Mémoires d'un mormon

 

 

Louis Bertrand

 

Collection Hetzel, Paris, 1862

 

 

Chapitre III 

 

Coup d’œil général sur le territoire d’Utah. - Ses ressources naturelles. - Great Salt Lake City. - Le lac Salé. - Rapport du juge Drummond. - Expédition militaire contre l’Utah. - Les troupes militaires fédérales son vaincues sans combat.   

 

      « Voir, dans l’espace de trois ans, se former une nation nouvelle sur un point si complètement séparé, par les barrières de la nature, du reste du monde, sans communication par voies navigables avec l’un ou l’autre Océan -dans une région cernée par de vastes déserts, qu’on ne peut atteindre qu’au prix d’un voyage par terre, long, pénible et souvent périlleux- un tel tableau mérite assurément autre chose qu’une mention fugitive. Dans cette jeune et progressive république du Nord, où les cités naissent en un jour et les États en une année, l’établissement de colonies là où la nature ce montre au premier abord attrayante et riche de promesses n’a rien de surprenant. Mais le succès d’une entreprise comme celle d’Utah, nonobstant toutes les difficultés et toutes les prévisions, est, en vérité, l’un des incidents les plus remarquables de notre siècle. » C’est en ces termes que le capitaine Stansbury, envoyé de Washington en 1849, pour étudier la topographie de la vallée du Grand Lac Salé, commença son rapport officiel sur cette expédition (An expedition to the Valley of the Great Salt Lake of Utah, etc. By Howard Stansbury, captain topographical engineers, United States Army, 1 vol. in-8° de 487 pages, avec 58 planches et 2 grandes cartes géographiques. Philadelphia, 1852), rapport qui lui fait le plus grand honneur. Après le colonel Kane, le capitaine Stansbury est celui des touristes américains qui a écrit le plus impartialement sur les mormons.

 

      Le territoire d’Utah, tel qu’il fut admis dans l’Union par acte du Congrès du 9 septembre 1850 est borné à l’est par le Nébraska, à l’ouest par l’État de la Californie, au nord par l’État de l’Oregon, et au sud par le trente-septième parallèle de latitude nord. Sa superficie, un peu moins considérable que celle de la France, est de 187,000 milles carrés (environ 62,335 lieues carrées). L’Utah forme une agrégation de grandes vallées plus ou moins fertiles, coupées par plusieurs chaînes de montagnes, mais surtout par les ramifications des monts Wasatch, et communiquant ensemble par des cols ou canyons. Les plus riches de ses vallées sont celles de San Pete, vers le sud, le pittoresque bassin du lac Utah, et Cache Valley dans le Nord. Cette dernière surtout, nouvellement colonisée, deviendra d’ici à peu de temps le grenier d’abondance des mormons. À l’arrivée des pionniers, les rares trappeurs qui avaient parcouru ce pays leur en avaient fait un rapport très défavorable : « Nous vous donnerons, disaient-ils, mille dollars du premier boisseau de maïs ou de froment que vous y récolterez. » Ces gens-là ne connaissaient guère les mormons. Les plus grands obstacles naturels devaient céder aux efforts de ces robustes et habiles cultivateurs.

 

      L’Utah tire son nom d’une des nombreuses tribus nomades qui vivent encore dans les environs du lac Salé. Le centre de cette vaste région se compose d’un immense plateau qui a reçu des géographes le nom de Grand Bassin. Le climat général du plateau est le plus salubre qui se puisse rencontrer, sous cette latitude, dans le monde entier. L’absence de brumes, l’air vivifiant des montagnes, l’incomparable pureté de l’atmosphère, la qualité supérieure des eaux, y favorisent à l’envi le rapide accroissement de la population.

 

      Un voyageur français, dont nous reparlerons bientôt, fait de ce pays une description éloquente et fidèle : « Si le sol, dit-il, présentait peu d’avantages, le climat, en revanche, se montrait sous un jour plus aimable et plus consolant. Le ciel, presque toujours serein et d’azur, y offre des profondeurs inconnues de ceux qui n’ont vu que l’Italie. On respire à l’aise au milieu de cette nature ingrate, et si l’œil n’y est jamais réjoui par une végétation vigoureuse, il éprouve un charme d’un autre genre à suivre les jeux continuels de la lumière du jour, qui colore de mille teintes variées les sévères horizons des plaines et des collines. Dans cette atmosphère ravissante, dans ces plaines prolongées à l’infini, les mirages se renouvellent éternellement et offrent aux regards des tableaux inimitables, indescriptibles, enivrants, qui vous enchantent, vous transportent, vous terrassent d’admiration. L’âme reçoit de la fréquente répétition de ce spectacle des effets durables et singulier : elle en reste inondée d’impressions vaporeuses comme les images qui les ont produites, et elle prend une teinte de mélancolie voluptueuse qui l’attache à ces contrées magiques. »

 

      L’industrie des mormons a su métamorphoser le sol aride du Grand Bassin, d’un aspect si sévère et si mélancolique, en une vaste oasis, qui devient de plus en plus productive. Les hivers y sont froids comme dans le nord de la France, mais les étés y sont incomparablement plus chauds. Le sol est susceptible de produire tous les fruits et légumes, toutes les denrées agricoles de la zone tempérée, y compris le coton dans le sud. Les pommiers et les pêchers y sont déjà innombrables ; la vigne de Californie y produit de magnifiques raisins. La culture des arbres fruitiers est tellement encouragée, que dans dix ans le pays tout entier présentera, l’aspect d’un immense verger. Comme chaque émigrant apporte quelque chose de son pays natal, toutes les productions du globe finiront par s’y rencontrer. Un émigrant, venu de Londres, a déjà naturalisé le thé de la Chine. Nos amandiers de France, le sorgho imphy et la canne à sucre chinoise, introduits par moi-même, ont donné partout les meilleurs résultats. Le principal produit est le froment, puis le maïs. Les pommes de terre d’Utah, et notamment l’espèce appelée meshanik, sont sans rivales dans le monde. Les semailles se font en avril, et la moisson commence vers le 5 juillet. La culture du chanvre et du lin a parfaitement réussi. Le bois de charpente et le bois à brûler existent à profusion dans le sein des montagnes. Les principales essences sont des conifères, des érables, des chênes et des sumacs. Le cèdre, bois précieux pour l’ébénisterie, et le maple ou érable à sucre, sont les deux arbres indigènes les plus estimés. La flore d’Utah, sans être riche, présente une assez grande variété de plantes et de fleurs remarquables. Parmi les premières, nous devons mentionner le milkweed, ou herbe à lait, qui est extraordinairement prolifique. Elle fournit un duvet précieux, aussi moelleux que celui de la soie, et dont les mormons savent se faire des matelas et des édredons à très bon marché.

 

      Le minerai de fer abonde dans Iron County. Il donne de 40 à 75 p. 100 de fer pur. Une société par actions, sous le nom de Deseret Iron Company, exploite ces riches mines avec un privilége pour cinquante ans. Elle a construit à Cedar City des hauts fourneaux qui rendent environ mille cinq cents kilogrammes de fer par jour. Des indices de mines d’or ont été remarqués sur divers points. Il y a de l’argent et du plomb aux environs de Las Vegas, et des mines de houille dans plusieurs comtés. On trouve également dans diverses parties du pays le soufre, l’alun, le borax, le carbonate de soude et des couches de salpêtre. On a même observé sur le Humboldt River des rubis et des grenats en abondance. Mais il s’en faut de beaucoup que les richesses minérales et métalliques du Grand Bassin soient déjà toutes connues.

 

      Plusieurs espèces du règne animal ont été cruellement décimées par les trappeurs et les Indiens. Le buffalo n’existe plus à l’ouest des montagnes Rocheuses. Poursuivi jusque dans ce dernier asile, le castor y devient rare. Dans les montagnes vivent diverses antilopes, l’élan, deux espèces de cerf, l’ours noir et l’ours gris, le mouton sauvage, une sorte de chamois et une panthère de petite taille. Les loups, les renards, les chamois, le rat musqué, le raccoon, l’écureuil, les lièvres surtout, sont très nombreux dans certains parages. Parmi les oiseaux, on remarque plusieurs variétés de grouses, de perdrix, de pigeons, des courlis, des aigles et de grands corbeaux. Les oiseaux aquatiques foisonnent sur les bords de tous les lacs salés.

 

      Les mormons ont introduit dans l’Utah le bœuf, le cheval, le mulet, l’âne, le mouton, les porcs, et tous les oiseaux de basse-cour. L’abondance et la richesse des pâturages sont telles dans certains comtés, qu’on peut y élever un nombre infini de bêtes à cornes et à laine. Le bétail forme déjà une branche importante d’exportation pour la basse Californie. Bref, sans être un pays exceptionnel ni privilégié, l’Utah contient tous les éléments de bien-être matériel nécessaires à une population de plusieurs millions d’âmes. Recrutés parmi l’élite des émigrants des contrées les plus civilisées, les mormons surpassent en aptitude agricole et industrielle tous les peuples contemporains. Le plus illustre de nos apostats, John Hyde, dit dans son fameux libelle : « les mormons sont les plus industrieux des hommes. » Quel aveu sous la plume d’un renégat ! Parmi leurs maximes de prédilection, celle-ci mérite d’être mentionnée : « Je ne puis le faire n’a jamais rien produit ; j’essayerai a opéré des merveilles ; et je le ferai a accompli des miracles. (I can’t do it never did any thing ; I will try has worked wonders ; and I will do it has performed miracles.) »

 

      Les progrès accomplis en si peu de temps dans la fabrication de certains articles tiennent vraiment du prodige. La colonie possède plusieurs moulins pour la fabrication du sucre de betterave et de canne, des tanneries, des machines à carder, des fonderies de fer, de bronze et de plomb, dans lesquelles on fabrique, entre autres choses, des poêles de chauffage, des fourneaux de cuisine et des caractères d’imprimerie. Les mormons ont de nombreuses scieries mécaniques et d’excellents moulins à farine. Ils font du papier, du carton, de la poudre, de l’huile et de la poterie. Ils confectionnent des draps, de la flanelle, des couvertures, des châles, des tapis, et quantité d’autres produits. Ils ont des ateliers où l’on fait toute sorte de coutellerie, des épées, des revolvers, des fusils, des carabines, des clous, des scies, etc. Ils en ont aussi pour les peignes, les chapeaux, les chaussures de cuir, les articles de sellerie, la bijouterie, l’horlogerie et l’ébénisterie. On trouve parmi nous des boulangers, des pâtissiers, des bouchers. Nos charrons, forgerons, charpentiers et maçons, sont en général d’habiles ouvriers. Les beaux-arts, la musique vocale et instrumentale, la peinture, la gravure et le dessin, ont là de dignes représentants. Les femmes font des chapeaux de paille, s’adonnent au tissage, à divers ouvrages de broderie, et à tous les travaux de l’intérieur.

 

      Ce qui frappe le plus les étrangers au sortir de nos féeriques montagnes, c’est l’aspect grandiose de la métropole des saints. Assise à la base occidentale des monts Wasatch, et située au 40° 46’ de latitude nord et au 112° 6’ de longitude ouest, Great Salt Lake City s’étend pittoresquement de l’est à l’ouest, sur une longueur de cinq milles et sur une largeur de trois milles. Les rues, qui se coupent à angles droits, ont toutes quarante mètres de largeur. La ville se compose de vingt et un wards ou quartiers, chacun de douze blocks ou carrés réguliers. Les rues sont arrosées de chaque côté par des ruisseaux d’une eau limpide, amenée des montagnes voisines. Une double allée de saules arborescents (cotton wood) orne chacun de ces ruisseaux. Chaque habitation, éloignée de la rue d’au moins vingt pieds, est entourée d’un terrain planté plus ou moins vaste. Orné de fleurs et d’arbustes d’agrément, le devant des maisons est un jardin, et le reste du terrain est planté d’arbres fruitiers ou consacré à diverses cultures.

 

      Au couchant, la ville est baignée par les eaux du Jourdain, tandis qu’au midi s’étend une vaste plaine unie, fertilisée par de nombreux ruisseaux qui descendent des collines de l’est. Autrefois, de juin à octobre, les pluies étaient inconnues dans l’Utah. Mais peu à peu le climat a tellement changé sous ce rapport, que, l’année dernière, des pluies bienfaisantes et périodiques ont entièrement dispensé les mormons des travaux d’irrigation artificielle. Nos nombreuses et florissantes plantations sont sans doute pour quelque chose dans cet heureux changement. À l’est et au nord, les pentes adoucies des montagnes forment de spacieuses terrasses, d’où l’on peut contempler toute la vallée du Jourdain jusqu’aux sommets abruptes qui la terminent, encadrant d’une ceinture de rochers le gracieux lac d’Utah. À l’extrémité nord, on voit sourdre du pied de la montagne une source d’eau chaude, que des conduits amènent dans un établissement de bains aussi vaste que commode. Deux milles plus loin, une autre source jaillit à gros bouillons d’un rocher perpendiculaire, mais à une température si élevée (128 degrés Fahrenheit), qu’il est impossible d’y tenir la main. À la base de la colline, elle forme un petit lac où viennent s’ébattre en hiver d’innombrables oiseaux aquatiques. Enfin, au delà du Jourdain, de nombreux troupeaux trouvent d’excellents pâturages dans de vastes terrains couverts d’une herbe dure, mais très nourrissante (bunch grass ou herbe à bouquet), particulière à ces régions ; tandis que les parties basses qu’arrose la rivière donnent chaque année une ample moisson de fourrages.

 

      Au nord de la cité s’élèvera majestueusement le temple. À en juger par le plan et les explications de l’architecte, M. Angel Truman, ce monument sera bien supérieur à celui de Nauvoo. Un carré tout entier, nommé Temple Block, a été mis en réserve pour sa construction. Entouré d’un mur de clôture de 3 mètres 70 centimètres de hauteur, ce block aura quatre entrées principales, vers les quatre points cardinaux. Dans l’angle sud-ouest de cette enceinte se trouve le Tabernacle, édifice long de 38 mètres 60 centimètres, large de 19 mètres 55 centimètres, où peuvent s’asseoir à l’aise trois mille personnes, et où les règles de l’acoustique ont été si bien observées, qu’aucune parole des orateurs n’y est perdue. En 1861, cet édifice a été considérablement agrandi. En avant du Tabernacle est le Bowry, immense construction en bois, pouvant abriter douze mille personnes, et où se tiennent en été les réunions du culte. Vers l’angle nord et sur la même ligne s’élève l’Endowment House où se confèrent provisoirement les rites sacrés de l’Église. Le temple, dont les fondations sont terminées, aura 46 mètres 25 centimètres de long sur une largeur de 36 mètres 65 centimètres. Il se construit avec un granit admirable qu’on tire d’une montagne voisine. Selon toute probabilité, le plan primitif sera profondément modifié. Quoi qu’il en soit, nous pensons qu’une fois fini, ce monument sera l’un des plus beaux édifices du Nouveau Monde. Mais, disent les mormons, il ne sera guère que l’ombre du Grand Temple qui sera construit par eux sur les bords du Missouri, à Indépendance, dans le comté de Jackson, temple dont le plan sera révélé d’en haut, et qui éclipsera, par la grandeur du dessin et la magnificence des décorations, tous les édifices que le monde a jamais vus, et constituera le point central d’où la vérité et la vraie religion rayonneront jusqu’aux extrémités de la terre.

 

      À l’est du Temple Block est un autre carré particulier, ceint d’un mur orné de tourelles. Il renferme les Bureaux et le magasin général des dîmes (Tithing office), et le Deseret Store, l’un des plus vastes magasins de la ville. À l’extrémité orientale du même carré se trouve le bel hôtel de la Ruche, ainsi nommé à cause d’une énorme ruche d’abeilles qui en surmonte le dôme : c’est l’habitation particulière de Brigham et de la famille de sa première femme. À côté sont les bureaux de la Présidence, et ensuite Lion’s Mansion, le palais du Lion, ainsi désigné à cause d’un lion sculpté en pierre qui en décore l’entrée principale. Cet édifice, long de 30 mètres sur 12 de large, et l’un des plus beaux de la ville, a coûté plus de 45,000 dollars. Les longues ogives des fenêtres de l’étage supérieur donnent au toit, qu’elles découpent, l’apparence d’un diadème crénelé. Presque en face, on voit un joli bâtiment avec cette inscription en lettres d’or : Historian and Recorder’s Office. Ce sont les bureaux des historiographes chargés d’écrire l’histoire générale et de tenir en ordre les archives de l’Église.

 

      Non loin de là s’élève Social Hall, vaste construction où notre législature tient habituellement ses sessions. La salle principale sert de théâtre ; en hiver seulement, des amateurs y jouent très convenablement des drames et des comédies. Notre orchestre est bien supérieur à ceux des villes américaines de troisième ordre. Il serait difficile de croire, à moins de l’avoir vu, qu’il se trouve là de si dignes interprètes des chefs-d’œuvre de Haydn, de Mozart, de Rossini, de Meyerbeer, etc. Les mormons ont un goût très prononcé pour la musique. C’est encore à Social Hall que se donnent les bals publics. Il n’est rien de moins triste que la religion des saints des derniers jours. Brigham Young est lui même encore l’un des plus habiles danseurs du pays.

 

      Council House, la maison du conseil, est une autre construction considérable, de forme carrée. Elle contient notre jolie bibliothèque publique, où des centaines d’amateurs trouvent constamment à emprunter les principaux ouvrages de la langue anglaise. Un y voit aussi les bureaux et les imprimeries du Deseret News et du Mountaineer. Ces deux feuilles sont hebdomadaires. La première paraît tous les mercredis et contient huit pages grand in-quarto, à quatre colonnes très compactes. Cette feuille, qui a eu l’honneur d’être le premier journal qui ait paru dans la Californie, est le Moniteur universel de l’Église. Il est remarquable par l’abondance et la variété de ses matières. Le Mountaineer, ayant pour propriétaire et rédacteur en chef James Ferguson, s’est donné la mission de défendre la ligne politique des mormons en leur qualité de citoyens américains. Seventies Hall, le palais des Septante, qui a été bâti par actions, est encore un édifice digne d’être mentionné. Dans le quinzième ward se trouve une imposante construction ; c’est le nouveau palais de la Cour de justice. Enfin, à deux milles de la cité, on voit la Sucrerie avec ses vastes dépendances. Cette belle usine appartient à l’Église. Non loin de là s’élève le pénitencier territorial, dont le directeur est le plus souvent l’unique habitant.

 

      Ville-campagne et bâtie avec toute la régularité d’un immense damier, la jeune capitale du Grand Bassin compte un nombre considérable de jolies maisons particulières. On en rencontre ça et, là d’extrêmement coquettes, ainsi que des jardins parfaitement cultivés. Il est vrai de dire que ces maisons ne sont bâties qu’en adobes, sorte de grosse brique séchée au soleil. Néanmoins, une fois qu’elles ont été recrépies et enduites partout d’une bonne couche de plâtre, elles ont toutes plus ou moins une apparence confortable. Les édifices publics sont généralement construits en diverses pierres ou en superbe granit, que fournissent abondamment les montagnes voisines, où l’on trouve aussi des marbres précieux. Chacun bâtit sa maison selon ses moyens, et en ne consultant que son propre goût. Les uns, imitant le style des constructions américaines, se font de petits palais bourgeois très élégants ; le plus grand nombre, c’est-à-dire les derniers arrivés, se contentent, d’une maisonnette à un seul étage. Depuis deux ans, de nouveaux édifices publics ont embelli divers quartiers de la cité. Un théâtre, qui pourra contenir trois mille spectateurs, est en voie de construction. Bâti par souscription et en granit superbe, cet édifice s’élève sur le plan général de Drury Lane, l’un des plus beaux théâtres de Londres. La ville peut encore être l’objet d’une foule d’embellissements de toute nature. En bien des endroits, il n’y a qu’à gratter le sol pour en faire jaillir des puits artésiens. Sa situation géographique au centre de l’immense désert américain en fait le trait d’union entre le Mississipi et l’Océan Pacifique, et la destine à devenir l’un des grands entrepôts du futur rail road qui doit relier ces deux extrémités. Sa population, y compris celle de la banlieue, est d’environ 20,000 âmes. Les autres villes, qui sont toutes bâties sur un plan semblable mais moins gigantesque, sont Ogden avec une population de 4,000 âmes, Provo avec 3,000 habitants, Fillmore, Cedar, Parowan, Farmington, Lehi, Brigham, Box Eider, Nephi, Springville, et une foule d’autres florissants villages, trop nombreux pour figurer ici.

 

      Au milieu de tous leurs efforts pour assurer et développer la prospérité matérielle, les mormons n’ont point perdu de vue les progrès de l’intelligence. Des fonds considérables en terre et en argent ont été consacrés à la fondation d’une université. Mais, paralysée par les préoccupations que fit naître la dernière expédition des troupes fédérales contre l’Utah, cette institution n’a pas encore peut se développer. Néanmoins, elle a fait un premier pas dans la bonne voie, en créant récemment une école normale sous le nom d’Académie des sciences et des arts. On y enseigne les hautes mathématiques et les éléments des autres branches des connaissances humaines. En trente années de temps, le mormonisme a conquis environ cent lettrés sur les nations les plus civilisées de la terre. En hiver, des professeurs instruits font des cours publics sur les principales langues vivantes. Pour faciliter l’usage de la langue anglaise aux prosélytes étrangers, notre université a inventé un nouvel alphabet composé de quarante-deux lettres. L’expérience a déjà montré que cette innovation graphique, qui anéantit tout désaccord entre la parole et la lettre écrite, atteint parfaitement son but. Chaque village et chaque quartier dans les villes sont pourvus d’une école primaire, que fréquentent les enfants des deux sexes. Rien d’essentiel, en un mot, n’est négligé pour répandre partout l’instruction et le goût de l’étude, et pour favoriser la vie intellectuelle au peuple.

 

      Je veux dire ici quelques mots sur le lac Salé, la plus grande curiosité naturelle de ces contrées. Le baron Lahontan est le premier qui, dès l’année 1689, en ait signalé l’existence. Située entre les 40 et les 42° de latitude nord et les 114 et 116° de longitude ouest, cette mer Caspienne de l’Amérique n’a pas moins de cent quinze lieues de pourtour. Sa profondeur ne dépasse pas seize mètres, et n’est en moyenne que de cinq mètres. Ses bords s’élèvent à plus de mille mètres au-dessus du niveau de Ia mer, et elle forme le fond d’un vaste bassin tout entouré de hautes et pittoresques montagnes. La nature saline du sol et l’aspect géologique du plateau d’Utah semblent indiquer que, dans les siècles passés, ses eaux occupaient une superficie bien autrement considérable. Un petit steamer et quelques barques sillonnent déjà cette mer du désert. Vers le milieu du lac, plusieurs îles et îlots s’élancent du sein de ses eaux. Les principales sont Antelope, Stansbury, Castle Island, Gunnison, Carrington et Dolphin. Elles servent de retraite à des myriades de pélicans, de mouettes, de canards, et autres oiseaux aquatiques. La première, qui a seize milles de long sur cinq de large, est la plus grande ; elle s’élève à plus de mille mètres de hauteur au-dessus du niveau du lac ; on y nourrit du bétail. Stansbury a vingt-sept milles de circonférence. Castle Island est la plus pittoresque. C’est un immense rocher à base de verdure, et dont les découpures fantastiques offrent l’aspect d’un vieux château. On jouit de son sommet d’un magnifique panorama. Les eaux de ce lac forment la saumure naturelle la plus concentrée de notre globe. Leur densité est telle que le corps d’un homme ne peut y sombrer : ni poissons, ni mollusques ne sauraient y vivre. L’analyse du sel rapporté par le colonel Frémont donna les chiffres suivants :

 

         Chlorure de sodium . . . . . . . 97,80

         Chlorure de calcium . . . . . . . . 0,61

         Chlorure de magnésium . . . .. 0,24

         Sulfate de soude . . . . . . . . . .  0,23

         Sulfate de chaux . . . . . . . . . . . 1,12

                                                      ---------------

                                                        100,00

 

      Les mormons retirent habituellement par l’évaporation de trois gallons d’eau un peu plus d’un gallon de sel de première qualité. En septembre 1849, un voyageur a obtenu de vingt gallons la proportion de sept gallons de sel pur. La densité de l’eau varie tous les ans suivant la quantité de neige et de pluie qui tombe dans le pays et que les rivières portent dans le lac Salé.

 

      Quelle a été dans son origine la nature de cette mer intérieure ? On a supposé que c’était le reste d’un océan qui se serait retiré à la suite d’un grand cataclysme. Telle n’est pas notre opinion. Nous croyons que la composition des eaux de ce lac tient à la présence de rochers de sel gemme, qui en tapissent le fond. Nous l’avons dit, les dépôts salins qui se trouvent dans toutes les vallées du Grand Bassin, l’existence de plusieurs autres petits lacs salés et l’aspect géologique du pays, sont des preuves évidentes que cette mer remplissait autrefois presque toute l’étendue du plateau d’Utah. Alimenté sans cesse par l’eau du lac Timpanogos, dont nous allons parler, et par nombre de petites rivières, le Grand Lac Salé n’est qu’une sorte de mer Caspienne, sans communication avec l’Océan, et qui abandonne à l’évaporation toutes les eaux qu’il reçoit. Le lac Timpanogos, que les anciennes cartes confondent avec le lac Salé, et qui est indiqué seulement comme douteux dans la carte française de Vaugondy et d’autres même plus récentes, prend le nom d’Utah, de la tribu d’Indiens qui vivaient sur ses bords avant l’arrivée des mormons. Il a trente milles de longueur sur une largeur de quinze milles. Sa profondeur varie de douze à vingt pieds. Plus élevé que le lac Salé, Il se déverse dans ce dernier par le Jourdain, petite rivière non navigable, mais dont les rives se couvriront un jour d’usines. Le lac Utah se distingue par son eau particulièrement fraîche et limpide, mais surtout par l’abondance prodigieuse de perches, de chabrots et de brochets qu’il produit. Ses truites, à chair jaune et d’une saveur exquise, pèsent jusqu’à trente livres. Salmon River fournit aux habitants de nos comtés du Nord des quantités de saumon incroyables. On en sale beaucoup, ainsi que du poisson pris dans les eaux du lac Utah. L’un et l’autre lac sont navigables, et seront un jour sillonnés par de nombreux bâtiments à vapeur et à voiles. La grande vallée d’Utah, qui forme le comté de ce nom, est l’une des plus fertiles et des plus pittoresques du territoire. Sur certains points, elle rappelle les plus beaux sites de la Suisse....

 

      Après avoir jeté ce rapide coup d’œil sur le pays des Mormons, nous allons reprendre leur histoire. Nous avons vu que trois officiers fédéraux avaient précipitamment quitté notre territoire. Le rapport qu’ils adressèrent au gouvernement de Washington contenait un curieux passage. Le voici littéralement traduit : « Nous regardons comme un devoir de consigner dans ce rapport officiel que la polygamie ou pluralité des femmes est ouvertement pratiquée dans le territoire d’Utah, avec la sanction et l’autorisation de l’Église. Cette coutume est si générale, qu’on trouverait très peu de dignitaires, et peut-être n’en est-il pas un seul, qui n’aient plusieurs femmes. Il en résulte un monopole extrêmement préjudiciable aux fonctionnaires qu’on envoie résider dans ce pays. » À coup sûr, cet hommage n’était pas suspect. Oui, il est positif que la polygamie constitue, dans l’Utah, un monopole extrêmement préjudiciable aux fonctionnaires libertins qu’on y envoie résider. Quand ce rapport fut publié pour la première fois, la presse américaine fut unanime pour flétrir cette dernière phrase, qui trahissait chez ses auteurs, dont deux étaient mariés, une moralité suspecte. Aussi leurs amis, dès la seconde édition du rapport, firent-ils disparaître ce passage, qui d’ailleurs prouvait directement le contraire de ce qu’ils voulaient prouver.

 

      Les clameurs furieuses que ce rapport et d’autres publications excitèrent alors de la part des fanatiques Américains contre les mormons inspirèrent aux chefs de l’Église la résolution de publier une apologie de la pluralité des femmes. En conséquence, Orson Pratt, l’un des Douze, fut envoyé à Washington pour défendre oralement et par écrit le principe de la polygamie. Le 21 décembre 1852, il y commença, dans ce but, la publication d’une revue mensuelle, The Seer (le Voyant). Vers la même époque, et pour contrecarrer un peu le dévergondage de la presse politique à l’endroit des mormons, l’un de nos meilleurs écrivains, George Q. Cannon, un tout jeune homme, fondait à San Francisco le Western Standard, journal hebdomadaire à grand format ; tandis que John Taylor faisait paraître à New York, sous le titre significatif du Mormon, une autre feuille hebdomadaire d’un immense format. Pendant près de trois ans, ces deux ardents jouteurs soutinrent vaillamment contre les innombrables organes du journalisme américain une lutte à jamais mémorable. Nous citons ces faits pour montrer que, bien qu’à peine né d’hier, le mormonisme compte déjà dans ses rangs des écrivains capables de le défendre.

 

      De tous les documents ou écrits qui ont été publiés dans le but d’égarer l’opinion publique sur les mormons, nous n’en connaissons pas de plus coupable que le rapport officiel du juge Drummond. Depuis l’existence politique d’Utah, ce territoire a eu tour à tour pour officiers judiciaires des hommes intègres et vertueux, et d’autres d’un caractère tout opposé. Parmi ces derniers, M. Drummond tient le rang le plus illustre.

 

      Avocat sans cause dans l’Illinois, mais démagogue exalté, M. Drummond avait obtenu de l’administration du président Pierce les fonctions de juge en chef du premier district d’Utah, vacantes par la mort du juge L. Shaver. Ce dernier, justement estimé de tous ceux qui l’avaient connu, était mort victime de l’usage immodéré de l’opium. La vie publique et privée de M. Drummond dans l’Utah fut un scandale perpétuel. C’est lui qui disait à qui voulait l’entendre, qu’il ne connaissait d’autre Dieu que l’argent. Après avoir abandonné sa femme dans un état précaire, il avait emmené de Washington une concubine, la belle Ada, qu’il avait présentée dans tous nos salons comme sa femme légitime ; et, chose incroyable, il avait poussé le cynisme jusqu’à la faire siéger à ses côtés sur le tribunal, où il rendait la justice au nom de la République ! Il est vrai de dire que peu d’années auparavant les mormons avaient déjà vu un autre juge aux prises, en plein tribunal, avec une squaw (femme indienne), qui lui réclamait une couverture et deux pots de vermillon, prix convenu de ses faveurs. Les déclamations continuelles de M. Drummond contre nos lois lui avaient aliéné l’esprit de ses justiciables. D’autres incidents bien autrement graves avaient comblé la mesure. Il fut accusé d’avoir voulu faire assassiner par son nègre un juif établi parmi nous. Ce nègre s’appelait Caton, et jamais nom de philosophe ne fut plus outrageusement profané. L’enquête commencée à ce sujet ne put prouver juridiquement le crime, mais n’en atténua aucunement le soupçon. M. Drummond se vit donc dans la nécessité de résigner ses fonctions et de quitter le pays. Nous verrons ce qu’il fit à Washington pour se venger des mormons.

 

      Retournons un peu en arrière pour prendre à son point de départ la fameuse expédition des Américains contre les mormons. Il y a quatre ans, une convention nationale, élue par le suffrage universel, se réunit dans la ville du Lac Salé pour formuler une nouvelle constitution et nommer un comité chargé d’aller la présenter au Congrès, dans le but d’obtenir l’admission de ce territoire dans l’Union comme État souverain. L’accroissement de la population lui donnait cette fois des droits incontestables à ce titre. Le comité se composait de trois membres, et le docteur Bernhisel, notre délégué au Congrès, en faisait partie. Les deux autres membres, John Taylor et Georges A. Smith, s’étant rendus à Washington pour s’entendre avec le docteur, en reçurent les plus décourageantes nouvelles. Ceci se passait en janvier 1857. Le mormonisme était alors, et sera pendant quelques années encore, aussi peu populaire dans toute l’Union que l’était le christianisme à Rome, à Athènes et à Alexandrie, durant les deux premiers siècles. Les membres des deux Chambres américaines, animés par leurs propres passions, surexcités par les divagations de la presse, en étaient arrivés à ce degré de fanatisme où l’homme perd l’usage de sa raison. Après diverses entrevues avec M. S.-A. Douglas, président du comité du Sénat, et avec celui du comité de la Chambre des représentants, chargés l’un et l’autre des affaires territoriales, nos délégués jugèrent qu’il était prudent de s’abstenir de présenter au Congrès leur demande pendant cette session. Mais quelle était donc la cause de cette malveillance dont se trouvait animée la nation tout entière ? La même qui avait amené les expulsions précédentes de quatre États différents : le fanatisme religieux.

 

      Le peuple américain se divise aujourd’hui en deux grands partis sociaux, les républicains et les démocrates. Les premiers postulent l’abolition graduelle ou immédiate de l’esclavage des noirs ; les démocrates veulent le maintien de la servitude, et même son extension dans les territoires nouveaux. À la campagne présidentielle de 1856, le parti républicain, qui n’est qu’un débris de l’ancien parti whig ou bourgeois, avait adopté comme l’un des articles principaux de son programme politique la double formule que voici : « Opposition à l’esclavage et à la polygamie, ces deux restes des temps de barbarie. » Durant la lutte qui précéda cette élection, les républicains avaient beaucoup déclamé dans leurs journaux contre le mormonisme. Accusant leurs adversaires de le favoriser en secret, ils leur reprochaient amèrement de vouloir le maintien de l’esclavage, sans daigner se prononcer ouvertement contre la polygamie. Après des efforts inouïs, les démocrates étant parvenus à faire passer leur candidat, l’un de leurs chefs les plus éminents, M. Stephen Douglas, sénateur de l’Illinois, donna le signal de l’attaque générale contre les mormons. Aussitôt, les deux mille feuilles démocratiques, ouvrant simultanément contre nous le feu de leur artillerie, se mirent à discuter sérieusement quelles étaient les mesures les plus propres à extirper du sol américain cette engeance diabolique. Touchante unanimité nationale ! Il ne s’agissait plus que de savoir comment il fallait s’y prendre pour accomplir cette œuvre pieuse d’extermination. Bien des projets furent mis en avant, mais tous impraticables. En voici un échantillon. M. Jacob Collamer, du Vermont, membre du comité du Sénat pour les affaires territoriales, avait imaginé le bill le plus ingénieux pour ruiner l’influence de Brigham Young et détruire à jamais la puissante organisation de l’Église. Il s’agissait de démembrer l’Utah, en partageant notre territoire entre l’Oregon, le Nebraska, le Nouveau Mexique et la Californie. Mais l’élu de la nation en décida tout autrement. Cédant aux clameurs de plus en plus furieuses des adversaires du mormonisme, et voulant illustrer sa présidence par un coup d’éclat, M. Buchanan décida que l’armée régulière des États-Unis serait chargée de trancher la question. De là cette curieuse expédition militaire dont on a tant parlé, même en Europe. Nous ne devons ni ne voulons tenir dans l’ombre le document qui servit de prétexte à cette ridicule croisade. Voici donc le résumé du rapport officiel que M. Drummond , dont nous avons raconté les prouesses, avait fait à l’attorney général, pour expliquer et justifier sa démission. « Les mormons, disait-il, n’obéissent qu’à Brigham Young, les lois de l’Union ne sont pour eux que des toiles d’araignée. Il existe parmi eux une société secrète, dont les membres, liés par un serment, ne doivent reconnaître d’autres lois que celles reçues directement de Dieu par Brigham. Je me suis pleinement assuré que les hommes qui en font partie sont désignés par ordre spécial, pour attenter aux biens et à la vie même de quiconque mettrait en question l’autorité de l’Église. Les archives, les papiers de la cour suprême ont été détruits par ordre de l’Église, au su et avec l’approbation de Brigham et les officiers fédéraux qui ont voulu faire quelques questions au sujet de cet acte de félonie ont été grossièrement insultés. Les officiers sont d’ailleurs constamment ennuyés, vexés par les mormons, et tout cela reste impuni. Ils sont forcés chaque jour d’entendre des paroles de mépris, des propos grossiers à l’adresse du gouvernement de l’Union et des principaux fonctionnaires du pays. Le gouverneur Brigham Young, abusant du privilège de faire grâce accordé aux gouverneurs a pardonné à deux criminels qui avaient été condamnés au pénitencier. En revanche, les cours civiles et légales d’Utah ont condamné au pénitencier cinq ou six jeunes gens qui n’avaient commis aucun crime. Brigham intervient sans cesse auprès des cours fédérales ; il désigne au grand jury les gens qu’il faut ou non poursuivre ; parmi les jurés, il y a toujours quelque homme à lui, et sa volonté est l’arbitre immuable des verdicts de tous les grands jurys des cours fédérales d’Utah. J’ai été forcément amené à croire, après un mûr examen, que le capitaine Gunnison et ses compagnons n’ont été assassinés que sur l’ordre ou d’après l’avis des mormons ; que le juge L. Shaver est mort (juin 1855) empoisonné par les liqueurs qui lui avaient été données sur l’ordre des autorités mormones ; que Babbit a été tué par des mormons, sur l’ordre spécial à eux donné par Brigham, Kimball et Grant, lequel ordre ils étaient tenus, à titre de membres de la Société des Danites, d’exécuter sous peine de mort. » (Le nom de Danite est devenu fameux dans la presse américaine. Il n’est pas un grand crime, pas un seul acte répréhensible commis dans le grand désert par des blancs ou des Indiens qui ne soit mis sur le compte des féroces Danites. Est-il besoin de le dire ? cette société n’a jamais existé que dans l’imagination de nos ennemis). Telles furent les terribles accusations qui, commentées et publiées par tous les journaux américains, servirent de prétexte au président Buchanan pour diriger contre l’Utah l’expédition militaire. Ajoutons que M. Drummond évaluait dans son rapport la population de notre territoire à cent mille âmes.

 

      Le 24 juillet 1857, les mormons célébraient, dans l’un des plus admirables vallons des monts Wasatch, le dixième anniversaire de l’entrée des pionniers dans la vallée du Lac Salé. Il y avait là des représentants de presque toutes les nations de l’ancien et du nouveau monde. Pendant la cérémonie, on vit arriver à fond de train deux cavaliers couverts de poussière, porteurs d’importantes nouvelles. Ces deux hommes avaient franchi, dans l’espace de treize jours, les quatre cents lieues qui séparent le Missouri des bords du lac Salé. La première de ces nouvelles nous apprenait le départ du fort Leavenworth, dans le Kansas, d’une division de troupes fédérales destinées à châtier les mormons, et l’autre nous annonçait que toutes nos communications postales à travers les montagnes Rocheuses avaient été suspendues par le cabinet de Washington. Cette dernière mesure fut considérée par nous comme une véritable déclaration de guerre. La colonie expéditionnaire comprenait le 5e et le 10e régiment d’infanterie et deux batteries d’artillerie légère, avec un effectif de deux mille cinq cents hommes sous le commandement provisoire du colonel Alexander. C’était pour elle une rude campagne que de traverser l’immense désert qui sépare le Kansas du Grand Bassin. Or, comme il lui fallait emporter des vivres pour dix-huit mois, elle se trouvait encombrée d’une énorme quantité de bagages. À son approche, le gouverneur Young publia cette vigoureuse proclamation :

 

            « Citoyens d’Utah,

 

      « Nous sommes menacés par des forces hostiles, qui marchent évidemment contre nous pour accomplir notre ruine et notre destruction. Pendant les vingt-cinq dernières années, nous n’avons donné notre confiance aux officiers du gouvernement, depuis les constables jusqu’aux juges, gouverneurs et présidents, que pour nous voir bafoués, tournés en dérision, insultés et trahis. Nos maisons ont été pillées, ensuite brûlées ; nos champs ont été ravagés, nos principaux chefs, massacrés pendant qu’ils étaient sous la sauvegarde et la foi jurée du gouvernement ; nos familles ont été forcées d’abandonner leurs foyers pour aller chercher un asile dans le désert, et demander à des sauvages hostiles la protection qui leur était refusée dans le séjour si vanté de la chrétienté et de la civilisation.

 

      « La constitution de notre commune patrie nous garantit la jouissance de tous les droits que nous demandons ou que nous avons toujours réclamés.

 

      « Nos ennemis, mettant à profit les préjugés qui existent contre nous à cause de notre foi religieuse, ont envoyé une armée formidable chargée d’opérer notre anéantissement. On ne nous a point donné le privilège, ni l’occasion de nous défendre, devant la nation, des folles et injustes calomnies répandues contre nous. Le gouvernement n’a pas même daigné envoyer une commission d’enquête ou nommer quelqu’un pour s’assurer de la vérité, comme c’est l’usage en pareil cas. Nous savons que toutes ces accusations sont fausses, mais cela ne nous sert à rien. On nous a condamnés sans nous entendre, et l’on nous force d’en venir aux mains avec des émeutiers mercenaires et armés (armed mercenary mob), qui ont été envoyés contre nous à l’instigation d’auteurs de lettres anonymes, trop honteux pour avouer les ignobles faussetés qu’ils ont publiées ; à l’instigation de fonctionnaires corrompus, qui ont porté de fausses accusations contre nous dans l’espoir de cacher leur propre infamie, à l’instigation de prêtres à gages et de journalistes aboyeurs, qui prostituent la vérité pour le vil appât de l’or.

 

      « L’alternative qu’on nous impose nous oblige à recourir à la première de toutes les lois, à la grande loi de la conservation personnelle et à nous tenir sur la défensive : c’est un droit qui nous est garanti par le génie des institutions de notre pays, et qui sert de base au gouvernement.

 

      « Nous devons à nous-mêmes, nous devons à nos familles de ne point nous laisser lâchement chasser et massacrer sans essayer de nous défendre. Nos devoirs envers notre patrie, notre sainte religion, notre Dieu, envers la liberté, exigent que nous ne restions pas dans l’inaction en attendant ces fers qu’on va forger autour de nous, et qui sont destinés à nous rendre esclaves et à nous traîner sous la dépendance d’un despotisme militaire illégal, qui ne peut émaner, dans un pays constitutionnel, que de l’usurpation, de la tyrannie et de l’oppression.

 

      « En conséquence, moi, Brigham Young, gouverneur et surintendant des affaires indiennes pour le territoire d’Utah, ai décrété ce qui suit : 1° Défense est faite à toute force armée, de quelque nature que ce soit, d’entrer dans ce territoire sous aucun prétexte. 2° Toutes les forces qui sont dans ledit territoire se tiendront prêtes à marcher à la première réquisition pour repousser toute invasion. 3° La loi martiale est proclamée dans ce territoire à dater de la publication de cette proclamation, et il ne sera permis à personne d’y circuler, d’y entrer ou d’en sortir, sans un laisser-passer des autorités. Donné de ma main et sous mon sceau, à Great Salt Lake City, territoire d’Utah, le quinzième jour de septembre 1857, et de l’Indépendance des États-Unis de l’Amérique, le quatre-vingt-deuxième.

 

                                                                                                       « BRIGHAM YOUNG. »

 

 

      À cet appel énergique, tous coururent aux armes. L’élite de la jeunesse se dirigea vers les frontières menacées, et la capitale des saints, cité bucolique par excellence, présenta tout d’un coup l’aspect d’un vaste camp. Les milices d’Utah, comprenant tous les hommes valides depuis l’âge de dix-huit jusqu’à quarante-cinq ans, forment, sous le nom de légion de Nauvoo, une organisation militaire spéciale et offrent un effectif d’environ seize mille combattants. Nous possédons déjà les éléments d’une armée respectable. Nous avons de l’artillerie et même un corps d’ingénieurs topographes. L’excellence de nos chevaux et l’aptitude singulière des mormons à monter à cheval constituent la principale force de nos milices. Le trait le plus curieux de nos arrangements militaires, c’est que les officiers et soldats sont tenus de s’armer, de s’équiper, de se procurer leurs munitions, et même de se nourrir à leurs propres frais, de telle sorte que l’entretien de nos milices, en temps de paix comme en temps de guerre, ne coûte pas un centime au budget de l’Église. Mais que les amis des institutions américaines se rassurent. La constitution des États-Unis n’a rien à craindre de nos innocents bataillons. Aucune nationalité dans les deux mondes n’a pu se fonder et se développer que par les armes. Négation vivante de la force brutale, le mormonisme ne reconnaît pour légitime que l’emploi de la force morale. Or l’avenir, un avenir prochain, nous fera voir lequel de ces deux principes opposés est le plus puissant désormais.

 

      Cependant nos meilleures troupes disponibles avaient été dirigées vers l’Echo Kanyon, le défilé aux échos. Et là, sous les ordres de Daniel Wells, commandant en chef la légion de Nauvoo, elles furent échelonnées le long de ce vallon, dont elles occupèrent les plus fortes positions pendant tout l’hiver. Des travaux importants de défense furent immédiatement commencés sur divers points, de manière à en rendre les abords inexpugnables. Un écrivain français a dit que les Thermopyles de la Grèce ressemblent exactement aux Vaux-d’Ollioules, près de Toulon. Nous avons traversé plusieurs fois les Vaux d’Ollioules, qu’un bon marcheur peut franchir en moins d’une heure. Nous sommes donc en mesure d’affirmer, si la comparaison de l’écrivain en question est exacte, que les Thermopyles de la Mormonie sont infiniment supérieurs à ceux de Léonidas. L’Echo Kanyon est la route ordinaire des émigrants qui nous arrivent à travers le contrefort des monts Wasatch. Qu’on se figure un sombre et pittoresque vallon, n’ayant pas moins de cinquante-six milles de longueur, ceint de toutes parts et profondément encaissé dans une masse de montagnes abruptes, baigné par les eaux glaciales d’une petite rivière qu’il faut traverser je ne sais plus combien de fois, tellement étroit sur plusieurs points qu’un seul chariot peut passer de front, offrant à chaque pas des positions stratégiques de premier ordre, où cent hommes embusqués peuvent arrêter et foudroyer une armée entière. Qu’on se représente cet interminable défilé, militairement occupé par sept mille montagnards mormons, et çà et là fortifié par des défenses artificielles. Tout corps de miliciens américains, toute division même de troupes régulières, si nombreuse, si vaillante qu’elle fût, aurait péri jusqu’au dernier homme dans ce terrible trajet.

 

      Le 27 septembre, le colonel Alexander, après deux mois de marche, était sur le point d’atteindre Green River, l’un des affluents du Rio Colorado, quand il reçut par un exprès une lettre du gouverneur Young, à laquelle étaient joints des exemplaires de la proclamation que nous avons précédemment citée. À cette sommation, le colonel répondit officiellement par écrit que « les troupes sous son commandement avaient été dirigées sur l’Utah par les ordres du président des États-Unis, et que leurs opérations et mouvements ultérieurs dépendraient entièrement des ordres donnés par une autorité militaire compétente. » Cette réponse étant prévue d’avance, notre général Wells prit aussitôt des mesures efficaces pour empêcher les troupes fédérales de pénétrer dans la vallée du Lac Salé. Voici quelles étaient les principales dispositions, consignées dans un ordre du jour : réduire en cendres le fort Bridger et le fort Supply, ainsi que toutes les habitations particulières du comté de Green River, détruire tous les ponts , enlever les convois et tous les moyens de transport de l’expédition, harceler sa marche par des attaques simulées pendant le jour, et par des surprises de nuit dans ses campements, sans jamais en venir aux mains, ni même riposter au feu de l’ennemi sous aucun prétexte ; brûler toutes les meules, les foins, la paille, les herbages des prairies ; en un mot, affamer la petite armée d’invasion. C’était le système russe de 1812 perfectionné.

 

      On le voit , il s’agissait de sacrifier tout le comté de Green River pour sauver le reste du territoire. Ce plan réussit admirablement. Quelques jours suffirent à nos troupes pour mettre sur les dents la colonne expéditionnaire, et l’empêcher pendant tout l’hiver de prendre l’offensive. Tout fut réduit en cendres. Les pertes s’élevèrent à près de deux millions de francs. Déjà trois convois pesamment chargés de vivres, de munitions et d’objets de campement, avaient franchi la rivière. Nos hommes s’en saisirent et les brûlèrent sur place. Cependant une correspondance extrêmement curieuse continuait entre notre gouverneur et le colonel Alexander. Au moyen d’un service d’estafettes, nous connaissions en ville, jour par jour, les moindres mouvements de ce dernier.

 

      Le 10, le colonel Alexander et ses officiers tinrent un conseil de guerre. Campé depuis quelques jours sur les bords de Ham’s Fork, l’un des tributaires de la Rivière Verte, il nous intriguait beaucoup par son immobilité. Une distance d’environ quarante lieues le séparait de notre capitale. Il fut décidé dans ce conseil que, laissant de côté l’imprenable Echo Kanyon, route la plus directe pour gagner la vallée du Lac Salé, l’expédition ferait un long détour vers le nord, par la voie de Soda Spring. C’est une fontaine remarquable, distante d’environ quatre-vingt-trois lieues de la cité. L’intention de nos ennemis était de nous attaquer dans ces parages, avec l’espoir qu’après nous avoir battus dans un premier combat, ils pourraient s’emparer d’Ogden, florissante ville qui commande nos comtés du nord-ouest, y passer l’hiver, et, au printemps suivant, marcher sur notre capitale. Dès le lendemain, les troupes fédérales s’ébranlèrent. C’est alors que le manque absolu de cavalerie s’y fit le plus vivement sentir. Constamment menacées par des nuées de nos ardents cavaliers, elles ne pouvaient faire le moindre mouvement sans perdre nombre de chevaux et de mulets. Elles se virent dans la nécessité de leur mettre des entraves pendant la nuit, sans quoi pas un seul animal ne leur serait resté ; déjà, par d’heureux coups de main, nous leur avions enlevé plus de trois mille bêtes. Cette singulière campagne fut de courte durée. Un seul mot du gouverneur Young aurait suffi pour que les mormons exterminassent entièrement leurs exterminateurs.

 

      La marche des troupes fédérales devenait de jour en jour plus laborieuse. La neige se mit de la partie. Élevée de trois mille pieds au-dessus du niveau du lac Salé, la région qu’avaient à franchir nos envahisseurs est bien autrement froide et exposée aux rafales de vent et aux tourmentes de neige, que notre vallée. Ils se trouvèrent bientôt ensevelis dans quatre pieds de neige. Les bêtes de trait, n’ayant plus rien à manger, périrent par centaines. Alors le découragement, les murmures, l’insubordination, le manque d’eau et de vivres, les maladies, tous les fléaux éclatèrent à la fois dans l’armée d’invasion. Un bon nombre de soldats trouvèrent, en désertant dans nos rangs, des quartiers d’hiver confortables. Mais la chance de pouvoir déserter leur était même interdite, tant les officiers veillaient pour l’empêcher. Dans toute armée européenne, ce sont les soldats qui gardent leurs officiers ; c’est l’inverse dans l’armée des États-Unis ; là, ce sont les sous-officiers et même les officiers qui, la nuit comme le jour, montent la garde pour empêcher la désertion de leurs soldats.

 

      Cette malencontreuse expédition aurait fini par s’évanouir entièrement, si le colonel Johnston, qui venait remplacer le général Harney dans le commandement en chef, n’eût fait parvenir à Alexander l’ordre de revenir au fort Bridger. Son retour fut un véritable désastre, tant le froid était intense et la neige épaisse. Après des souffrances inouïes et inutiles, la colonne se retrouva enfin à son point de départ. Dès lors, notre campagne était finie. Sans brûler une amorce, et en leur laissant assez de vivres pour qu’ils ne mourussent pas de faim, nous avions mis nos envahisseurs dans l’impossibilité de nous nuire. Une colonne de mille hommes, renforcée de détachements fournis par les villages menacés, avait déjà pris position sur la Weber, pour surveiller les mouvements de l’ennemi et s’opposer à toute tentative d’invasion du côté du nord. Ces hommes furent tous congédiés. Le gros de notre armée active, forte d’environ six mille fantassins et de trois cents cavaliers, reprit ses cantonnements dans l’inexpugnable défilé des Échos.

 

      Pour donner au lecteur une idée de l’importance stratégique de la ville et de toute la vallée du Lac Salé, nous dirons ici que cet asile est défendu, du côté de l’est et du nord, par une triple chaîne de montagnes nues, et de toutes parts par des citadelles de granit inaccessibles. Une distance de trois à quatre cents lieues sépare cette région de tout pays habité. Elle est entourée de toutes parts par des déserts arides, désolés, impraticables en hiver, et dépourvus en été des ressources naturelles indispensables au trajet de grandes caravanes. La mortalité, qui fit de si considérables ravages parmi les émigrants en Californie, de 1849 à 1853, en est la preuve irrécusable. Notre opinion est que la conquête de la vallée du Lac Salé sur les mormons par les Américains exigerait l’emploi d’une armée de cinquante mille hommes aguerris, et pour frais de guerre, quelque chose comme deux milliards de francs.

 

      Avis aux fanatiques religieux ou politiques des deux mondes, qui rêvent l’anéantissement de ce peuple !