Mémoires d’un mormon, L.A. Bertrand, Collection Hetzel, chez Dentu, Paris, 1862

 

Commentaire de La feuille d'olivier : Dans Mémoires d'un mormon, Louis Bertrand interpelle ses compatriotes français de la deuxième moitié du XIXe siècle. L'éclectisme et la verve de l'auteur rendent le récit passionnant et sa personnalité intrépide suscite très tôt l'attachement du lecteur. Il est manifeste que Louis Bertrand, homme d'une indépendance d'esprit hors du commun, a su pénétrer le coeur du mormonisme. Son discours, caractéristique du XIXe siècle, n'est pas toujours adapté à notre époque. Cependant, nous avons choisi de diffuser Mémoires d'un mormon pour sa valeur historique et l'authenticité de son témoignage.

 

 

IV 

 

Rareté du sel dans le camp fédéral. - Mission secrète du colonel Kane. - Envoi de deux commissaires fédéraux. - Conclusion de la paix. - Entrée des troupes fédérales. - Le juge Cradlebaugh. - Carson Valley proclame son indépendance. - Départ des troupes d’Utah. - Le gouverneur Cumming.

 

      L’expédition contre les saints avait reçu, pour instructions secrètes, les ordres les plus impitoyables du cabinet de Washington. En voici le résumé : pendre le président Brigham Young, ses deux conseillers, les douze apôtres, et nos hommes les plus éminents, aux premiers arbres venus, sans forme ou sous forme de procès ; puis exterminer en masse leurs adhérents, mettre tout à feu et à sang dans notre territoire, et, par ces terribles exécutions, extirper du sol des États-Unis la lèpre du mormonisme.

 

      En arrivant au fort Bridger, la première mesure du colonel Johnston fut de mettre ses soldats à la demi ration, mesure qui fut maintenue pendant sept mois. Certains journaux américains ayant amèrement reproché au président Buchanan d’avoir récompensé l’inactivité de cet officier par les épaulettes de général, nous dirons à sa décharge que, quelles que fussent ses instructions, étant privé de tous moyens de transport et surveillé de près par nos avant-postes, il lui était réellement impossible de prendre l’offensive. Dès la fin de novembre, il fut obligé d’envoyer le capitaine Marcy au Nouveau-Mexique pour en ramener des chevaux et des mulets. Peu de jours après, le colonel Cooke arriva du Kansas avec le 2e régiment de dragons, qui avait servi d’escorte à M. Albert Cumming, le nouveau gouverneur désigné pour l’Utah par le gouvernement fédéral. Ce régiment se trouvait dans un état pitoyable. Il avait franchi les montagnes Rocheuses à travers les neiges, avait perdu plus d’un tiers de ses chevaux et une bonne partie de ses bagages. Le juge en chef Eckels, deux autres juges fédéraux et M. Morel, maître de poste, avaient rejoint directement l’armée. M. Cumming nous annonça son arrivée par une proclamation manuscrite, en date du 21 novembre. Ce singulier document, tout en nous révélant la politique de conciliation et les tendances pacifiques du nouveau gouverneur, était une amère critique de la conduite du président Buchanan, qui n’avait notifié ni l’envoi des troupes fédérales ni la nomination de M. Cumming au chef des mormons. L’armée d’invasion, se berçant de l’espoir d’emporter sans coup férir la place du Grand Lac Salé, avait dédaigné d’emporter du sel dans ses fourgons de guerre. Elle s’était sans doute flattée d’en trouver abondamment sur les bords de notre lac, dont le nom semblait lui offrir à ce sujet toute garantie. Donc, le sel, objet de première nécessité, manquait totalement au campement du fort Bridger, à telles enseignes qu’une livre de ce condiment primitif s’y vendait jusqu’à dix dollars (cinquante francs) ! Que fit alors Brigham ? Touché de compassion, il envoya un chariot chargé de sel au général Johnston, avec une note ainsi conçue :

 

 

            « Général,

 

      « Sachant que vous êtes entièrement dépourvu de sel, je vous en adresse une charretée, que je vous prie d’accepter à titre de cadeau. Si vous préférez la payer, fixez-en vous-même le prix. Ce sel est tel que nous le ramassons sur les bords du lac. Mais si vous craignez qu’il ne contienne des substances nuisibles, vous n’avez qu’à le faire analyser par vos médecins.

      « J’ai l’honneur, etc.

                                                                                                      

                                                                                                       « Brigham Young. »

 

 

      « Dites à votre Brigham, répondit fièrement le général, que je n’accepte pas les présents d’un rebelle. Et si nous avons à nous rencontrer, ce ne sera que sur le champ de bataille. » - Cette réponse, même au sein de l’Union, n’eut pas tout le succès imaginable.- « Je voudrais, dit le brave Samuel Houston, après avoir raconté cette anecdote dans un remarquable discours qu’il prononça au Sénat sur les affaires d’Utah, je voudrais que ce misérable fût ignominieusement battu par Brigham ! »

 

      Cependant, M. le juge en chef Eckels, sorte de Perrin Dandin politique, avait dû recruter, pour organiser son grand jury, des gens qui marchaient à la suite de l’armée, attendu que tous les citoyens domiciliés dans le comté de Green River avaient pris la fuite. Ayant composé son tribunal de cette façon imposante il se mit à lancer une avalanche de mandats d’arrêt contre les hommes les plus éminents de notre territoire, comme prévenus du crime de rébellion envers les États-Unis, crime qui implique la peine de la pendaison, ni plus ni moins. Nul ne fut oublié ; il y eut quelque chose comme trois cents mandats de signés. Bien entendu, le nom de Brigham Young était le premier sur la liste. On en conviendra, la perspective d’être pendu n’était pas gaie. Les mormons ont une mortelle aversion pour ce genre de supplice ; et l’un de leurs premiers actes en arrivant au pouvoir sera certainement d’abolir le gibet. Il fallait donc songer à prendre des mesures énergiques pour éviter la corde et frapper d’un ridicule éternel les mandats couleur de chanvre du juge Eckels.

 

      Les mois de janvier et de février 1858 avaient été consacrés à faire nos derniers préparatifs de guerre. Il ne restait plus qu’à organiser un corps militaire assez important, pour prendre l’offensive au printemps. Douze escadrons de chasseurs à cheval, chacun de cent hommes, furent levés et équipés en peu de jours. Munis chacun de deux chevaux et de vivres pour six mois, armés d’un revolver et d’une carabine, ces douze cents cavaliers, fleur de notre jeunesse, formaient un corps d’élite imposant. Voici quel était notre plan de campagne : s’emparer de la Passe du Sud et l’occuper militairement, dans le but d’intercepter tous les renforts de troupes et de vivres qui viendraient des États-Unis par cette voie ; détacher deux escadrons pour enlever les quatre mille chevaux et mulets que le capitaine Marcy devait amener du Nouveau-Mexique ; puis se replier sur Devil’s Gate (les Barrières du Diable), chaînon de montagnes coupées à pic qui, jetées sur la route en avant du Sweet Water, forment une série de points stratégiques des plus redoutables. Ce plan, aussi simple que judicieux, eût été sans doute couronné d’un plein succès. Et nous, historien français de cette singulière épopée militaire, nous aurions eu à vous raconter comment le général Johnston avec ses seize pièces de canon et ses trois mille héros campés au fort Bridger, M. le gouverneur Cumming, le juge en chef Eckels et les autres officiers fédéraux, serrés de près par les mormons et réduits aux dernières extrémités de la famine, auraient souffert la dure nécessité de se rendre à discrétion, sans même pouvoir brûler une amorce. Heureusement pour l’honneur des armes américaines, l’intervention des adversaires politiques du président Buchanan vint renverser de fond en comble tous nos projets belliqueux.

 

      Quand la nouvelle des désastres de la colonne expéditionnaire parvint aux États-Unis, aussitôt qu’on y sut positivement qu’à l’appel de Brigham Young, ces diaboliques mormons, ayant pris bravement les armes, avaient mis en quelques jours, et comme en se jouant, les troupes fédérales dans l’impossibilité de prendre l’offensive avant sept mois au moins , il s’éleva de New York à Saint-Louis un tel concert de sifflets, on vit pleuvoir un tel déluge de caricatures politiques à l’adresse de M. Buchanan, que ce terrible exterminateur des mormons s’empressa de rengainer son grand sabre, comprenant enfin que cette expédition était la bévue capitale de sa présidence.

 

      Mais comment sortir de là ! Le cas était assez difficile. M. Buchanan, nous nous plaisons à lui rendre cette justice, s’en tira d’une admirable façon. Dès qu’il sut d’une manière positive que la conquête du territoire d’Utah exigerait un supplément de forces bien autrement considérable que les quatre régiments qu’il avait demandés au Congrès, sans parler des frais incalculables d’une telle guerre, il comprit que la voie moins dispendieuse de la diplomatie était pour lui l’unique chance de se tirer honorablement d’affaire.

 

      Le 28 février, le colonel Kane, sous le nom du docteur Osborne, nous arriva de Washington, par la voie de Panama et de San Francisco. Il était chargé de sonder les dispositions du gouverneur Young et de préparer un accommodement. Après avoir exposé l’objet de sa mission secrète à notre gouverneur et s’être assuré de ses intentions, il se rendit immédiatement au fort Bridger, où il tomba littéralement comme une bombe au milieu des officiers fédéraux. Laissons-le aux prises avec nos intraitables conquérants, et voyons quelle avait été l’impression produite par son entrevue sur l’esprit de Brigham Young.

 

      Quelques jours après le départ de l’envoyé de Washington, au grand mécontentement de nos traîneurs de sabre, nos douze escadrons de chasseurs à cheval, alors prêts à entrer en campagne, furent licenciés, et des mesures d’une nature toute différente furent adoptées. Le 21 mars, une conférence spéciale de l’Église ayant été convoquée au Tabernacle, Brigham nous révéla, dans un discours d’une admirable lucidité, son nouveau plan de campagne. Ce plan gigantesque comprenait une série de dispositions applicables à tout le territoire d’Utah. Toutes les éventualités étaient prévues, toutes les mesures indiquées d’avance. En voici le résumé. Il s’agissait d’évacuer tous nos établissements du nord et de la vallée du Lac Salé pour se porter en masse vers le sud, puis se diriger par fortes colonnes vers la province mexicaine de Sonora. Pivot et point central de cette nouvelle émigration, Provo, notre principale ville du midi, était le lieu du rendez-vous général. Mais ce n’était rien que d’abandonner ainsi le fruit de douze ans de travaux. Il fut solennellement décidé, par un vote unanime, que palais, maisons, édifices publics, chaumières, arbres fruitiers, arbustes d’agrément, palissades, bois, meules, herbes, fourrages de toute espèce, en un mot, que tous les objets combustibles seraient réduits en cendres à ce nouveau départ. Le Moniteur du Deseret annonça, dans sa partie officielle, cette détermination par quelques lignes que nous reproduisons ici.

 

      « Dans une conférence générale tenue au Tabernacle dans cette ville, le 21 de ce mois, il a été unanimement convenu d’abandonner Sébastopol à nos ennemis, s’ils persistent à vouloir mettre en pratique la politique inconstitutionnelle de la présente administration. »

 

      Il devenait moralement difficile, on en conviendra, d’aller guerroyer contre un peuple qui annonce à l’univers sa résolution de brûler pour trente à quarante millions de propriétés, fruit de douze ans de privations surhumaines et d’incroyables travaux, avec un tel laconisme et une si stoïque indifférence. Vouloir dompter des hommes capables de concevoir et d’exécuter une semblable résolution, c’est essayer d’éteindre le Vésuve avec un verre d’eau.

 

      Après un court séjour au camp fédéral, l’envoyé du président dit un beau jour au gouverneur Cumming : « Laissez-là tout cet appareil de guerre, ces canons, ces carabines Sharp et Minié, ces revolvers, prenez simplement votre cure-dent. Je me flatte de vous faire conquérir avec cela l’imprenable territoire d’Utah, Brigham Young, les douze apôtres, la double prêtrise et tous les mormons polygames et non polygames. » Et les voilà partis seuls à cheval. Arrivés à nos premiers avant-postes, une garde d’honneur de vingt cavaliers leur fut donnée pour les escorter jusqu’à notre quartier général, établi dans une grotte, vers le centre de nos Thermopyles. Ils y arrivèrent à la tombée de la nuit, presque mourants de faim. Mais un excellent dîner les attendait : toutes les délicatesses imaginables, indigènes et exotiques, leur furent prodiguées, et ce repas venait d’autant plus à propos, que depuis cinq mois Leurs Excellences se trouvaient réduites à la plus maigre pitance.

 

      Après ce banquet, un grand concert vocal et instrumental fut improvisé pour fêter l’arrivée du nouveau gouverneur. Le Deseret a aussi ses poètes, parmi lesquels nous devons citer miss Eliza Snow, la perle de nos bardes indigènes, et William G. Mills, qui nous avait fait une admirable traduction de la Marseillaise, et un chant de guerre devenu populaire dans toute l’armée. On fit les honneurs à Son Excellence de toutes les inspirations de la muse mormone depuis notre levée de boucliers. Un curieux épisode termina dignement cette fête. Vers les dix heures du soir, des feux allumés simultanément sur les pics élevés de ces féeriques montagnes inondèrent soudain d’une éblouissante clarté toute l’étendue de nos Thermopyles. Alors des décharges militaires suivies de hourras assourdissants, puis des fanfares multipliées par les échos, vinrent successivement égayer cette fête alpestre. À un signal donné, semblable à dix volcans qui vomiraient à la fois leurs laves embrasées, une avalanche de charbons ardents fut tout à coup précipitée des plus hautes cimes qui dominent le défilé, et forma ainsi une double cascade de flammes. Enfin, de partiel, l’incendie devint général, et ce fut là le bouquet de ce grand feu d’artifice, dont les reflets sur ces pentes abruptes et sauvages produisaient un effet indescriptible.

 

      A Farmington, chef-lieu du comté de Davis, le maire de la cité du Lac Salé et notre conseil municipal vinrent complimenter le nouveau gouverneur, et l’accompagnèrent jusqu’à la ville sainte. Il fut logé dans la maison de M. Staines, où de beaux appartements lui avaient été préparés, ainsi qu’au colonel Kane. Trois jours après, le gouverneur Young fit prêter serment à M. Cumming, et lui remit le sceau territorial, les archives et tous les papiers de son office.

 

      Le dimanche 26 avril, le nouveau gouverneur fut solennellement présenté à la congrégation du Tabernacle par le prophète. Dans un premier speech, M. Cumming déclara modestement que, n’étant pas orateur et n’ayant pas l’habitude de parler en public, il se bornait à affirmer que le but du président Buchanan, en dirigeant une expédition militaire sur l’Utah, n’avait été nullement de molester les mormons, mais d’établir des postes sur le territoire pour en protéger les habitants contre les Indiens. Cette étrange déclaration ayant provoqué de toutes parts une explosion d’éclats de rire, M. le gouverneur invita les citoyens présents à prendre la parole et à exprimer librement leurs opinions devant lui. Aussitôt, l’un de nos commerçants, M. G. Cléments, originaire d’Irlande, s’étant levé, se fit l’interprète des sentiments de l’assemblée sur nos difficultés avec le gouvernement fédéral. Son discours, qui exprimait fidèlement l’opinion universelle des citoyens présents, fut souvent interrompu par des bravos enthousiastes. M. Cumming ayant essayé d’en atténuer la portée, John Taylor, l’un de nos meilleurs orateurs, combattit les assertions de Son Excellence. Mais, bientôt envahi par l’enthousiasme général qui régnait dans l’assemblée, et dominé par ses propres impressions, il ne put continuer son discours. Dernier témoin oculaire et survivant de l’assassinat de Joseph Smith, et victime lui-même des atroces persécutions subies par les mormons dans le Missouri et l’Illinois, il n’avait pu sans une émotion profonde faire allusion à ces tristes souvenirs. Le Tabernacle n’était plus une assemblée calme et paisible, écoutant religieusement les graves enseignements de nos prophètes. La maladresse du gouverneur en avait fait momentanément un club politique en délire. Mais Brigham Young paraît à la tribune, il prononce quelques phrases, et cette mer orageuse se calme à l’instant.

 

      Alors M. Cumming fit lire un écrit par lequel il invitait tous les mécontents qui voudraient quitter notre territoire à s’adresser à lui, pour en obtenir les moyens de transport nécessaires à leur retour aux États-Unis. Cinquante-trois personnes, dont trente enfants, réclamèrent sa protection et reprirent le chemin de l’Union.

 

      Je désirais vivement faire connaissance avec le colonel Kane. Je le trouvai plongé dans une profonde et juste affliction, causée par la mort de son père, jadis l’un des magistrats les plus éclairés de Philadelphie. Le colonel était désolé de cette perte inattendue, qui venait s’ajouter à celle encore récente du docteur Kane, son frère, célèbre par ses voyages aux régions arctiques. Je fus frappé de sa petite taille : c’était celle de Louis Blanc. Écrivain politique distingué, M. Kane a fait ses premières armes diplomatiques dans l’ambassade américaine du général Cass, à Paris. Il a été pendant longtemps le correspondant du journal le National. C’est assez dire que la langue française lui est très familière. Au bout d’un quart d’heure d’entretien, nous étions déjà d’anciennes connaissances. Il se montra plein de bienveillance pour les saints en général. Dans nos entretiens particuliers, il fut expansif au delà de toute expression. Envoyé par le président Buchanan, sa mission dans l’Utah, me dit-il formellement, n’avait été qu’officieuse. Les instructions secrètes, primitivement données aux troupes fédérales, étaient bien réellement d’une nature impitoyable. Mais le temps n’est pas venu d’en dire davantage à ce sujet. Le jour suivant, j’eus l’honneur de déjeuner avec le colonel et le gouverneur Cumming. J’étais pour l’un et pour l’autre l’objet d’une vive curiosité. Né dans l’État de la Géorgie, et l’un des chefs influents du parti démocratique, M. Cumming, par l’inaltérable douceur de son caractère et son intégrité, sut promptement gagner les cœurs de ses nouveaux administrés.

 

      Dans la soirée, je leur présentai l’une de mes voisines, veuve d’un officier général russe, et présentement la douzième femme de M….. C’était une superbe brune, aux yeux ardents, à la démarche altière, habillée à la française, mais sans crinoline, parlant quatre langues, et chantant la Marseillaise avec une verve capable de soulever les Peaux-Rouges des trois Amériques. Le colonel Kane lui fit mille questions sur les circonstances qui avaient amené sa conversion au mormonisme, sur ses antécédents dans le monde, sur ses voyages en Europe, etc. La belle mormone se mit à lui raconter en anglais les principaux incidents de sa vie. Puis, arrivant au curieux chapitre de sa conversion et à celui de son voyage à travers le grand désert, elle lui raconta que, faisant partie d’une handcart company, ou convoi de petites voitures à bras, elle avait traîné elle-même sa brouette et traversé les rivières en portant son enfant dans ses bras. Ébloui, fasciné, transporté d’entendre l’enchanteresse rendre un si puissant témoignage en faveur de l’œuvre de Joseph, le jeune diplomate s’écriait à chaque instant : « Awful ! tremendous ! surpassing belief ! » « C’est prodigieux, extraordinaire, cela passe toute croyance ! » Plus d’une de nos sœurs aurait pu lui fournir de pareils sujets d’admiration. J’ai vu de mes yeux des femmes délicates, élégantes, dignes de briller dans les salons de l’Europe, supporter les épreuves les plus pénibles de l’émigration, du travail, notre loi commune, avec cette patience, cette allégresse héroïque qu’une conviction ardente peut seule inspirer.

 

      La première dépêche que M. Buchanan reçut de son envoyé lui fit prendre une résolution décisive. Aussitôt qu’il eut appris que les saints étaient réellement décidés à détruire par le feu tout ce qui portait un nom dans la Mormonie, et qu’ils se disposaient très activement à évacuer de nouveau le territoire des États-Unis, il refusa, comme l’avait prévu notre ex-gouverneur, d’accepter la responsabilité morale de cette catastrophe, qui eût été une tache éternelle pour sa présidence, et s’avisa de finir précisément par où il aurait dû commencer. Il nous envoya deux commissaires, le sénateur Powel et le major Mac Culloch, avec une longue proclamation. Il nous offrit magnanimement une amnistie pleine et entière. Cette proclamation restera dans l’histoire comme la plus étrange mystification que, depuis l’immortel Washington, un président des États-Unis ait osé se permettre vis-à-vis du peuple américain. Elle ne contenait qu’une seule vérité. La voici traduite littéralement : « Pendant la marche des troupes des États-Unis, un convoi de chariots, qui se trouvait sans protection, fut attaqué et détruit par un corps de mormons et les vivres et les munitions dont le convoi était chargé furent brûlés. »

 

      Pour donner plus de poids à sa menace d’émigration générale, Brigham en avait fait commencer l’exécution. Les commissaires du président trouvèrent la ville du Lac Salé presque entièrement déserte. À l’exception des quatre cents hommes chargés d’en arroser les jardins, tous ses habitants, ainsi que ceux de nos comtés du nord, avaient tout abandonné pour aller se grouper autour des chefs de l’Église, à Provo. Une population de plus de quatre-vingt mille âmes se trouvait là concentrée avec ses troupeaux, prête à émigrer vers la province de Sonora. Parmi ces âmes d’élite, il y en avait bon nombre qui avaient déjà sacrifié quatre ou cinq fois leur bien-être et tout ce qu’ils possédaient à leurs convictions religieuses. Nous comprenons que, dans ce siècle d’égoïsme, où l’adoration du veau d’or est devenue universelle, on ait flétri de tels actes du nom de fanatisme. Mais ce spectacle de tout un peuple prêt à quitter de nouveau ses foyers, à réduire ses commodes habitations, toutes ses propriétés en cendres, pour s’enfoncer dans de vastes solitudes désolées et aller fonder, à quatre cents lieues plus loin, une nouvelle patrie, où il pourrait adorer et servir Dieu selon les inspirations de sa conscience, un tel spectacle en plein XIXe siècle vaut bien qu’on s’y arrête un moment.

 

      Heureusement, les dispositions enfin plus conciliantes du gouvernement nous dispensèrent de ce sacrifice. Le 11 juin, nos hommes les plus éminents revinrent à la ville du Lac Salé. Le lendemain, une première séance se tint à Council-House entre les commissaires fédéraux, les membres de notre législature et les principaux chefs de l’Église. La séance fut longue et orageuse ; on s’y exprima avec une liberté extrême sur le compte du président Buchanan. Les envoyés de Washington étaient sur des charbons ardents d’entendre ainsi pérorer nos fiers paysans du Danube. On ne put s’entendre sur rien ; mais à l’issue même de la séance, les commissaires ayant sollicité une entrevue particulière avec Brigham Young, celui-ci se rendit avec ses deux conseillers à l’hôtel du Globe, où les préliminaires de la paix furent signés à huis clos dans la soirée même. Il fut convenu que, pour mettre à couvert l’honneur du gouvernement fédéral et sauver les apparences, nos troupes évacueraient l’Echo Kanyon, que l’armée américaine traverserait la ville sans s’y arrêter, et irait camper en dehors de son enceinte.

 

      Le jour suivant, la conférence du matin à Council House fut publique. Quatre orateurs mormons y prirent successivement la parole. Un curieux incident vint égayer cette séance. M. John Taylor, speaker de notre Chambre des représentants, ayant produit un certain journal fraîchement arrivé de Paris, se mit à citer un article fort remarquable qu’il contenait. M. Taylor se fit un malin plaisir de commenter longuement les appréciations de cette feuille sur l’attitude des mormons vis-à-vis du président Buchanan, et « sur la politique immorale de ces casuistes de Washington, qui, ayant deux poids et deux mesures, employaient d’une main un corps d’armée pour introniser l’esclavage dans le Kansas, et de l’autre un corps de la même armée pour écraser la souveraineté populaire dans l’Utah. » N’est-ce pas vraiment un curieux spectacle d’entendre, sur les bords du Grand Lac Salé, une feuille de Paris, un journal de l’Empire, donner, par la bouche d’un orateur mormon, des leçons de légalité aux cerveaux brûlés de la Jeune Amérique ?

 

      Brigham Young termina cette séance par une admirable improvisation. Pendant une heure et demie, il tint ses auditeurs suspendus à ses lèvres. Il s’écria en terminant : « Il y a vingt ans que l’on veut ma tête ; elle est plus solide sur mes épaules que celle d’aucun homme vivant. Avant de mourir, je verrai l’univers tout entier vainement ligué contre le mormonisme ; cela m’a été révélé d’en haut. »

 

      Un mot ici sur ce « premier pape des mormons. » Digne successeur de Joseph, quoique plus illettré que lui, il exerce sur son peuple une dictature morale dont on chercherait vainement un second exemple de notre temps. S’il vit encore quinze ans, il fera certains miracles politiques auxquels les nations de l’Europe ne s’attendent guère. Au physique, c’est un homme de taille moyenne. Âgé de soixante et un ans, à peine lui en donnerait-on cinquante, tant il est blond, frais, robuste et dispos. Son régime est exactement celui des premiers anachorètes chrétiens ; et, avec cela, c’est un parfait gentleman, très distingué dans la conversation et dans les manières. Il a tous les dons naturels, toutes les perfections de l’éloquence ; ses gestes ont une grâce particulière ; son élocution est distincte, sa voix sonore, son débit des plus agréables. Il manie avec habileté l’arme de l’ironie. Sa charité ne connaît pas de bornes, sa tolérance pour les opinions politiques et même envers les autres cultes dépasse toute croyance. Aucun homme n’a jamais eu sur la terre des amis plus profondément dévoués que les siens. L’autorité divine de Moïse était, de son vivant, sans cesse contestée par les descendants de Jacob ; celle de Brigham sur le moderne Israël est souveraine et sans limites. Dans ces derniers temps, on a beaucoup parlé de son ambition effrénée, de son despotisme politique et religieux. Ce sont là des déclamations sans fondement. Dans l’une de nos dernières conférences semi annuelles, il a publiquement déclaré qu’il ne considérait les désignations de prophète, révélateur et voyant, que comme des titres purement honorifiques. Il est parfaitement vrai que, bien que sa parole soit pour tous les saints comme la parole de Dieu, il n’a jamais émis de prophéties ayant force de loi dans l’Église. Il répète souvent que les mormons ont assez de révélations pour se damner tous, à moins qu’ils ne les mettent en pratique. Quant à sa prétendue ambition politique, l’avenir seul peut confirmer ce soupçon ou en faire justice.

 

      Le 24 juin, le gouverneur Cumming nous annonça, par une proclamation, que les citoyens d’Utah ayant accepté les conditions du président des États-Unis, il nous accordait en son nom amnistie pleine et entière. Le 26, les troupes fédérales firent solennellement leur entrée dans la ville sainte, presque déserte encore. Témoin oculaire de leurs mouvements, je déclaré qu’elles se comportèrent paisiblement. Après avoir défilé, musique en tête, à travers les plus beaux quartiers de la cité, elles traversèrent le Jourdain et campèrent sur ses bords. Cette promenade militaire, autorisée par le traité, s’accomplit avec discipline, au milieu du calme le plus parfait. Un poste fut immédiatement établi sur le pont pour empêcher les soldats d’aller en ville. Le lendemain matin, qui était un dimanche, je fus présenter une lettre d’introduction au général Johnston, que venait de m’écrire M. Cumming. Il me reçut dans sa tente le plus gracieusement du monde. C’était un homme d’environ cinquante ans, de taille moyenne, d’une figure noble, d’une tournure svelte, élégante et martiale. Ce jour-là, j’étais loin de songer que je me trouvais en présence du futur général en chef de la grande armée des confédérés du Potomac. Je lui demandai quelle était la force numérique de sa division. « Elle se compose, me dit-il, de vingt-cinq compagnies de toutes armes, formant un effectif de 3,200 combattants, non compris un millier de voituriers et d’ouvriers militaires armés et embrigadés.

      - Comptez-vous rester longtemps dans votre campement actuel ?

      - Deux ou trois jours seulement. Nous sommes à la recherche d’une position convenable pour établir un poste militaire permanent. »

 

      Sauf quelques autres phrases insignifiantes, là se borna notre entretien. Quand je pris congé de lui, il m’autorisa et m’engagea même avec une urbanité parfaite à visiter son camp. J’y remarquai que la France était représentée dans cette expédition par deux artilleurs d’Afrique, un cavalier, trois fantassins et cinq voituriers, en tout onze individus. Les divers camps se trouvaient disséminés le long du cours sinueux du Jourdain. En face se déployait, de l’ouest à l’est, la ville sainte, semblable à un immense damier. D’un coup d’œil on pouvait en embrasser toute l’étendue, tant le soleil de juin était resplendissant et inondait d’une éblouissante clarté tout le paysage. Dans ces hautes latitudes, le soleil produit, surtout en été, certains effets de lumière d’une transparence sans égale, et colore les sommets et les flancs de nos montagnes des teintes les plus riches et les plus variées. La chaleur eût été suffocante sans la brise régulière qui souffle chaque jour du Lac-Salé. Des bords du Jourdain jusqu’au premier plan des collines de l’est, les blanches et coquettes maisons des saints, entrevues parmi la luxuriante verdure de leurs jardins, présentaient un tableau des plus gracieux.

 

      Après le départ de l’armée, Brigham, le collège des Douze, les autres dignitaires et tous les saints quittèrent Provo pour regagner leurs résidences respectives. Dès lors, il devint évident pour tous que l’évacuation de la capitale et de nos comtés du nord, ainsi que la concentration de tout le peuple aux environs de Provo et le projet d’émigrer en masse vers la province de Sonora, avaient été très habilement concertés par Brigham dans le double but de produire une révolution salutaire dans la politique du gouvernement fédéral et d’empêcher tout contact entre le peuple mormon et les troupes fédérales. II est indubitable que, sans cette évacuation momentanée, il eût été totalement impossible d’éviter les scènes scandaleuses qui avaient signalé le séjour des troupes du colonel Steptoe dans l’Utah. À cette époque, des militaires libertins avaient débauché et entraîné avec eux en Californie un assez grand nombre de femmes et de jeunes filles appartenant à d’honnêtes familles.

 

      Après le retour de ses habitants, la ville du Lac Salé devint le rendez-vous d’une foule d’avides spéculateurs de haut et bas étage qui, croyant sur la foi des journaux, que nous allions abandonner le territoire d’Utah, accouraient de tous les États de l’Union pour s’enrichir de nos dépouilles. Des centaines de voituriers, congédiés par l’armée, vinrent grossir cette turbulente population d’étrangers. Avant l’arrivée des troupes fédérales, les mormons étaient incontestablement le plus paisible, le plus pur, le plus moral de tous les peuples. Nous n’avions alors, sur toute l’étendue de notre territoire, ni guillotine, ni potence, ni prison, ni bourse, ni mont-de-piété, ni casernes, ni mouchards, ni gendarmes, ni filles publiques, ni maison de jeu, ni café, ni cabaret, ni taverne, pas même de billard ou de tabagie : sages institutions qui toutes fleurissent plus ou moins dans les sociétés civilisées. En un mot, je le dis à notre honte, nous étions de véritables sauvages. Mais, lorsqu’à la suite des troupes régulières des États-Unis, cette horde d’étrangers eut fait irruption sur notre territoire, les choses changèrent promptement de face. Nous commençâmes à nous civiliser. Nos rues marchandes, naguère si calmes, présentèrent chaque jour l’édifiant spectacle d’hommes couchés par terre ivres-morts ; armés de revolvers et brandissant leurs bowie-knives, d’autres parcouraient la ville en hurlant des chansons obscènes. Des cafés, des cabarets, des tavernes surgirent comme par enchantement dans certaines rues ; puis des billards, des maisons de jeu vinrent y étaler leurs fastueuses enseignes. Disons tout, car nos initiateurs à la civilisation ne pouvaient s’arrêter en si beau chemin : l’établissement de maisons de prostitution fut tenté clandestinement dans la ville sainte. C’est par ces appâts grossiers que des hommes immondes s’efforcèrent de séduire les saints. Un jour, après s’être gorgés de whisky, quelques-uns, devenus insolents jusqu’à la frénésie, déclarèrent ouvertement qu’il leur fallait la tête de Brigham Young et celles des principaux chefs de l’Église. Des mesures vigoureuses furent immédiatement prises contre ces furieux. Un corps de cinquante policemen, armés et payés, fut organisé pour circuler nuit et jour dans les rues ; et chaque quartier improvisa sa garde particulière pour la nuit. Nous crûmes un instant qu’il nous serait impossible d’éviter d’en venir aux mains avec ces hôtes dangereux. Mais, grâce à l’attitude énergique des mormons, tout symptôme d’émeute sérieuse disparut bientôt.

 

      Vers cette époque, une manœuvre, naguère pratiquée par les anti-mormons de l’Illinois, fut réitérée sur les bords du lac Salé. Nous voulons parler de la fondation d’une feuille hebdomadaire sous le titre de Valley Tan, qu’on peut traduire ainsi : journal indigène. Cette publication nous rappelait le Journal de la Canaille, organe des plus basses passions anarchiques que nous vîmes, en juin 1848, tristement végéter quelques jours à Paris. Le Valley Tan était tout bonnement une machine de guerre pour allumer la guerre civile entre notre population et les troupes fédérales. Mais le piège était trop grossier. Nos journaux ne daignèrent pas même mentionner son existence dans leurs colonnes.

 

      Les 3, 4 et 5 octobre, la Société agricole et manufacturière du Deseret fit à Social Hall sa troisième exposition annuelle. Les visiteurs étrangers (et il y avait là des représentants de tous les États de l’Union) parurent émerveillés des prodiges de notre industrie nationale. Ils ne pouvaient concevoir que ce même peuple, qui, trois mois auparavant , était prêt à faire le sacrifice de tous ses biens pour ne pas verser du sang, eût pu exhiber, dans des circonstances si critiques, tant de témoignages divers de sa haute vocation industrielle. Les produits agricoles et horticoles exposés, tels que superbes pêches, pommes, raisins, légumes rares, fleurs, chevaux, mulets, taureaux, porcs, vaches laitières, etc. , étaient tous des plus remarquables, et les nombreux articles sortis de nos manufactures ou ateliers auraient pu dignement figurer aux expositions des États les plus anciens. Les tapis, les couvertures, et autres objets exposés par les femmes, étaient aussi nombreux que variés. Le département des beaux-arts offrait une profusion de portraits à l’huile, de plans, de dessins de toute nature. La richesse des reliures de nos livres attirait tous les regards. Les visiteurs se pressaient en foule autour d’une table couverte de divers objets ayant appartenu au prophète Joseph. Enfin je vis certaines physionomies se rembrunir devant l’exposition de nos belles et bonnes armes de guerre et de chasse. Des revolvers mormons, certaines carabines simples et doubles, d’une admirable précision et d’une portée sans égale, étaient également remarquables par le fini précieux de leur travail. Mais ce ne sont pas les canons rayés ni les carabines des mormons, qui feront jamais la conquête des États-Unis. La charrue et l’Évangile du royaume, voilà, dans la main de nos missionnaires, des armes bien autrement puissantes et expéditives. Le mensonge et la force sont les rois de la terre : le mormonisme est la vivante négation de l’un et de l’autre.

 

      En terminant ce chapitre, nous devons rendre justice à la sage administration du gouverneur Cumming. Dès son arrivée, il constata et déclara que, contrairement aux allégations calomnieuses du juge Drummond, les archives de la cour suprême étaient parfaitement intactes. Sa politique de conciliation, ses rapports publics ou privés avec les chefs de l’Église, tous ses actes, empreints de justice et de modération, lui gagnèrent promptement l’estime générale de ses administrés. Les troupes fédérales furent cantonnées à Cedar Valley, à 42 milles de Great Salt Lake City. L’entrée de notre capitale demeura interdite absolument aux soldats, et ne fut permise aux officiers qu’avec une extrême réserve. Un grave incident vint pourtant nous menacer d’une conflagration générale.

 

      En mars 1859, le juge Cradlebaugh tint sa cour à Provo pour examiner les nombreuses charges portées contre les mormons pendant les années précédentes. Il s’agissait notamment des fameux mandats d’arrêt, lancés à tort et à travers par le chef de la justice Eckels, contre les principaux citoyens d’Utah. Cette mise en scène n’avait qu’un seul but, celui de faire naître un sanglant conflit entre les mormons et les troupes fédérales. Rien ne fut omis pour amener ce résultat. Le juge Cradlebaugh, sous prétexte qu’il n’y avait pas de prison à Provo, demanda cent soldats au général Johnston pour garder les prévenus. Cette garde fut bientôt portée à neuf cents hommes. La conduite du gouverneur Cumming en cette occasion fut digne de tous les éloges. Il publia une proclamation dans laquelle, après avoir cité les instructions de son gouvernement qui l’investissaient du droit exclusif de disposer des troupes, il invitait le général à rappeler immédiatement ses soldats. Celui-ci s’y refusa formellement. Heureusement l’honorable M. Wilson, avocat général du gouvernement, démontra sans peine que la proclamation du président des États-Unis ayant gracié tous les prévenus, il n’y avait plus lieu de les poursuivre pour ce prétendu crime de rébellion. Le cabinet de Washington, mieux éclairé, donna pleinement raison au gouverneur Cumming, et désapprouva officiellement la conduite de Cradlebaugh.

 

      Un fait d’un autre genre mérite une mention particulière. Nous voulons parler de l’acte révolutionnaire que les anti-mormons de Carson Valley accomplirent eu août 1859. Située sur la frontière de la Californie et de l’Utah, cette région, où les mormons se trouvaient en majorité, avait été par eux abandonnée, ainsi que leur colonie de San Bernardino, dès le début de l’expédition des troupes fédérales. Après plusieurs appels inutiles au gouvernement de Washington, les autres habitants, par une déclaration solennelle, proclamèrent leur indépendance et leur volonté de constituer un nouveau territoire. Dans cette fière déclaration, les Carsoniens reprochaient aux mormons une foule de crimes plus odieux les uns que les autres. « Ils les accusaient d’avoir pillé et même égorgé des compatriotes, émigrant paisiblement à travers le continent; d’avoir perverti les Indiens en leur inspirant une haine furieuse contre les Américains, etc. »

 

      Nous citons ces calomnies absurdes pour montrer à quel point le fanatisme religieux ou politique peut égarer les hommes. Nous avons vu que l’administration du président Buchanan, prenant pour prétexte le rapport officiel du juge Drummond, n’avait entrepris l’expédition d’Utah que pour laver dans le sang de Brigham et de son peuple des crimes tout à fait imaginaires. Or, le gouverneur Cumming, en trouvant intactes les archives de la cour suprême, comprit aussitôt l’inanité de toutes les autres accusations. Ses correspondances contribuèrent beaucoup à détromper le cabinet de Washington. Émules du juge Drummond, les dissidents de Carson Valley nous calomniaient sans scrupule, dans le double but de pousser le gouvernement fédéral à sévir contre nous, et de légitimer l’acte révolutionnaire de leur séparation. II est parfaitement vrai qu’en septembre 1857 cent quarante émigrants américains avaient été massacrés impitoyablement près de Mountain Meadows, dans le sud d’Utah, par des Indiens. Ce convoi se rendait aux États-Unis en Californie. Les Peaux-Rouges n’épargnèrent que les enfants à la mamelle. Cette affreuse boucherie, comme tous les crimes antérieurs imaginables, fut naturellement mise sur le compte des mormons. Mais le docteur Fourney, surintendant des affaires indiennes de notre territoire, ayant fait, en 1859 et sur les lieux même, une minutieuse enquête, publia dans le Deseret News une longue déclaration, qui ne laissait pas l’ombre d’un doute sur les vrais coupables. Ainsi s’évanouit la dernière calomnie de nos ennemis. Sans l’hospitalité et les secours de toute nature qu’ils trouvèrent constamment chez les mormons, sur deux cent cinquante mille émigrants qui ont déjà traversé l’Utah pour se rendre en Californie, les neuf dixièmes auraient péri en chemin.

 

      Au printemps de 1860, l’armée américaine quitta le territoire d’Utah, sauf deux ou trois compagnies.

 

      En mai 1861, cette faible garnison reprit la route de l’Union. Avant de partir, elle vendit à l’encan toutes les constructions du campement, son matériel, le surplus de ses vivres, tout ce qu’elle avait, sauf ses munitions de guerre et 25,000 fusils qu’elle enfouit sous terre par ordre du gouvernement. De mauvaises langues ont dit qu’après le départ de la garnison, les mormons avaient su retrouver la totalité de ces armes. Certes, ils en sont bien capables. Cette vente publique fut désastreuse pour les intérêts du gouvernement central. Les objets offerts, qu’on évaluait ensemble à la somme de vingt millions de francs, s’y vendirent presque pour rien. Pour ne citer qu’un seul article, les sacs de farine de première qualité, du poids de cent livres, n’obtinrent qu’un demi-dollar pièce. Ce jour-là, certains petits capitalistes mormons firent chacun, en deux heures de temps, une fortune considérable.

 

      Ainsi, cette fameuse expédition, que tant de fanatiques des deux hémisphères croyaient destinée à exterminer les saints, ne put faire tomber un seul cheveu de leurs têtes. Le calme le plus profond n’a cessé de régner dans le pays. Le séjour de l’armée a laissé des capitaux considérables dans le pays, a procuré aux habitants nombre d’articles à bas prix dont ils avaient grand besoin, et a éliminé de leurs rangs tous les hommes faibles dans la foi. Les journaux américains, qui depuis quatre ans sonnaient le tocsin contre nous, ont fini par comprendre leur erreur et par adopter un langage plus modéré ! Aujourd’hui, la brûlante question de l’esclavage les absorbe exclusivement. Tandis que les hommes d’État de l’Union démontrent superbement leur impuissance à résoudre ce terrible problème social, Brigham Young, le prophète, le génie illettré, poursuit résolument son œuvre. En avril et mai 1861, environ deux mille saints européens de diverses nationalités, mais parmi lesquels dominait la race scandinave, sont partis de Liverpool pour aller rejoindre leurs frères d’Amérique. Un seul navire, le Monarch of the Sea en a transporté 960 à la fois. C’est ainsi qu’en dépit du scepticisme universel du siècle, nos apôtres recrutent des adeptes partout où ils peuvent se faire entendre. Tous les ans, la vieille Europe fournit un contingent plus considérable d’âmes d’élite à cette œuvre étrange, incomprise et incompréhensible qui a nom « mormonisme. » N’est-ce point là un signe que les temps approchent ?