n’est qu’un
débris de l’ancien parti whig ou bourgeois, avait adopté comme l’un des
articles principaux de son programme politique la double formule que voici
: « Opposition à l’esclavage et à la polygamie, ces deux restes des
temps de barbarie. » Durant la lutte qui précéda cette élection,
les républicains avaient beaucoup déclamé dans leurs journaux contre le
mormonisme. Accusant leurs adversaires de le favoriser en secret, ils leur
reprochaient amèrement de vouloir le maintien de l’esclavage, sans daigner
se prononcer ouvertement contre la polygamie. Après des efforts inouïs, les
démocrates étant parvenus à faire passer leur candidat, l’un de leurs chefs
les plus éminents, M. Stephen Douglas, sénateur de l’Illinois, donna le
signal de l’attaque générale contre les mormons. Aussitôt, les deux mille
feuilles démocratiques, ouvrant simultanément contre nous le feu de leur
artillerie, se mirent à discuter sérieusement
quelles étaient les mesures les plus propres à extirper du sol américain
cette engeance diabolique. Touchante unanimité nationale ! Il ne s’agissait
plus que de savoir comment il fallait s’y prendre pour accomplir cette
œuvre pieuse d’extermination. Bien des projets furent mis en avant, mais
tous impraticables. En voici un échantillon. M. Jacob Collamer,
du Vermont, membre du comité du Sénat pour les affaires territoriales,
avait imaginé le bill le plus ingénieux pour ruiner l’influence de Brigham Young et détruire à jamais la puissante
organisation de l’Église. Il s’agissait de démembrer l’Utah, en partageant
notre territoire entre l’Oregon, le Nebraska, le
Nouveau Mexique et la Californie. Mais l’élu de la nation en décida tout
autrement. Cédant aux clameurs de plus en plus furieuses des adversaires du
mormonisme, et voulant illustrer sa présidence par un coup d’éclat, M.
Buchanan décida que l’armée régulière des États-Unis serait chargée de
trancher la question. De là cette curieuse expédition militaire dont on a
tant parlé, même en Europe. Nous ne devons ni ne voulons tenir dans l’ombre
le document qui servit de prétexte à cette
ridicule croisade. Voici donc le résumé du rapport officiel que M. Drummond , dont nous avons raconté les prouesses, avait
fait à l’attorney général, pour expliquer et justifier sa démission.
« Les mormons, disait-il, n’obéissent qu’à Brigham
Young, les lois de l’Union ne sont pour eux que des toiles d’araignée. Il
existe parmi eux une société secrète, dont les membres, liés par un
serment, ne doivent reconnaître d’autres lois que celles reçues directement
de Dieu par Brigham. Je me suis pleinement assuré
que les hommes qui en font partie sont désignés par ordre spécial, pour
attenter aux biens et à la vie même de quiconque mettrait en question
l’autorité de l’Église. Les archives, les papiers de la cour suprême ont
été détruits par ordre de l’Église, au su et avec l’approbation de Brigham et les officiers fédéraux qui ont voulu faire
quelques questions au sujet de cet acte de félonie ont été grossièrement
insultés. Les officiers sont d’ailleurs constamment ennuyés, vexés par les
mormons, et tout cela reste impuni. Ils sont forcés chaque jour d’entendre
des paroles de mépris, des propos grossiers à l’adresse du gouvernement de
l’Union et des principaux fonctionnaires du pays. Le gouverneur Brigham Young, abusant du privilège de faire grâce accordé aux gouverneurs a pardonné à deux criminels qui
avaient été condamnés au pénitencier. En revanche, les cours civiles et
légales d’Utah ont condamné au pénitencier cinq ou six jeunes gens qui
n’avaient commis aucun crime. Brigham intervient
sans cesse auprès des cours fédérales ; il désigne au grand jury les
gens qu’il faut ou non poursuivre ; parmi les jurés, il y a toujours
quelque homme à lui, et sa volonté est l’arbitre immuable des verdicts de
tous les grands jurys des cours fédérales d’Utah. J’ai été forcément amené
à croire, après un mûr examen, que le capitaine Gunnison
et ses compagnons n’ont été assassinés que sur l’ordre ou d’après l’avis
des mormons ; que le juge L. Shaver est mort
(juin 1855) empoisonné par les liqueurs qui lui avaient été données sur
l’ordre des autorités mormones ; que Babbit
a été tué par des mormons, sur l’ordre spécial à eux donné par Brigham, Kimball et Grant,
lequel ordre ils étaient tenus, à titre de membres de la Société des Danites, d’exécuter sous peine de mort. » (Le nom
de Danite est devenu fameux dans la presse
américaine. Il n’est pas un grand crime, pas un seul acte répréhensible
commis dans le grand désert par des blancs ou des Indiens qui ne soit mis
sur le compte des féroces Danites. Est-il besoin
de le dire ? cette société n’a jamais existé que dans l’imagination de
nos ennemis). Telles furent les terribles accusations qui, commentées et
publiées par tous les journaux américains, servirent de prétexte au
président Buchanan pour diriger contre l’Utah l’expédition militaire.
Ajoutons que M. Drummond évaluait dans son rapport la population de notre
territoire à cent mille âmes.
Le 24 juillet 1857, les
mormons
célébraient, dans l’un des plus admirables vallons des monts Wasatch, le dixième anniversaire de l’entrée des
pionniers dans la vallée du Lac Salé. Il y avait
là des représentants de presque toutes les nations de l’ancien et du
nouveau monde. Pendant la cérémonie, on vit arriver à fond
de train deux cavaliers couverts de poussière, porteurs
d’importantes nouvelles. Ces deux hommes avaient franchi, dans l’espace de
treize jours, les quatre cents lieues qui séparent le Missouri des bords du
lac Salé. La première de ces nouvelles nous
apprenait le départ du fort Leavenworth, dans le
Kansas, d’une division de troupes fédérales destinées à châtier les
mormons, et l’autre nous annonçait que toutes nos communications postales à
travers les montagnes Rocheuses avaient été
suspendues par le cabinet de Washington. Cette dernière mesure fut
considérée par nous comme une véritable déclaration de guerre. La colonie
expéditionnaire comprenait le 5e et le 10e régiment
d’infanterie et deux batteries d’artillerie légère, avec un effectif de
deux mille cinq cents hommes sous le commandement provisoire du colonel Alexander.
C’était pour elle une rude campagne que de traverser l’immense désert qui
sépare le Kansas du Grand Bassin. Or, comme il
lui fallait emporter des vivres pour dix-huit mois, elle se trouvait
encombrée d’une énorme quantité de bagages. À son approche, le gouverneur
Young publia cette vigoureuse proclamation :
« Citoyens d’Utah,
« Nous sommes menacés par des
forces hostiles, qui marchent évidemment contre nous pour accomplir notre
ruine et notre destruction. Pendant les vingt-cinq dernières années, nous
n’avons donné notre confiance aux officiers du gouvernement, depuis les
constables jusqu’aux juges, gouverneurs et présidents, que pour nous voir
bafoués, tournés en dérision, insultés et trahis. Nos maisons ont été
pillées, ensuite brûlées ; nos champs ont été ravagés, nos principaux
chefs, massacrés pendant qu’ils étaient sous la sauvegarde et la foi jurée
du gouvernement ; nos familles ont été forcées d’abandonner leurs foyers
pour aller chercher un asile dans le désert, et demander à des sauvages
hostiles la protection qui leur était refusée dans le séjour si vanté de la
chrétienté et de la civilisation.
« La constitution de notre
commune patrie nous garantit la jouissance de tous les droits que nous
demandons ou que nous avons toujours réclamés.
« Nos ennemis, mettant à profit
les préjugés qui existent contre nous à cause de notre foi religieuse, ont
envoyé une armée formidable chargée d’opérer notre anéantissement. On ne
nous a point donné le privilège, ni l’occasion de
nous défendre, devant la nation, des folles et injustes calomnies répandues
contre nous. Le gouvernement n’a pas même daigné envoyer une commission
d’enquête ou nommer quelqu’un pour s’assurer de la vérité, comme c’est
l’usage en pareil cas. Nous savons que toutes ces accusations sont fausses,
mais cela ne nous sert à rien. On nous a condamnés sans nous entendre, et
l’on nous force d’en venir aux mains avec des émeutiers mercenaires et
armés (armed mercenary
mob), qui ont été envoyés contre nous à l’instigation d’auteurs de
lettres anonymes, trop honteux pour avouer les ignobles faussetés qu’ils
ont publiées ; à l’instigation de fonctionnaires corrompus, qui ont
porté de fausses accusations contre nous dans l’espoir de cacher leur
propre infamie, à l’instigation de prêtres à gages et de journalistes
aboyeurs, qui prostituent la vérité pour le vil appât de l’or.
« L’alternative qu’on nous
impose nous oblige à recourir à la première de toutes les lois, à la grande
loi de la conservation personnelle et à nous tenir sur la défensive : c’est
un droit qui nous est garanti par le génie des institutions de notre pays,
et qui sert de base au gouvernement.
« Nous devons à nous-mêmes, nous devons à nos familles de ne point
nous laisser lâchement chasser et massacrer sans essayer de nous défendre.
Nos devoirs envers notre patrie, notre sainte religion, notre Dieu, envers
la liberté, exigent que nous ne restions pas dans l’inaction en attendant
ces fers qu’on va forger autour de nous, et qui sont destinés à nous rendre
esclaves et à nous traîner sous la dépendance d’un despotisme militaire
illégal, qui ne peut émaner, dans un pays constitutionnel, que de
l’usurpation, de la tyrannie et de l’oppression.
« En conséquence, moi, Brigham Young, gouverneur et surintendant des affaires
indiennes pour le territoire d’Utah, ai décrété ce qui suit : 1° Défense
est faite à toute force armée, de quelque nature que ce soit, d’entrer dans
ce territoire sous aucun prétexte. 2° Toutes les forces qui sont dans ledit
territoire se tiendront prêtes à marcher à la première réquisition pour
repousser toute invasion. 3° La loi martiale est proclamée dans ce
territoire à dater de la publication de cette proclamation, et il ne sera
permis à personne d’y circuler, d’y entrer ou d’en sortir, sans un laisser-passer des autorités. Donné de ma main et sous
mon sceau, à Great Salt Lake
City, territoire d’Utah, le quinzième jour de septembre 1857, et de
l’Indépendance des États-Unis de l’Amérique, le quatre-vingt-deuxième.
« BRIGHAM YOUNG. »
À cet appel énergique, tous coururent
aux armes. L’élite de la jeunesse se dirigea vers les frontières menacées,
et la capitale des saints, cité bucolique par excellence, présenta tout
d’un coup l’aspect d’un vaste camp. Les milices d’Utah, comprenant tous les
hommes valides depuis l’âge de dix-huit jusqu’à quarante-cinq ans, forment,
sous le nom de légion de Nauvoo, une
organisation militaire spéciale et offrent un effectif d’environ seize
mille combattants. Nous possédons déjà les éléments d’une armée
respectable. Nous avons de l’artillerie et même un corps d’ingénieurs
topographes. L’excellence de nos chevaux et l’aptitude singulière des
mormons à monter à cheval constituent la
principale force de nos milices. Le trait le plus curieux de nos
arrangements militaires, c’est que les officiers et soldats sont tenus de
s’armer, de s’équiper, de se procurer leurs munitions, et même de se nourrir
à leurs propres frais, de telle sorte que l’entretien de nos milices, en
temps de paix comme en temps de guerre, ne coûte pas un centime au budget
de l’Église. Mais que les amis des institutions américaines se rassurent.
La constitution des États-Unis n’a rien à craindre de nos innocents
bataillons. Aucune nationalité dans les deux mondes n’a pu se fonder et se
développer que par les armes. Négation vivante de la force brutale, le
mormonisme ne reconnaît pour légitime que l’emploi de la force morale. Or
l’avenir, un avenir prochain, nous fera voir lequel de ces deux principes
opposés est le plus puissant désormais.
Cependant nos meilleures troupes
disponibles avaient été dirigées vers l’Echo Kanyon,
le défilé aux échos. Et là, sous les ordres de Daniel Wells, commandant en
chef la légion de Nauvoo, elles furent
échelonnées le long de ce vallon, dont elles occupèrent les plus fortes
positions pendant tout l’hiver. Des travaux importants de défense furent
immédiatement commencés sur divers points, de manière à en rendre les
abords inexpugnables. Un écrivain français a dit que les Thermopyles de la
Grèce ressemblent exactement aux Vaux-d’Ollioules,
près de Toulon. Nous avons traversé plusieurs fois les Vaux d’Ollioules,
qu’un bon marcheur peut franchir en moins d’une heure. Nous sommes donc en
mesure d’affirmer, si la comparaison de l’écrivain en question est exacte,
que les Thermopyles de la Mormonie sont
infiniment supérieurs à ceux de Léonidas. L’Echo Kanyon
est la route ordinaire des émigrants qui nous arrivent à travers le contrefort des monts Wasatch.
Qu’on se figure un sombre et pittoresque vallon, n’ayant pas moins de
cinquante-six milles de longueur, ceint de toutes parts et profondément
encaissé dans une masse de montagnes abruptes, baigné par les eaux
glaciales d’une petite rivière qu’il faut traverser je ne sais plus combien
de fois, tellement étroit sur plusieurs points qu’un seul chariot peut
passer de front, offrant à chaque pas des positions stratégiques de premier
ordre, où cent hommes embusqués peuvent arrêter et foudroyer une armée
entière. Qu’on se représente cet interminable défilé, militairement occupé
par sept mille montagnards mormons, et çà et là fortifié par des défenses
artificielles. Tout corps de miliciens américains, toute division même de
troupes régulières, si nombreuse, si vaillante qu’elle fût, aurait péri
jusqu’au dernier homme dans ce terrible trajet.
Le 27 septembre, le colonel
Alexander, après deux mois de marche, était sur le point d’atteindre Green River, l’un des affluents du Rio Colorado,
quand il reçut par un exprès une lettre du gouverneur Young, à laquelle
étaient joints des exemplaires de la proclamation que nous avons
précédemment citée. À cette sommation, le colonel répondit officiellement
par écrit que « les troupes sous son commandement avaient été dirigées
sur l’Utah par les ordres du président des États-Unis, et que leurs
opérations et mouvements ultérieurs dépendraient entièrement des ordres donnés
par une autorité militaire compétente. » Cette réponse étant prévue
d’avance, notre général Wells prit aussitôt des mesures efficaces pour
empêcher les troupes fédérales de pénétrer dans la vallée du Lac Salé. Voici quelles étaient les principales
dispositions, consignées dans un ordre du jour : réduire en cendres le fort
Bridger et le fort Supply, ainsi que toutes les
habitations particulières du comté de Green River,
détruire tous les ponts , enlever les convois et tous les moyens de
transport de l’expédition, harceler sa marche par des attaques simulées
pendant le jour, et par des surprises de nuit dans ses campements, sans
jamais en venir aux mains, ni même riposter au feu de l’ennemi sous aucun
prétexte ; brûler toutes les meules, les foins, la paille, les
herbages des prairies ; en un mot, affamer la petite armée d’invasion.
C’était le système russe de 1812 perfectionné.
On le voit ,
il s’agissait de sacrifier tout le comté de Green River
pour sauver le reste du territoire. Ce plan réussit admirablement. Quelques
jours suffirent à nos troupes pour mettre sur les dents la colonne
expéditionnaire, et l’empêcher pendant tout l’hiver de prendre l’offensive.
Tout fut réduit en cendres. Les pertes s’élevèrent à près de deux millions
de francs. Déjà trois convois pesamment chargés de vivres, de munitions et
d’objets de campement, avaient franchi la rivière. Nos hommes s’en
saisirent et les brûlèrent sur place. Cependant une correspondance
extrêmement curieuse continuait entre notre gouverneur et le colonel
Alexander. Au moyen d’un service d’estafettes, nous connaissions en ville,
jour par jour, les moindres mouvements de ce dernier.
Le 10, le colonel Alexander et ses
officiers tinrent un conseil de guerre. Campé depuis quelques jours sur les
bords de Ham’s Fork, l’un des tributaires de la Rivière Verte, il nous intriguait beaucoup par son
immobilité. Une distance d’environ quarante lieues le séparait de notre
capitale. Il fut décidé dans ce conseil que, laissant de côté l’imprenable
Echo Kanyon, route la plus directe pour gagner la
vallée du Lac Salé, l’expédition ferait un long
détour vers le nord, par la voie de Soda Spring.
C’est une fontaine remarquable, distante d’environ quatre-vingt-trois
lieues de la cité. L’intention de nos ennemis était de nous attaquer dans
ces parages, avec l’espoir qu’après nous avoir battus dans un premier
combat, ils pourraient s’emparer d’Ogden,
florissante ville qui commande nos comtés du nord-ouest, y passer l’hiver,
et, au printemps suivant, marcher sur notre capitale. Dès le lendemain, les
troupes fédérales s’ébranlèrent. C’est alors que le manque absolu de
cavalerie s’y fit le plus vivement sentir. Constamment menacées par des
nuées de nos ardents cavaliers, elles ne pouvaient faire le moindre
mouvement sans perdre nombre de chevaux et de mulets. Elles se virent dans
la nécessité de leur mettre des entraves pendant la nuit, sans quoi pas un
seul animal ne leur serait resté ; déjà, par d’heureux coups de main,
nous leur avions enlevé plus de trois mille bêtes. Cette singulière
campagne fut de courte durée. Un seul mot du gouverneur Young aurait suffi
pour que les mormons exterminassent entièrement leurs exterminateurs.
La marche des troupes fédérales
devenait de jour en jour plus laborieuse. La neige se mit de la partie.
Élevée de trois mille pieds au-dessus du niveau du lac
Salé,
la région qu’avaient à franchir nos envahisseurs est bien autrement froide
et exposée aux rafales de vent et aux tourmentes de neige, que notre
vallée. Ils se trouvèrent bientôt ensevelis dans quatre pieds de neige. Les
bêtes de trait, n’ayant plus rien à manger, périrent par centaines. Alors
le découragement, les murmures, l’insubordination, le manque d’eau et de
vivres, les maladies, tous les fléaux éclatèrent à la fois dans l’armée d’invasion.
Un bon nombre de soldats trouvèrent, en désertant dans nos rangs, des
quartiers d’hiver confortables. Mais la chance de pouvoir déserter leur
était même interdite, tant les officiers veillaient pour l’empêcher. Dans
toute armée européenne, ce sont les soldats qui gardent leurs
officiers ; c’est l’inverse dans l’armée des États-Unis ; là, ce
sont les sous-officiers et même les officiers qui, la nuit comme le jour,
montent la garde pour empêcher la désertion de leurs soldats.
Cette malencontreuse expédition
aurait fini par s’évanouir entièrement, si le colonel Johnston, qui venait
remplacer le général Harney dans le commandement
en chef, n’eût fait parvenir à Alexander l’ordre de revenir au fort
Bridger. Son retour fut un véritable désastre, tant le froid était intense
et la neige épaisse. Après des souffrances inouïes et inutiles, la colonne
se retrouva enfin à son point de départ. Dès lors, notre campagne était
finie. Sans brûler une amorce, et en leur laissant assez de vivres pour
qu’ils ne mourussent pas de faim, nous avions mis nos envahisseurs dans
l’impossibilité de nous nuire. Une colonne de mille hommes, renforcée de
détachements fournis par les villages menacés, avait déjà pris position sur
la Weber, pour surveiller les mouvements de l’ennemi et s’opposer à toute
tentative d’invasion du côté du nord. Ces hommes furent tous congédiés. Le
gros de notre armée active, forte d’environ six mille fantassins et de
trois cents cavaliers, reprit ses cantonnements dans l’inexpugnable défilé
des Échos.
Pour donner au lecteur une idée de
l’importance stratégique de la ville et de toute la vallée du Lac Salé, nous dirons ici que cet asile est défendu, du
côté de l’est et du nord, par une triple chaîne de montagnes nues, et de
toutes parts par des citadelles de granit inaccessibles. Une distance de
trois à quatre cents lieues sépare cette région de tout pays habité. Elle
est entourée de toutes parts par des déserts arides, désolés, impraticables
en hiver, et dépourvus en été des ressources naturelles indispensables au
trajet de grandes caravanes. La mortalité, qui fit de si considérables
ravages parmi les émigrants en Californie, de 1849 à 1853, en est la preuve
irrécusable. Notre opinion est que la conquête de la vallée du Lac Salé sur les mormons par les Américains exigerait
l’emploi d’une armée de cinquante mille hommes aguerris, et pour frais de
guerre, quelque chose comme deux milliards de francs.
Avis aux fanatiques religieux ou
politiques des deux mondes, qui rêvent l’anéantissement de ce peuple !
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