Mémoires d'un mormon

 

 

Louis Bertrand

 

Collection Hetzel, Paris, 1862

 

 

Chapitre V 

 

Caractère éclectique de la nouvelle religion. - Théogonie des mormons. - La terre soumise aux mêmes purifications que l’homme. - Age d’or de mille ans. - Doctrine des mormons sur le jugement universel et les degrés divers de rémunération. - Hiérarchie religieuse. - Unanimité des suffrages religieux et politiques. - Initiation de l’Endowment House. Réfutation des calomnies débitées à ce sujet.

 

      D’après les détails historiques qui précèdent, on doit commencer à se faire une idée un peu plus exacte de notre Église si calomniée. Nous allons maintenant en exposer les dogmes principaux.

 

      Ce qu’on appelle vulgairement le « mormonisme, » c’est, nous le répétons, la restauration et le complément du christianisme. Corollaire des révélations antérieures, la communication céleste faite à Joseph Smith a rétabli les rapports entre le ciel et la terre, et prépare pour les derniers temps un peuple nouveau, dont elle recrute les éléments parmi toutes les nations actuelles.

 

      Le premier caractère qui frappe l’esprit en étudiant cette religion, c’est l’universalité. Rien de moins exclusif que son symbole : elle embrasse toutes les vérités morales, scientifiques, artistiques, industrielles, de quelque part qu’elles viennent. Sagement éclectique, elle reconnaît que toutes les religions positives, toutes les sectes chrétiennes, toutes les sociétés humaines, possèdent des vérités mêlées à l’erreur. Elle invite ainsi à l’unité tous les cultes, tous les peuples de la terre. Extraire toutes ces parcelles de vérité, recueillir tous les bons et vrais principes qui existent dans l’univers, pour les coordonner dans un symbole général, tel est le trait caractéristique de sa mission. L’entière fusion des races, l’unité complète de la famille humaine, tel est son but, telle est sa raison d’être.

 

      Essayons maintenant de donner une idée de la théogonie des mormons, au risque de faire sourire plus d’un incrédule. « Dieu le père , a dit Joseph Smith , réside sur un grand Urim Thummim, globe immense situé au centre de toutes les créations, semblable à une mer de verre et de feu, où toutes choses passées, présentes et futures, se reflètent incessamment sous ses yeux... S’il se montrait à nos regards, nous le verrions semblable a nous par sa forme, semblable à nous dans toute sa personne et sa figure, puisqu’Adam a été créé à son image et ressemblance, a reçu de lui des instructions, a marché, conversé avec lui, comme un homme parle et s’entretient avec un autre. »

 

      Le début de la Genèse est ainsi traduit par Joseph Smith : « Au commencement, la tête des dieux convoqua un conseil des dieux, et ils se réunirent et méditèrent un plan pour organiser le monde et le peupler. » « Les purs principes des éléments, dit encore notre Moïse, peuvent être organisés et réorganisés, mais non anéantis. Ce n’est donc pas : Dieu a créé le monde, qu’il fallait traduire, mais : Dieu a organisé le monde avec les éléments qui existaient. Le mot baurau ne veut pas dire créer de rien, mais bien organiser. Dieu n’a pas créé l’âme de l’homme, mais il a fait le corps avec de la terre, et il a placé dedans l’esprit de l’homme, dont l’existence est coégale [coéternelle, note de La feuille d'olivier] à la sienne. J’insiste sur l’immortalité de l’esprit de l’homme. Est-il logique de dire que l’intelligence des esprits est immortelle, quand elle a eu un commencement ? L’intelligence des esprits n’a pas eu de commencement, elle n’aura pas de fin ; il n’y a jamais eu de temps où les esprits n’aient pas existé. Je prends un anneau de mon doigt, et je le compare à l’âme de l’homme, -la partie immortelle, -parce qu’il n’a pas de commencement. Supposons que vous le coupiez en deux, alors il a un commencement et une fin ; mais réunissez-les, faites-en un tout, il continue de nouveau à être un cercle éternel. Il en est de même de l’esprit de l’homme : aussi vrai que le Seigneur existe, s’il a un commencement, il aura une fin. Tous les fous, les savants et les sages, depuis le commencement de la création, qui disent que l’esprit de l’homme a eu un commencement, prouvent qu’il doit avoir une fin ; si cette doctrine est vraie, il s’ensuit que la doctrine de l’annihilation devrait être vraie aussi. Mais si j’ai raison, je puis avec hardiesse proclamer que Dieu n’a jamais eu le moins du monde le pouvoir de créer l’esprit de l’homme. Dieu lui-même ne pouvait pas se créer... Dieu, se trouvant placé au milieu des esprits et au milieu de la gloire, reconnut qu’il convenait à lui, le plus intelligent de tous, d’instituer des lois par lesquelles les autres esprits pourraient se perfectionner comme lui... »

 

      Avant, pendant et après cette vie, chaque homme fait sa propre destinée. Cet article suprême de notre foi résume toute notre théologie.

 

      Des ides précédemment exposées sur la nature de l’Être suprême, dérivent logiquement des explications spéculatives sur les mystères de la Trinité, de l’Incarnation et de la Rédemption, lesquelles diffèrent en plus d’un point de celles présentement admises dans les diverses communions chrétiennes. Ne pouvant donner ici un traité complet de notre théologie, nous nous bornerons à en indiquer quelques traits principaux, capables de provoquer l’attention des esprits sérieux, par leur analogie avec les révélations primitives et les mystérieux instincts de l’âme.

 

      Nous admettons une infinité d’êtres d’une nature supérieure aux hommes et aux anges mêmes. Ces êtres supérieurs ou dieux ont à leur tête un chef suprême, notre Père céleste. Il y a des dieux femelles de toute éternité, ce sont les reines du ciel. Mais, avant d’aller plus loin, il importe de bien définir ce mot de dieu, et les trois catégories hiérarchiques d’êtres intelligents qui, selon nous, peuplent l’univers. On verra que nos croyances sont moins opposées au sens commun qu’on ne nous fait généralement l’honneur de le croire, et qu’elles rappellent même d’une manière frappante certaines conjectures des Pères de l’Église grecque et latine, fondées sur d’antiques traditions, injustement négligées.

 

      Un être immortel, possédant une organisation parfaite d’esprit et de matière unie à l’esprit et complet dans ses attributs, jouissant en conséquence de toute la plénitude de la gloire céleste, est appelé un dieu. Un être immortel, en progrès de perfection et doué d’un moindre degré de gloire, est appelé un ange. Un esprit immortel d’homme, qui n’est pas uni à un corps de chair, s’appelle un esprit. Un esprit immortel, revêtu d’un corps mortel, s’appelle un homme.

 

      Toute cette organisation hiérarchique est dominée par un président ou un chef suprême, qui est le Père de tous. Après lui vient immédiatement Jésus-Christ, le premier-né d’entre toutes les créatures, et le premier héritier de tous les mondes éternels. Au-dessous d’eux, les anges et les hommes sont répandus parmi les divers systèmes planétaires comme des colonies, des royaumes, des nations. Toutefois, il s’est accompli, relativement à notre planète, la terre, quelque chose d’exceptionnel, de considérable, qui a produit une émotion profonde dans le monde des intelligences.

 

      Ici, nous rentrons, à certaines variantes près, dans les traditions de la chute du premier homme et des mauvais anges, cause active et permanente de tous les maux qui affligent d’âge en âge l’humanité, et dans celles du mystère de la Rédemption. Un de nos dogmes fondamentaux, l’intime solidarité de la terre avec ses habitants, existait à l’état d’embryon dans les anciennes Églises chrétiennes d’Occident. Notre théologie définit d’une façon lucide et complète cette association providentielle des destinées de la terre à celles de l’humanité, ce mystérieux parallélisme qui a existé dès l’origine, et se maintient entre notre globe et ses habitants. Organisée primitivement pour servir de demeure à des êtres parfaits, immortels, la terre a connu le mal et la mort, par la désobéissance de l’homme et en même temps que lui. Souillée par les abominations antédiluviennes, elle fut purifiée en partie par le déluge, qui fut pour elle un baptême. Une nouvelle humanité sortit de l’arche de Noé. Depuis cette époque, la terre a eu, tantôt dans son universalité, tantôt dans certaines fractions habitées par des races plus particulièrement bénies ou maudites, des phases de prospérité ou de décadence, correspondant aux prédominances alternatives du bien ou du mal parmi les hommes. L’ingratitude plus odieuse des peuples spécialement visités de Dieu laisse en quelque sorte une ombre plus profonde sur le théâtre contristé de leurs égarements. Voilà pourquoi nulle région n’étale, même aux regards imparfaits des hommes mortels, des traces plus visibles de désolation que la Judée. Elle doit toutefois être consolée et vivifiée, dans le dernier âge du monde, par la conversion des derniers descendants du peuple déicide. Cette renaissance de la Judée, indiquée déjà par le christianisme, est reproduite avec de grands détails dans nos révélations.

 

      La solidarité de la terre et de l’homme, vaguement aperçue par quelques poètes et quelques philosophes de l’ancien monde, est érigée en article de foi dans le mormonisme. Nous croyons ce dogme susceptible de jeter une grande lumière sur des problèmes sociaux regardés jusqu’ici comme insolubles, et notamment sur ces mystérieuses affinités qui sollicitent l’âme humaine à la contemplation de la nature. Mais voici un avantage nullement métaphysique, tout positif, qui découle immédiatement de ce dogme. Il implique virtuellement que la région habitée par les saints est appelée à devenir une terre riche et fertile entre toutes, la plus semblable possible à la terre complètement purifiée et glorifiée, qui sera, à la fin des temps, l’apanage exclusif des saints de tous les âges du monde ; c’est la consécration la plus énergique du travail agricole qui ait jamais figuré dans aucun code religieux. Aussi les mormons, au début de leur œuvre, sont-ils déjà les plus intrépides, les plus habiles cultivateurs du monde. La fondation de ce pacifique sanctuaire du travail n’est-elle pas de nature à provoquer de sérieuses réflexions de la part des hommes les plus clairvoyants de l’ancien monde, de ceux qui déjà voient monter à l’horizon des civilisations usées, le météore sanglant des guerres sociales ! Hélas ! le plus cruel châtiment de ceux qui nous raillent, sans nous comprendre, sera peut-être, dans quelque cataclysme prochain, de ne pouvoir aller jusqu’à nous. Parmi ceux qui s’étaient moqués de la construction de l’arche, combien ont sombré avec désespoir dans les eaux du déluge, en s’efforçant vainement de la rejoindre ! La plus grande crainte que nous inspire l’avenir, c’est celle d’être trop bien vengés.

 

      Les saints des derniers jours admettent trois résurrections parfaitement distinctes. L’une est passée, les deux autres sont à venir. La première résurrection a eu lieu en même temps que celle du Christ. Elle a compris les Saints et les prophètes des deux hémisphères, depuis Adam jusqu’à Jean-Baptiste. La deuxième aura lieu prochainement. Elle comprendra les saints des premiers siècles de notre ère, les saints des derniers jours, et tous ceux qui auront embrassé l’Évangile et vécu conformément à ses lois, depuis la première résurrection. Elle sera immédiatement suivie du deuxième avénement de Jésus-Christ, de la conversion et de la réhabilitation des Juifs. Sur ces deux points très importants, nos doctrines, parfaitement conformes à la foi chrétienne primitive, diffèrent beaucoup des croyances imposées par les Églises officielles de l’ancien monde. Suivant nos révélations complémentaires, à la voix du Christ, les deux hémisphères, si longtemps inconnus, puis ennemis l’un de l’autre, se fondront de nouveau ensemble. L’Océan sera refoulé dans ses anciennes limites du nord. Les cimes inhabitables seront abaissées, les précipices inaccessibles exhaussés ; les marais et les endroits pestilentiels disparaîtront ; les solitudes arides et les régions polaires seront bénies et redeviendront tempérées et fertiles. La terre, rajeunie, reprendra son ancienne forme et sa pureté providentielle.

 

      Ici, nous rétablissons, avec toute l’autorité d’une révélation formelle, l’une des plus célèbres traditions du christianisme primitif, celle de l’âge d’or de mille ans, connue et célébrée par les prophètes et les poètes d’Israël ; et que les Églises grecque et latine ont eu le tort grave de rejeter, puisque ce dogme, établi par Jésus-Christ lui-même, a été formellement enseigné par ses apôtres, et clairement révélé par saint Jean dans son Apocalypse.

 

      Le déluge de Noé fut pour la terre entière un véritable baptême. C’est le Sauveur, à l’époque de son deuxième avènement, date à jamais solennelle, qui se prépare ; c’est le Messie toujours attendu par les descendants d’Israël ; c’est Jésus-Christ lui-même qui, en purifiant la terre par un déluge de feu et d’esprit, y intronisera personnellement le règne de la justice et de la vérité absolue. C’est à Jérusalem, du Haut de la montagne des Oliviers, qu’il se révélera, dans tout l’éclat de sa gloire et de sa puissance, à toutes les nations. C’est alors que commencera l’âge d’or de mille ans.

 

      Dans cette ère sabbatique du genre humain, l’oppression et la tyrannie n’existeront plus ici-bas, sous aucune forme ; les ténèbres et l’ignorance disparaîtront ; la guerre cessera, et à la place du péché, de la douleur et de la mort, régneront la paix, la justice et la vérité ; le lion, le tigre et le léopard paîtront l’herbe des champs en compagnie des agneaux et de leurs mères ; l’homme vivra presque autant que les arbres les plus vivaces, et tous connaîtront Dieu depuis le premier jusqu’au dernier ; les nations, qui jusque-là repoussaient ou ne comprenaient qu’imparfaitement l’Évangile, seront alors rachetées et admises au privilège de servir les saints du Très-Haut. Ces élus de la dernière heure deviendront laboureurs, vignerons, jardiniers, maçons, etc. ; mais les saints seront les propriétaires du sol, les rois, les gouverneurs, les juges de la terre. Comme les enfants de l’homme se multiplieront rapidement à cette époque de paix, on développera un système nouveau d’agriculture qui s’étendra sur le globe entier, dont la surface se transformera en un vaste Éden, ou croîtront les arbres de vie, dont on pourra désormais manger les fruits. Les sciences, les arts, l’industrie feront de nouveaux progrès ; les chemins de fer et les télégraphes électriques seront établis partout, et tous les moyens de locomotions seront perfectionnés ; toutes les nations seront associées dans une grande fraternité. Une théocratie universelle régira tout le corps politique. Bref, il n’y aura pour tout l’univers qu’un Seigneur, une foi, un baptême, un esprit. Un intérêt commercial équitable, fondé sur la nécessité et l’opportunité d’un mutuel échange de produits, formera d’un autre coté un important mobile d’union. L’or, l’argent, les pierres précieuses, deviendront des matériaux ordinaires de constructions. Telle sera l’ère heureuse qui doit remplacer le présent état des nations.

 

      Enfin, cet âge de félicité sera couronné par la troisième et dernière résurrection, laquelle comprendra tous les membres de la famille humaine qui n’auront pas eu part aux deux premières. À cette époque de la suprême plénitude des temps, notre révélation rapporte le jugement universel, puis l’accomplissement d’une prophétie, dont on retrouve des traces nombreuses dans les traditions du christianisme et même dans celles de l’Inde, la purification pleine et entière, la complète transformation de notre planète par le feu. C’est alors que Jésus-Christ viendra et dira : Voici, je vais faire toutes choses nouvelles. C’est alors que notre globe deviendra séjour céleste. Cette terre glorifiée, dont aucune langue humaine ne saurait exprimer dignement les splendeurs et les félicités, demeurera sous le sceptre souverain de l’ancien des jours, Adam, notre Grand Patriarche, l’apanage exclusif des élus qui, au jugement universel, seront reconnus avoir atteint, dans leur vie antérieure, le comble de la perfection, avoir connu dans toute sa pureté la révélation évangélique, et n’avoir jamais dévié de ses préceptes. Après ceux-ci, mais à un degré de béatitude et de dignité bien inférieur, seront admis tous les hommes qui auront vécu honorablement mais en dehors de la loi révélée, depuis l’origine de l’humanité. Cette catégorie, plus nombreuse que la première, comprendra, avec les idolâtres vertueux, les gens de bien qui ont appartenu aux diverses communions chrétiennes où les vraies traditions se trouvent altérées. Le 16 février 1832, Joseph Smith eut une sublime vision dans laquelle les trois cieux lui furent successivement montrés avec leurs trois béatitudes distinctes, savoir : la gloire céleste dont le soleil est le type ; la terrestre, dont la lune nous offre un symbole ; enfin la gloire téleste, la moindre de toutes. Cette dernière catégorie, la plus nombreuse des trois, comprendra tous ceux qui n’auront suivi, durant leur vie mortelle, que les inspirations de leurs propres passions. La dispensation suprême des œuvres humaines leur assignera une situation de dépendance, de sujétion paisible, mais absolue. Leur infériorité, toutefois, ne sera pas irrévocable ; ils pourront être appelés, dans d’autres mondes, à de nouvelles épreuves, et remonter au second, même au premier rang, s’ils en sortent vainqueurs.

 

      Cette répartition dans la vie future n’est que le développement de la doctrine des trois cieux, dont le germe se trouve dans les Épîtres de saint Paul. Enfin, dans cet enfer dont la tradition chrétienne atteste l’existence, et dont les sombres descriptions du Dante n’offrent encore qu’une image très affaiblie, gémiront à jamais les hommes coupables des crimes dont le Christ a lui-même proclamé l’irrémissibilité et les esprits rebelles qui se sont volontairement placés, comme eux, en dehors de toute rédemption.

 

      On voit que l’éclectisme préside à l’ensemble de ces croyances. À ce titre, ne semblent-elles pas mériter au moins quelque indulgence de la part des esprits impartiaux ? Nous ne renvoyons pas, nous, l’anathème ou l’injure qu’on nous prodigue. Tout en attribuant, d’après l’autorité de notre foi, une plénitude de gloire et de félicité à ceux qui auront connu la vérité tout entière et conformé leur vie mortelle à ses préceptes, nous ne contestons ni le repos, ni même un certain degré de béatitude aux fidèles des Églises dissidentes. Nous ne rejetons aucune vertu, même imparfaite ; nous ne damnons aucune faiblesse, pour peu qu’elle mérite quelque pitié. Notre théologie reproduit fidèlement la saine doctrine chrétienne, dégagée de l’intolérance fougueuse des temps de fanatisme, intolérance qui a pu avoir humainement sa raison d’être, mais que la révélation divine ne sanctionne pas. Quant à la doctrine des différents degrés de rémunération dans la vie future, elle s’appuie sur les lumières de l’équité naturelle, et mieux encore sur l’affirmation de Celui qui a dit : « Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père. »

 

      L’Église des saints des derniers jours a trois livres sacrés, la Bible, le Livre de Mormon et celui des Doctrine et Alliances. L’Ancien et le Nouveau Testament ont été traduits en entier par Joseph Smith. Cette traduction, remarquable à plus d’un titre, sera publiée ultérieurement en entier.

 

      À en juger par ce qui a paru, cette nouvelle version, ayant été donnée par inspiration, jettera le plus grand jour sur une foule de passages obscurs, et aura sur toutes les Bibles connues des avantages inappréciables.

 

      D’après nos théologiens, la révélation chrétienne est indéfiniment progressive. Exemple : le Livre de Mormon, corollaire et complément indispensable de la Bible, nous révèle que les Indiens de l’Amérique sont des descendants de la maison d’Israël. On lit dans la Genèse, qu’avant sa mort, le patriarche Jacob bénit tous ses enfants et qu’il conféra solennellement à Éphraïm, fils de Joseph, le sauveur de l’Égypte, tout l’hémisphère occidental pour son héritage éternel. Avant de mourir, et en bénissant les douze tribus d’Israël, Moïse confirma lui-même sur la tête de Joseph cette promesse divine. L’Amérique est la Terre Promise de Joseph. Or, sans une révélation spéciale, l’homme moderne n’eût jamais pu découvrir, par son propre savoir, l’origine des anciens habitants du nouveau monde. Tout homme vraiment religieux doit voir que ce seul fait relie, dans l’ordre divin, le Livre de Mormon à la Bible d’une manière indissoluble.

 

      En théologie, le premier de ces deux livres sacrés nous révèle deux autres faits dont l’importance est inappréciable. Il nous apprend qu’après son ascension au ciel, Jésus-Christ, en sa qualité de Rédempteur des hommes, alla fonder son Église en Amérique et initier lui-même ses anciens habitants aux sublimes vérités de l’Évangile, et qu’ensuite il alla remplir la même mission auprès des dix tribus perdues d’Israël. Annoncé formellement par l’Ancien et le Nouveau Testament, le Livre de Mormon doit être considéré comme un deuxième témoignage en faveur de la divinité du Christ. De là l’importance extrême de ce message divin. Une révélation ne pouvant se prouver que par les révélations antérieures, toute dissertation là-dessus serait ici hors de place.

 

      Un seul mot sur les tribus perdues d’Israël. Que sont devenues ces dix tribus ? Cette question a soulevé, de siècle en siècle, des polémiques sans fin chez les commentateurs de la Bible. Le plus profond mystère règne encore sur le pays qu’habitent ces enfants d’Israël. Nous savons, par le Livre de mormon, que le Christ a fondé parmi eux son Église. Mais dans quelle partie du monde sont donc ces tribus perdues ? Cette importante question mérite les honneurs d’une digression.

 

      Le prophète Joseph, dans une de ses plus précieuses révélations, nous apprend qu’elles habitent ensemble les pays du Nord. Quand Jésus-Christ viendra, dans toute la splendeur de sa gloire, mettre tous ses ennemis sous ses pieds et introniser lui-même le règne de la justice ici-bas, les prophètes de ces dix tribus d’Israël entendront sa puissante voix. Alors ces saints hommes frapperont les rochers, et les glaces se fondront en leur présence. Un chemin sera jeté au milieu de l’Océan. Leurs ennemis tomberont sous leurs coups ; des sources d’eau vive jailliront devant eux et arroseront de vastes solitudes arides. Ils apporteront leurs riches trésors aux enfants d’Éphraïm, sur la terre de Sion (d’après les mormons, Sion sera le nom futur du Nouveau Monde c’est-à-dire des trois Amériques). Pendant leur marche, les montagnes trembleront en leur présence. Ils se rendront à Sion en chantant des hymnes d’une joie éternelle, pour y être couronnés de gloire par les serviteurs du Très-Haut, les enfants d’Éphraïm. Telles sont les faveurs que Jéhovah répandra sur les dix tribus d’Israël, et telles sont les plus grandes bénédictions que recevront les enfants d’Éphraïm et leurs compagnons.

 

      C’est en ces termes que Joseph à décrit quand et comment les dix tribus perdues d’Israël seront révélées au reste du monde, ainsi que leur marche triomphale à travers les solitudes de l’Amérique pour se rendre en Palestine, lieu de leur héritage. D’après ce qui précède, notre globe aurait quelque part des régions qui nous seraient encore totalement inconnues.

 

      Un nouveau continent gît quelque part dans l’Océan arctique. On sait que le pôle boréal constitue la partie la plus mystérieuse de notre planète. En 1854, le docteur Kane réussit à pénétrer dans le détroit de Smith, par l’extrémité même de la mer de Baffin. Avant lui, dix navires anglais ou américains avaient péri dans ces climats horribles. L’intrépide docteur, glissant avec son navire entre les récifs et les glaces amoncelées, parvint à s’élever, au milieu des écueils, jusqu’à la hauteur du soixante-dix-neuvième degré de latitude nord. Pendant deux ans, il affronta en ce point les rigueurs de ces formidables hivers, où la nuit dure cent vingt jours, et où la température s’abaisse jusqu’à la congélation du mercure et de l’alcool.

 

      Poursuivant la très laborieusement ses savantes recherches, il constate que la mer de Baffin court directement au nord, entre le Groenland et les nouvelles terres qui ont reçu le nom de Louis Napoléon. Après des privations sans nombre et des souffrances dont le récit seul épouvante, il arrive, en se traînant, au pied d’une infranchissable barrière hérissée d’aiguilles menaçantes et de glaçons amoncelés. C’est le cercle de l’Enfer du Dante. Mais, sur la droite, s’entrouvre une brèche étroite, profonde, tortueuse. Il pénètre, il la franchit. Étrange et merveilleux fut alors le tableau qui s’offrit a ses yeux ! En un instant, il touche à la réalisation de ses rêves. La mer, la mer libre et sans bornes s’étend enfin tout à coup devant lui ! Pas une terre en face, pas un glaçon à l’horizon ! Les bords resserrés du long détroit de Smith, qu’il a suivi pendant quatre-vingts milles, s’élargissent subitement et limitent, en fuyant à l’est et à l’ouest, l’immense nappe à reflets verdâtres, dont les flots, soulevés par la brise, viennent rouler jusqu’à ses pieds. Des phoques, des loups marins, des nuées d’oiseaux de mer, couvrent le rivage. Partout la vie, partout l’influence d’une bienfaisante chaleur rayonnent du sein de cet océan inconnu. Tel est le nouveau champ d’exploration que le docteur Kane, en mourant victime de son amour pour la science, a légué naguère à nos contemporains. Quel navigateur ira maintenant nous dévoiler les mystères de cette mer inconnue ?...

 

      Mon humble opinion est que les dix tribus perdues d’Israël se trouvent là, dans un continent, que Dieu s’est réservé de nous révéler lui-même. Alors toute la terre sera connue ; alors trois témoignages différents, la Bible, le Livre de Mormon et les annales sacrées des dix tribus perdues d’Israël annonceront à ses habitants que le Christ est bien le Messie promis aux fils déchus d’Adam, et qu’il a racheté tous les hommes sur le Calvaire.

 

      Notre Livre des Doctrine et Alliances contient didactiquement les doctrines officielles de l’Église et les révélations particulières données au prophète Joseph. Ces révélations, qui règlent tout ce qui concerne les sacrements, la hiérarchie, le mariage, le divorce, la question de propriété, et jusqu’à l’hygiène, sont considérées par les saints comme étant aussi sacrées que celles de la Bible et du Livre de Mormon.

 

      Le baptême et la confirmation, fondement de l’Église chrétienne primitive, sont les deux sacrements d’initiation à notre Église. Le baptême ne s’administre que par immersion, pour la rémission des péchés, et aux adultes seulement. La confirmation se confère en imposant les mains sur la tête des catéchumènes. Nous admettons aussi, en principe, un baptême pour les morts : il pourra être administré, par représentation, aux vivants, au profit de leurs parents ou amis décédés, qui n’ont pas eu le privilège de connaître l’Évangile ici-bas. Mais ce genre d’initiation ne pourra commencer à être pratiqué que dans le temple, aussitôt que la construction en sera terminée. Nos autres sacrements sont l’Ordre, le Mariage et l’Onction oléagineuse. Les saints n’ont en général qu’une confiance très limitée dans l’efficacité de la médecine proprement dite. Il y a cependant des médecins dans l’Utah. Mais tous ou presque tous se trouvent réduits, faute de malades, à s’occuper de chimie. Pour guérir les maladies internes, les saints se bornent le plus souvent à l’application d’huile consacrée et à l’imposition des mains ; puis on laisse agir la nature. Seulement, dans les fractures ou autres lésions externes, ils ont recours à la chirurgie.

 

      Il est une révélation célèbre dans l’Église sous le nom de Parole de sagesse ; elle forme tout un code hygiénique. Elle conseille en ces termes l’abstinence du tabac et des boissons : « Les liqueurs et les boissons fortes ne sont pas destinées à l’intérieur du corps, mais aux lotions externes. De même, le tabac n’est point du tout bon pour l’homme ; c’est une herbe susceptible de guérir les meurtrissures et les animaux malades, mais dont l’emploi exige beaucoup de prudence et d’habileté. » La même révélation proscrit les boissons chaudes, et donne d’autres préceptes intéressants sur l’usage modéré de la viande et sur celui des diverses céréales. Elle semble pronostiquer une loi plus parfaite, qui nous prescrira formellement l’emploi d’un régime exclusivement végétal.

 

      Il y a dans l’Église deux ordres de prêtrise : le sacerdoce de Melchisédech, et la prêtrise d’Aaron, comprenant celle des Lévites. Le sacerdoce de Melchisédech est supérieur à l’autre ; c’est celui qui donne le droit de présidence, le pouvoir et l’autorité suprême sur toutes les charges de l’Église, dans tous les âges du monde, ce qui est parfaitement conforme aux traditions hébraïques et chrétiennes. La hiérarchie de l’ordre de Melchisédech est constituée de la manière suivante dans la métropole de Sion. Il y a d’abord trois grands prêtres présidents, choisis par le corps entier pour former un quorum (ce mot, littéralement intraduisible, désigne un corps déterminé, un certain nombre d’individus formant un corps spécial distinct de tous les autres) de la présidence de l’Église. Les titulaires actuels sont Brigham Young, Heber C. Kimball et Daniel Wells. Viennent ensuite les douze apôtres ou témoins spéciaux du nom de Jésus-Christ dans tout l’univers. Ces douze forment un quorum dont l’autorité et le pouvoir égalent ceux de la première présidence. Après les apôtres se placent immédiatement les grands prêtres, corps particulier très considérable ; leur nombre est illimité. Vétérans de l’Église, leur ministère est d’aller présider les conférences et les branches qui sont établies dans les deux mondes, et de siéger dans les grands conseils de Sion. Les évêques sont généralement tirés de ce quorum. Après eux viennent les septante, jeunes missionnaires appelés à prêcher l’Évangile, et à être des témoins spéciaux de la révélation par toute la terre. Ils se fractionnent en plusieurs groupes de soixante-dix chaque, dont l’ensemble forme un quorum égal à celui des douze apôtres. Les elders, ou ministres évangéliques, dont le nombre est illimité, forment le dernier échelon du sacerdoce de Melchisédech. Toute décision prise par l’un des divers quorum de l’Église doit être prise à l’unanimité ; cependant, une majorité peut constituer un quorum quand les circonstances l’exigent. Dans le cas où une décision de ces corps aurait été prise contre le droit et le bien, il peut en être appelé devant une assemblée générale des divers quorum qui constituent l’autorité spirituelle de l’Église, laquelle décide en dernier ressort.

 

      Les douze constituent un grand conseil de voyageurs présidents, dont le ministère est d’officier, au nom du Seigneur, sous la direction de la première présidence, de prêcher l’Évangile à toutes les nations, de régler toutes les affaires de l’Église dans toutes les parties du monde, d’abord chez les Gentils, ensuite chez les Juifs. Il entre dans leurs attributions d’ordonner des grands prêtres, des septante et des elders (anciens) partout ou l’intérêt de la religion l’exige, et selon que les sujets leur sont désignés par révélation.

 

      Les septante ont pour mission d’agir au nom du Seigneur, pour travailler, sous la direction des douze, à l’édification de l’Église et au règlement de ses affaires parmi toutes les nations. Leur principale fonction est l’apostolat. Chaque groupe de septante est dirigé par un conseil de sept membres. Le nombre total de ces groupes est aujourd’hui de soixante-deux, et l’ordre entier est gouverné par un conseil de sept présidents.

 

      En arrivant à Sion, tout membre de l’Église, suivant ses aptitudes ou son âge, est agrégé à l’un de ces divers grands corps. Il n’y a d’exception due pour les gens de couleur. Les noirs sont simplement membres de l’Église, sans pouvoir jamais exercer le sacerdoce.

 

      En dehors de ces quorum il y a des patriarches et des évêques. Il y a un évêque pour chacun des vingt et un quartiers de la métropole, et un seul pour chaque ville et village de quelque importance. Directeurs du peuple pour le spirituel et le temporel, les évêques reçoivent la dîme de leurs administrés, et la transmettent au presiding bishop ou évêque général. Ses fonctions spéciales consistent à s’assurer chaque semaine de l’état matériel des familles de son diocèse, pour venir en aide à celles qui en ont besoin.

 

      L’ordre de Melchisédech se transmet de père en fils, et appartient de plein droit aux descendants directs de la race choisie, à laquelle les promesses divines avaient été faites. De là l’importance extrême que mettent les saints à rechercher et à perpétuer leur généalogie. L’ordre d’Aaron n’a que trois degrés : prêtres, catéchistes (teachers) et diacres. Leur ministère est de prêcher l’Évangile, et de baptiser, mais non de confirmer, les néophytes. Les mormons n’ont ni rituel, ni liturgie, ni uniforme religieux ou autre. Tout le monde est libre de suivre pour son habillement la mode ou sa fantaisie. Le seul titre en usage parmi eux est celui de frère et de sœur. Depuis le président jusqu’au dernier des fidèles, tous, en parlant en public ou en se saluant, n’emploient d’autre dénomination que celle-là.

 

      Les affaires générales de l’Église sont réglées deux fois par an dans la métropole, en avril et en octobre, dans ces conférences publiques dont la durée est ordinairement de trois jours. C’est dans ces assemblées œcuméniques que les principaux fonctionnaires, à commencer par le président, sont solennellement soumis à la réélection populaire. Les femmes votent à ces élections. La conférence du mois d’octobre 1860 a éclipsé toutes les précédentes par l’affluence extraordinaire des fidèles, et par l’importance et l’intérêt des communications qui y ont été faites. On peut consulter à ce sujet le compte rendu publié par le New York Herald du 18 novembre 1860.

 

      Ce qui nous a le plus frappé dans ces grandes assemblées populaires, c’est l’esprit de corps qui les anime et les fait constamment voter comme un seul homme. Chose à peine croyable, nous avons pris part à huit de ces élections générales, et nous n’avons jamais vu qu’une seule fois une main se lever pour protester contre cette unanimité constante des suffrages. Il est vrai que, chaque printemps, l’on voit un certain nombre de mécontents quitter l’Église et le territoire ; mais ce sont là des exceptions, et l’entente parfaite qui règne dans cette population de plus de 100,000 âmes, empruntée à tous les peuples des deux mondes, n’en offre pas moins un phénomène social digne d’attirer l’attention de tout homme sérieux. Le terme d’opposition n’existe pas, même dans notre dictionnaire politique. Il se manifeste bien de temps en temps des apostasies individuelles ; mais comme ces dissidents retournent parmi les Gentils, un schisme national est moralement impossible chez les mormons. Entrez à Social Hall, où les deux chambres de notre législature tiennent leurs sessions, et là, soit que vous assistiez à une séance du Grand Conseil ou à une joute oratoire dans notre Chambre des représentants, vous verrez toutes les propositions, tous les projets de loi mis sur le tapis, constamment votés ou adoptés à l’unanimité des suffrages ! Maintenant, qui pourra nous dire pourquoi cette parfaite harmonie sociale, cette communauté de pensée, de sentiment et de volonté, n’existent que chez les mormons ? Comment expliquerez-vous ce miracle d’un peuple, recruté parmi tous les autres, et animé d’un même esprit religieux, politique et social ? Attribuerez-vous un tel miracle, la négation vivante de l’insubordination universelle qui désole les nations les plus libres et les plus civilisées, à je ne sais quel roman, à une grossière imposture religieuse ? Comparez l’unité nationale des mormons à l’anarchie religieuse et au babélisme politique qui règnent aujourd’hui sur toute l’étendue des États-Unis. Il n’est plus besoin d’être prophète pour prédire le sort lamentable qui attend très prochainement cette grande république.

 

      L’administration de la justice dans notre Église est chose si particulière, qu’on nous saura gré d’en dire ici quelques mots. Un cas élémentaire suffira pour initier le lecteur au mécanisme judiciaire de nos tribunaux ecclésiastiques. La vache d’un voisin a dévasté votre jardin : vous portez plainte à votre évêque, qui envoie deux experts pour estimer le dommage. D’après leur rapport, votre voisin est sommairement condamné par l’évêque à vous payer une somme déterminée. Il en appelle au Grand-Conseil. Dans tout procès, les membres du Grand Conseil, qui se compose de douze grands prêtres, se partagent en deux camps égaux, dont l’un se déclare pour l’accusé ou pour la miséricorde, et dont l’autre se range contre l’accusé ou pour la justice. Il va sans dire que ces désignations n’impliquent pas un parti pris, mais seulement l’obligation d’une recherche ici des causes d’excuse, là des motifs de punition. Les membres des deux camps sont tirés au sort, et on ne les connaît pas d’avance. La cour fixe par un vote spécial le nombre des membres qui devront prendre la parole pour et contre l’accusé, et ce nombre varie suivant la gravité des accusations. Le président du Grand Conseil, qui est toujours le membre le plus âgé, résume les débats et manifeste son opinion ; et c’est sur son rapport que les autres sont appelés à voter. Presque toujours la sentence du président est confirmée à l’unanimité ; dans le cas contraire, les membres opposants donnent leurs raisons, et la majorité prononce. Aucune loi écrite n’est invoquée devant ce jury : tout se décide d’après l’évidence et le bon droit de la cause. Les parties peuvent en appeler à la présidence, et, en dernier ressort, à l’une des conférences semi annuelles, devant le peuple assemblé. Mais, jusqu’à ce jour, il n’y a jamais eu d’appel de ce genre. Ajoutons, pour compléter ce tableau, que cette justice ecclésiastique est essentiellement gratuite.

 

      Le temple, qui est en voie de construction, n’est nullement destiné aux réunions ordinaires du culte. Quartier général des saints, cet édifice contiendra des salles pour la réunion des principales autorités de l’Église, servira provisoirement à donner l’initiation religieuse de l’Endowment, et à administrer le baptême pour les morts. Aujourd’hui, les réunions du culte se tiennent dans le Tabernacle. Rien de plus primitif, de plus simple que tout ce qui s’y passe chaque dimanche : on croirait contempler une célébration des agapes des premiers saints de Jérusalem. Essayons de décrire l’une de ces assemblées.

 

      Il est deux heures. La vaste enceinte est comble. Depuis l’expédition des troupes fédérales, elle est divisée en deux parties par une balustrade en bois : l’une est destinée aux hommes, et l’autre aux femmes. La salle n’a d’autre ornement que deux lustres. Le stand, sorte de vaste banquette exhaussée et garnie de fauteuils, occupe le centre du mur occidental. C’est la place des principales autorités et des étrangers invités. La Bible, le Livre de Mormon, et le Livre des Doctrine et Alliances, sont déposés sur la chaire. À droite et à gauche, deux belles corbeilles et deux coupes en argent, destinées à la cène, sont symétriquement disposées sur une nappe. Daniel Spencer, président du stake, ou de cette succursale de Sion, se lève et dit : « A l’ordre, mes frères ! » Aussitôt la musique vocale et instrumentale exécute un morceau de quelque grand maître, et d’une manière qui cause toujours quelque surprise aux nouveaux arrivés dans un lieu si éloigné des anciens centres de la civilisation et des beaux-arts. Les mormons se sont donné récemment le luxe d’un orgue, sorti de leurs ateliers. Ajoutons que cet instrument est touché par une dame. Après la musique, l’officiant improvise une prière, dans laquelle il rend grâces à Dieu de ses faveurs, et lui expose les besoins du peuple. La prière finie, tous les fidèles répondent Amen ! puis le chœur chante un hymne. Il y a tels de nos cantiques qui, soit pour la musique, soit pour les paroles, mériteraient l’attention des connaisseurs. La cène est ensuite administrée sous les deux espèces, comme emblème du corps et du sang de Jésus-Christ. Les corbeilles de pain circulent d’abord de main en main dans toute la salle, puis les coupes. Ensuite vient la prédication. Nos orateurs parlent d’abondance, et ne prennent presque jamais de texte. Une nouvelle prière, plus courte, et un hymne final, terminent le service divin.

 

      Après Brigham, dont la parole est considérée comme un oracle divin, Orson Pratt est l’orateur favori des mormons. Ses improvisations, toujours éloquentes, sont parfois d’une hardiesse qui frise la témérité. Sachant par cœur nos livres saints, il puise dans ce triple arsenal des armes d’une trempe à toute épreuve. Père de notre philosophie, géomètre distingué, astronome éminent, écrivain de mérite, Orson Pratt est l’un des plus beaux ornements de notre Église. Il est entièrement le fils de ses œuvres. Nul saint n’a gagné, par sa parole ou ses écrits, un si grand nombre de prosélytes. Parmi les autres orateurs, nous citerons John Taylor et G. A. Smith, l’un et l’autre du corps des douze. Le premier est un orateur classique de premier ordre ; l’autre, doué d’une mémoire prodigieuse et d’une voix des plus sonores, assaisonne ses discours d’une foule d’anecdotes piquantes. Citons encore David Candland, Anglais ; James Ferguson, Irlandais ; puis Samuel Richards et Joseph Young, président des Septante, ces deux derniers doués d’une facilité d’élocution sans égale. Deux sténographes assistent régulièrement a toutes nos assemblées religieuses, et écrivent à tour de rôle tous les principaux discours qui sont prononcés, soit au Tabernacle, soit ailleurs. Ces discours sont ensuite livrés à l’impression et paraissent dans une publication spéciale.

 

      En été, il se tient deux réunions de culte chaque dimanche dans le Tabernacle, et une seule en hiver. Mais alors les fidèles se réunissent le soir dans chaque quartier, sous la présidence de leur évêque. Dans ces meetings, hommes et femmes sont invités à prendre la parole pour rendre leur témoignage. C’est dans ces sortes d’assemblées que se manifeste fréquemment le don des langues. Nous en avons vu des exemples dans l’île de Jersey, à Liverpool, à New York, un peu partout ; et nous déclarons que ce phénomène spirituel est parfaitement conforme à la description qu’en a faite saint Paul dans sa première épître aux Corinthiens. Voici ce que nous avons nous-même vu et entendu à cet égard.

 

      En juillet 1855 , campés au nombre de plus de trois mille à Mormon Grove, dans le Kansas, nous étions sur le point de nous lancer à travers l’océan des prairies. Un soir, plusieurs Français se trouvant réunis dans une tente, la sœur Malan, dame piémontaise et mère de famille des plus respectables, se leva pour rendre son témoignage. Elle parla dix minutes en français, puis elle se mit tout d’un coup à prononcer naturellement, et sans aucune exaltation, des sons inintelligibles en une langue inconnue, ce qui dura plusieurs minutes. Nul des assistants ne l’ayant comprise, elle interpréta de suite sa prophétie en français. Elle nous promettait un voyage des plus prospères, et nous ne pensons pas qu’aucune caravane ait jamais fait une traversée plus heureuse que la nôtre, parmi ces vastes solitudes. Ajoutons que le plus souvent c’est un des assistants qui reçoit le don d’interpréter ce que prédit le prophète. Le don des langues, le don de guérison, et bien d’autres encore, que possédait l’Église primitive, existent dans la nôtre pour l’aider à remplir le but de sa création. Telle est du moins notre profonde conviction.

 

      Ce qu’on appelle improprement « le mormonisme » est purement et simplement la religion chrétienne, la restauration intégrale de l’autorité divine dans le Nouveau Monde. Accomplissement littéral d’une foule d’antiques prophéties, c’est le rétablissement de l’Église du Christ avec les mêmes ministères, les mêmes sacrements, les mêmes dogmes, les mêmes dons spirituels. C’est là le fait capital du XIXe siècle. Voilà ce qui va renouveler la face de la terre. – « Oportet vos nasci denuò, » a dit le divin Maître. Ces paroles résument tout le christianisme. « En vérité, en vérité je te dis, que si un homme ne naît d’eau et d’esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu. » La nouvelle naissance, en d’autres mots, le baptême des adultes pour la rémission des péchés, et le baptême de feu par l’imposition des mains pour le don du Saint-Esprit ; ces deux ordonnances sacrées, unique voie du salut, et qui servaient de fondement à l’Église primitive apostolique, constituent la base éternelle de l’Évangile. C’est pour avoir changé ses deux ordonnances divines et d’autres encore, pour des institutions purement humaines, que l’Église de Rome perdit graduellement le sens intime des dogmes apostoliques. Les premiers témoins de Jésus n’avaient établi sa religion que par la parole, c’est-à-dire par la puissance de la révélation directe. Du moment que les successeurs des Apôtres eurent substitué les Écritures à l’esprit de vérité, la parole écrite à la parole du Dieu vivant, l’esprit d’apostasie se manifesta visiblement dans l’Église. La perte des dons spirituels devint la preuve évidente, le signe sensible de cette apostasie. Dès lors, les prophètes ayant cessé de guider l’Église, la tradition devint l’unique règle de la foi. La science épiscopale l’emporta sur la sagesse divine. De là, l’origine de ces violentes protestations qui, sous le nom d’hérésies, désolèrent, de siècle en siècle, toute la chrétienté. Luther, par son audacieuse révolte contre la papauté, lui enleva la moitié de l’Europe et donna naissance aux sectes sans nombre du protestantisme. – « Écrasons l’infâme, » s’écria Voltaire. C’était là le dernier mot de la réforme de Luther. Or, la Révolution n’a qu’à peine commencé son œuvre. – « La France continue Rome, » a dit Michelet. Ce mot profond résume admirablement bien la mission providentielle de notre illustre patrie. Revenons au mormonisme.

 

      Voici ce qui constitue la puissance mystérieuse de l’œuvre de Joseph, au milieu de l’écroulement général des systèmes religieux contemporains. Tout individu qui entre dans notre Église avec les dispositions convenables, reçoit bientôt l’évidence que cette œuvre émane de Dieu. Dès qu’il possède ce témoignage intérieur, sa raison fait une alliance indissoluble avec sa foi. Fondé sur le roc de la vérité, il progresse sans cesse, ses passions se calment, son cœur se purifie, son esprit s’illumine, sa foi s’éclaire, et il n’a plus désormais que des sentiments de la plus profonde commisération pour le reste des hommes. Il devient, dans toute la- force du terme, un être entièrement nouveau. Dès lors, il est à l’abri de toutes les séductions du monde. Son esprit, graduellement mais constamment éclairé par l’Esprit-Saint, détruit tous les sophismes, renverse toutes les objections. Un article de journal, les calomnies d’un apostat, le plus violent libelle contre les mormons, n’ont pas plus d’influence sur lui que les vagissements d’un nouveau-né. Or ce phénomène, étant purement surnaturel, ne peut être compris que par les initiés ; il échappe au reste des hommes. Les gens du monde, ne pouvant le juger qu’à travers le prisme de leurs opinions, le confondent généralement avec ce que l’on appelle mysticisme.

 

      Nous avons prononcé le mot d’Endowment ; il exige quelques explications. D’après certaines révélations faites par des apostats, nos ennemis ont fondé d’étranges hypothèses sur cette initiation purement religieuse, mais secrète. Les uns ont prétendu que, dans un antre satanique et à travers une série de terribles épreuves, les mormons étaient initiés aux mystères d’une nouvelle et dangereuse maçonnerie. D’autres ont gravement soutenu qu’ils tramaient, sous les voûtes de l’Endowment House, des crimes sans nombre contre les individus, et de coupables machinations contre le gouvernement central. C’est là que les Danites, ou anges destructeurs, bande d’assassins et d’incendiaires, cent fois plus fameuse dans les colonnes des journaux américains que le grand serpent de mer, c’est là, dis-je, que ces templiers modernes viennent recevoir leurs instructions secrètes pour aller exterminer nos ennemis dans les deux mondes. C’est de ce repaire affreux que le vieux des montagnes Rocheuses lance ses décrets d’extermination contre tous les gentils qui l’ont offensé.

 

      L’homme est de glace pour la vérité, il est de feu pour le mensonge. Si le mormonisme n’était pas une œuvre éminemment sérieuse, nous trouverions ample matière à rire de la crédulité sans égale avec laquelle certains publicistes de Paris, même des plus sceptiques, ont accueilli les yeux fermés toutes ces absurdités. Comme nous ne voulons calomnier personne, nous allons mettre sous les yeux du lecteur le fabuleux récit sur lequel reposent toutes ces divagations des journaux américains touchant notre initiation religieuse. C’est le plus illustre de nos apostats qui va nous révéler le grand mystère de Endowment House (Mormonism : Its leaders and designs, p. 97. By John Hyde).

 

      « On vous fait passer dans une chambre où se trouve un autel sur lequel on voit la Bible, le Livre de Mormon et le Livre des Révélations de Joseph (Doctrine and Covenants). Les initiés à présent marchent sûrement dans la vraie voie du salut, mais ils ont un grand devoir temporel à remplir, un devoir positif, immédiat, qui ne consiste plus dans l’obéissance à des abstractions. On leur fait jurer d’entretenir une haine immortelle contre le gouvernement des États-Unis, parce qu’il n’a pas vengé la mort de Joseph Smith ni réparé les outrages et les pertes subies par les saints dans les persécutions ; de faire tous leurs efforts pour détruire, renverser et contrarier ce gouvernement; de lui refuser toute soumission et obéissance ; d’inspirer cette haine à leurs enfants dès le berceau, et de la leur léguer comme un héritage sacré ; de faire de cette haine l’idée dominante et le devoir le plus saint de leur vie, afin que le royaume de Dieu et de son Christ puisse soumettre tous les autres royaumes et remplir toute la terre. Les malédictions les plus épouvantables, les pénalités les plus barbares sont réservées à celui qui ne tiendrait pas ce serment ou qui oserait le révéler. On vous communique alors un dernier signe, un dernier attouchement, un dernier mot de passe, et vous avez reçu le second degré de l’ordre de Melchisédech... »

 

      Telle est la source impure d’où sont sorties toutes les imaginations des publicistes américains au sujet de l’Endowment. Nous commençons par déclarer qu’il n’y a pas dans l’Utah l’ombre même d’une loge maçonnique. Membre de la franc-maçonnerie française et écossaise, notre opinion est que cette institution a fait son temps, et l’on ne songe guère dans l’Utah à fonder des loges d’aucun rite. Le 20 août 1859, nous avons reçu, nous treizième, des mains d’Orson Pratt, notre initiation aux rites sacrés de l’Église. Brigham Young était absent, mais il était remplacé par ses deux conseillers. Aucune épreuve physique ni morale ne fut employée dans cette initiation, qui ne dura pas moins de quatre heures. Autant que notre mémoire peut nous servir, l’assassinat de Joseph Smith n’y fut nullement mentionné, ni le nom même du gouvernement des États-Unis prononcé. Exclusivement religieuse, cette initiation n’a pas le moindre rapport avec les affaires politiques américaines. Il est parfaitement vrai qu’elle est secrète ; mais, comme tous les saints sont prêtres, et que tous indistinctement sont appelés à la recevoir, il s’ensuit qu’elle n’est interdite qu’aux personnes étrangères à notre Église. Nous affirmons encore qu’il n’existe pas davantage de tribunaux secrets, de serments d’Annibal contre les États-Unis, dans les degrés supérieurs de notre hiérarchie sacerdotale. Sans doute l’assassinat de Smith et l’impunité de ses meurtriers ont été un grand crime, une grande faute, mais nous en laissons entièrement le châtiment à Dieu et aux événements qu’il dirige. Quelle que soit notre opinion sur l’avenir politique et social de l’ancien comme du nouveau monde, nous avons la plus profonde horreur pour toute violence et ne demandons à ceux qui rejettent notre foi que la paix et la tolérance religieuse.