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Mémoires d’un mormon, L.A. Bertrand, Collection Hetzel, chez Dentu, Paris, 1862
Commentaire de La
feuille d'olivier : Dans
Mémoires d'un mormon, Louis Bertrand interpelle ses compatriotes français de la
deuxième moitié du XIXe siècle. L'éclectisme et la verve de l'auteur rendent
le récit passionnant et sa personnalité intrépide suscite très tôt
l'attachement du lecteur. Il est manifeste que Louis Bertrand, homme d'une indépendance
d'esprit hors du commun, a su pénétrer le coeur du mormonisme. Son discours,
caractéristique du XIXe siècle, n'est pas toujours adapté à notre époque.
Cependant, nous avons choisi de diffuser Mémoires d'un mormon
pour sa valeur historique et l'authenticité de son témoignage. Dans le
présent chapitre, l'auteur commente le principe du mariage plural, appliqué
par quelques saints du XIXe siècle et abandonné en 1890. Voici ce qu'il écrit en 1862 :
VI
De la polygamie ou mariage patriarcal. - Véritable caractère de cette institution. - Formalités de ce mariage. - Ménages polygames. - Promulgation de la loi sur la polygamie. - MM. de Gasparin et
Remy.
De tous les problèmes que le mormonisme a déjà posés à notre siècle, il n'en est pas de plus important, ni de moins compris, que celui de la pluralité des femmes. Nous commençons par déclarer qu'ayant passé
quatre ans sur les bords du lac Salé, en gardant le célibat le plus complet et vivant seul dans notre ermitage, nous sommes parfaitement désintéressé dans cette question. On conçoit que ce n'est pas ici le lieu de
la traiter dans toute son étendue. Néanmoins nous en dirons assez pour réduire à la juste valeur plus d'une calomnie.
Nos détracteurs ont beaucoup parlé de l'épouse spirituelle. Cette expression ne figure nulle part, ni dans nos doctrines, ni dans nos révélations. Elle a eu pour parrain un certain John C. Bennet,
qui, ayant été retranché de l'Église pour cause d'immoralité, devint l'un des ennemis les plus acharnés de Joseph Smith. Notre prophète a établi par doctrines et révélations, non pas l'épouse spirituelle ni tout
autre synonyme de concubine ou maîtresse, mais la polygamie ou pluralité des femmes légitimes, ou
mariage patriarcal.
Beaucoup de gens en
France nous accusent d’une monstrueuse et systématique immoralité. Cette incrimination passe de bouche en bouche, et quand on veut remonter à sa source, on découvre qu'elle repose uniquement sur les assertions d'un
ouvrage intitulé : les Harems du Nouveau-Monde, par M. Révoil. Ce livre est la traduction libre d'un roman célèbre en anglais sous le titre de Female life among the Mormons, œuvre anonyme, mais qu'on
sait être de Maria Ward, auteur de cet autre libelle : The husband in Utah. Nous comprendrions que les rédacteurs du Punch puisassent à cette source ; mais nous ne comprenons pas que des publicistes,
qui se disent sérieux, aient adopté et propagé sans examen de pareilles fables.
La polygamie, qui a soulevé contre les
mormons tant de préventions et de clameurs, n'est pourtant pas, après tout, quelque chose de si nouveau, de si inusité, dans les annales du monde ancien, comme dans
celles des peuples contemporains. Nous la trouvons mentionnée, sans aucun blâme, dès les premières pages de la Bible. Pratiquée par les premiers patriarches, elle fut sanctionnée, réglementée par les institutions
mosaïques. Ce n'est pas le mariage de David avec la femme d'Urie que le saint livre condamne, bien qu'à cette époque il eût déjà plusieurs femmes légitimes, mais bien le commerce adultère et le meurtre du premier
mari de cette femme. Bref, la polygamie a été pratiquée légalement par les personnages les plus saints de l'ancienne loi.
Sur ce terrain encore, nous demeurerons calmes, et nous ne rendrons pas injure pour injure. Nous n'irons pas emprunter des arguments à la statistique contemporaine, en rappelant que sur une population
totale d'un milliard, 300 millions tout au plus d'habitants du globe sont monogames à l'heure qu'il est. Nous admettrons franchement qu'à certaines époques, et notamment à l'avènement du christianisme et dans ses
premiers siècles, non seulement la monogamie, mais le célibat, ont eu leur dignité, leur raison d'être au point de vue social et religieux, à titre de réaction contre les monstrueux déportements du paganisme. Nous
pousserons même, si l'on veut, l'optimisme jusqu'à la naïveté ; nous admettrons que les littérateurs de l'ancien monde faussent ou exagèrent les choses, quand ils nous représentent l'adultère comme un des plus doux
passe-temps des peuples civilisés. Nous fermerons les yeux; nous écarterons de notre mémoire, comme un cauchemar horrible, les scènes qui chaque soir s'étalent à la lueur du gaz dans les grands centres de
civilisation de l'Occident. Nous irons même jusqu'à admettre, si on l'exige, une fidélité réciproque et complète dans tous les ménages parisiens. C'est seulement vis-à-vis des protestants du nouveau monde que nous
voulons ici poser la question de moralité.
Un mormon a le droit d'épouser plusieurs femmes, qui toutes portent honorablement son nom. Ses nombreux enfants sont élevés religieusement ; il en fait d'excellents citoyens. Un bourgeois de n'importe quelle
cité de l'Union, grand persécuteur et contempteur de ces infâmes polygames, n'épouse, lui, qu'une femme. Pendant la durée de cette union, il n'attend pas même souvent que des infirmités de cette femme viennent
fournir une excuse au parjure. Il entretient à la fois ou successivement une ou plusieurs maîtresses, qui lui donnent rarement des enfants. Ceux qu'elles ont le malheur d'avoir n'ont presque jamais rien à attendre
d'un père adultérin, et deviennent trop souvent des recrues pour le pénitencier ou le bagne. Lequel de ces deux individus est réellement le plus moral ?
Nous ne saurions trop le redire, la monogamie n'a jamais eu, comme
institution sociale ou religieuse, qu'un caractère transitoire, ou spécialement approprié au tempérament de certains peuples. On trouve même dans le Livre de Mormon l'exemple d'une nation qui reçut à ce sujet
un commandement spécial pour un temps limité. Nous admettons donc parfaitement que la monogamie ait pu être pratiquée comme remède temporaire à la corruption charnelle. Mais n'est-il pas possible que ce remède se
tournant en poison par suite même du raffinement de la civilisation, il doive être rejeté à son tour, et faire place à un retour vers l'institution primitive ? Ainsi réduite à ses termes véritables, la question de la
polygamie n'a plus rien de choquant, même au point de vue d'une morale purement humaine.
Mais, vont nous objecter les philosophes, qui puisent leurs inspirations chez les saint-simoniens ou dans Fourier, pourquoi ne pas accorder réciproquement à la femme le droit de prendre plusieurs maris ?
parce que cela produirait infailliblement l'inverse des résultats de notre polygamie, dont le but est la multiplication et la régénération de l'espèce, par la prompte formation d'un peuple d'élite. L'égalité
physique des sexes, l'émancipation de la femme, en d'autres termes, la théorie bestiale des amours libres, que rêvent les sectateurs de la philosophie matérialiste, si elle était jamais adoptée et pratiquée
par une nation, produirait les fruits les plus monstrueux, les plus désastreux qu'il soit possible de concevoir : elle aurait pour infaillible résultat d'abâtardir et d'éteindre, en fort peu d'années, cette nation
tout entière.
Dans ces derniers temps, on a beaucoup déclamé, en France, sur l'émancipation de la femme. Depuis le pontificat du premier et dernier pape de l'église saintsimonienne, depuis le père Enfantin, ce célèbre
inventeur de la femme libre, jusqu'à la publication du savant livre de madame Jenny d'Héricourt sur l'affranchissement général des filles d'Ève, les théories les plus contradictoires ont été mises en avant
pour résoudre cette grave question. La solution de ce problème social marche à pas de tortue. Quand je pense qu'après tant de sérieuses études là-dessus, des femmes sont encore, en 1862, dans la dure nécessité de
balayer les rues de Paris, je désespère de les voir, de mon vivant, affranchies du balai municipal. Un congrès de bas-bleus européen, sous la présidence de mon aimable ennemie, madame d'Héricourt, sera peut-être seul
capable d'émanciper le beau sexe. En attendant, voici comment le plus populaire de nos philosophes humanitaires a défini l'amour, tel qu'il existera lorsque l'heure de l'affranchissement aura sonné pour les femmes :
« L'amour, a dit le père de la Triade, c'est l'idéalité de la réalité d'une partie de la totalité de l'être infini réuni à l'objection du moi et du non-moi ; car le moi et le non-moi, c'est lui. » Et voilà.
Comprenez-vous ce charabia métaphysique ? Non. Et moi non plus. Laissons-là ces fadaises, et abordons sérieusement le sujet de notre mariage patriarcal.
C'est le 29 avril 1852
que la révélation de Joseph Smith sur la polygamie, révélation tenue jusque-là en réserve, fut proclamée et adoptée dans une conférence spéciale, comme loi de l'Église des saints des derniers jours. Parmi les écrits
que les saints ont publiés sur l'importante question de la pluralité des femmes, le compte rendu de cette conférence est le plus propre à faire apprécier le véritable caractère de cette institution. Cette conférence
s'ouvrit par une admirable improvisation d'Orson Pratt, le même que nous avons vu glorieusement à l'œuvre dans l'odyssée des héroïques pionniers mormons ; Orson Pratt, aussi grand orateur, aussi habile théologien
que savant ingénieur.
Après avoir prouvé la légalité constitutionnelle de la polygamie par l'article de la loi fédérale qui proclame la liberté des cultes, il exposa le dogme de la préexistence des âmes ; puis il entra dans des
développements curieux et fort longs que nous allons reproduire en partie.
« Les esprits ne sont pas contemporains des corps. Il n'est pas raisonnable de croire que Dieu crée un nouvel esprit chaque fois qu'on nouveau tabernacle vient dans le monde, car alors la création n'aurait
pas fini au bout de sept jours, elle durerait encore, et Dieu ne serait occupé qu'à créer des esprits continuellement, un milliard par siècle au moins. Nous admettons que l'esprit est beaucoup plus ancien que le
tabernacle. L'esprit qui vit maintenant dans chaque individu est vieux de plusieurs milliers d'années. Nos esprits ont été formés par génération, de même que le corps. Lorsque Dieu jeta les fondements de la terre,
les fils et les filles de Dieu applaudirent de joie en voyant la belle habitation où ils pourraient venir, à chacun leur tour, prendre un tabernacle. Salomon dit que quand le corps retourne en poussière, l'esprit
retourne à Dieu : il est évident que si l'esprit n'avait jamais été dans le ciel, il ne pourrait y retourner. Je ne puis pas retourner en Californie, puisque je n'y suis jamais allé. Dans la traduction inspirée que
Joseph a faite de la Genèse, il est prouvé que les esprits de tous les hommes et de toutes les femmes existaient avant la création terrestre d'Adam et d'Ève. Dieu est le père de nos esprits.
« Il y a plusieurs dieux, l'Écriture le dit. Si un dieu peut propager son espèce et engendrer des esprits à son image et ressemblance, et les appeler ses fils et ses filles, de même tous les autres dieux qui
sont semblables à lui peuvent en faire autant. En conséquence, il y aura de nombreux pères, et ils seront les enfants de ces êtres glorifiés, célestes, qui sont jugés dignes d'être dieux. Dans le Livre d'Abraham,
traduit par Joseph, nous voyons que dans la grande famille des esprits il y en a de plus nobles et de plus grands que d'autres, de plus intelligents. Le mariage a été établi par Élohim, comme une loi par laquelle
les esprits viendraient prendre des tabernacles pour entrer dans le deuxième état de l'existence. Adam et Ève furent mariés par le Très-Haut quand ils étaient immortels, par conséquent pour l'éternité. Les
mormons
ont donc raison de se marier pour le temps et pour l'éternité, puisque le sacrement fut institué pour des êtres immortels, avant que leur péché n'eût condamné leurs corps à mourir. Leurs descendants ont été rachetés
des effets de la chute par la rédemption, et la rédemption implique une restauration complète de tous les privilèges perdus par la chute ; par conséquent, le mariage éternel est rétabli. Dieu a promis à Abraham que
sa semence serait aussi nombreuse que les grains de la mer. Mais quand la terre continuerait encore à vivre huit mille ans, dix hectolitres de sable contiendraient plus de grains que toute la population humaine,
depuis la création. Si l'homme cessait alors de multiplier, où serait la promesse faite à Abraham ? Dieu a donc voulu dire que la prospérité d'Abraham serait infinie, et qu'il y aurait une infinité de mondes pour sa
résidence. Le prophète Énoch a dit que quand le sable de dix millions de terres comme la nôtre serait épuisé, ce ne serait pas encore le commencement de toutes les créations. Nous lisons que ceux qui font les œuvres
d'Abraham seront bénis avec les bénédictions d'Abraham. Le sacerdoce des derniers jours a prononcé sur nos têtes les bénédictions d'Abraham. Et qu'a fait Abraham pour fonder son puissant royaume ? Devait-il le fonder
par une seule femme ? Non. Il eut Sarah, Agar, Kéturah, une pluralité de femmes et de concubines, avec lesquelles il engendra un nombre considérable d'enfants. Il n'y a qu'un cinquième de la population du globe qui
croie au système de la monogamie, les quatre autres cinquièmes croient à la polygamie. Les nations chrétiennes, non contentes d'avoir renoncé aux bénédictions d'Abraham, cherchent encore dans leur système étroit de
la monogamie à éviter d'avoir beaucoup d'enfants. Elles ignorent que dans les mondes éternels la postérité d'un homme doit constituer sa gloire et son royaume. Nous voyons donc la nécessité de faire les œuvres
d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, si nous voulons participer à leurs bénédictions. Les chrétiens mariés légalement à une femme, ne se font aucun scrupule d'aller rechercher dans les maisons de débauche de coupables
plaisirs ; mais ils regardent comme un crime d'élever une postérité née de plus d'une femme. Ils donnent des brevets à la prostitution, et tout est fort bien ; mais de bons mariages légitimes, c'est horrible !
Autrefois l'adultère était puni de mort ; aujourd'hui on en rit. Mais le peuple de Dieu doit fuir comme la peste toutes ces abominations, car le Livre de Mormon dit : « Malheur aux impudiques, ils seront
précipités en enfer ! » Comment faire pour lutter contre notre nature déchue ? Le Seigneur des anciens temps a trouvé le moyen : la pluralité des femmes.
« Il y a deux raisons pour que la pluralité des femmes existe chez les saints. La première, c'est pour qu'ils héritent des bénédictions et des promesses faites à Abraham, Isaac et Jacob ; c'est pour avoir
une innombrable postérité. La seconde, c'est pour que le peuple choisi de Jéhovah forme une postérité fidèle, au moment où Dieu dégaine son glaive pour détruire toutes les nations qui se sont corrompues. Les saints
sont le sel de la terre. C'est chez eux que doivent venir prendre des tabernacles, par le moyen d’une parenté légitime, ces nobles esprits qui attendent encore dans le ciel le moment de passer sur la terre. Si Dieu
les a gardés si longtemps dans le ciel, ce n'était pas pour les envoyer dans le corps des Hottentots, des nègres, des idolâtres, des faux chrétiens : non, la bonté, la justice de Dieu les réserve pour les faire
venir chez les saints du Dieu vivant. Il est donc raisonnable que Dieu dise à ses serviteurs fidèles et choisis : « Prenez plusieurs femmes, comme les patriarches. » Il n'y a qu'un bomme à la fois sur la terre qui
soit arbitre souverain en cette matière.
« Quiconque n'a pas été marié par cette loi ne peut pas réclamer sa femme à la résurrection. Les anges sont inférieurs aux saints, qui sont des rois en état d'exaltation. Saint Paul dit que les anges
seront jugés par nous et deviendront les serviteurs des dieux. Élohim veut faire de ce peuple un royaume de rois et prêtres, en d'autres mots, un royaume de dieux, si nous écoutons sa loi... »
Après ce discours préliminaire que je reproduirai plus tard en entier, Brigham Young, ayant pris la parole, rappela l'excellence de la doctrine de Joseph Smith dans toutes ses parties connues. L'impuissance
des gentils à y opposer un argument sérieux, une raison substantielle, les cris de désapprobation que le prophète rencontra dans les premières innovations qu'il introduisit ; puis il aborda la question à l'ordre du
jour. « La doctrine dont vous a parlé frère Orson Pratt a été l'objet d'une révélation antérieure à la mort de Joseph Smith ; elle est en opposition avec une faible minorité des habitants de la terre, mais notre
peuple y a cru depuis des années, bien qu'elle n'ait pas été pratiquée par les eIders. La copie originale de cette révélation a été brûlée. W. Clayton l'avait écrite de la bouche du prophète. Elle s'est trouvée en
la possession de l'évêque Whitney, qui obtint de Joseph le privilège de la copier. Sœur Emma a brûlé l'original. Je vous dis tout cela parce que ceux qui connaissent la révélation supposent qu'elle n'existe plus...
Je vous prophétise que le principe de la polygamie fera son chemin, qu'il triomphera des préjugés et de la prêtraille du jour ; il sera embrassé par les hommes les plus intelligents du monde comme une des meilleures
doctrines qui ait jamais été proclamée à aucun peuple. Vos cœurs n'ont pas besoin de battre ; vous n'avez pas à craindre qu'une vile plèbe vienne ici fouler aux pieds la liberté sacrée que la constitution de notre
pays nous garantit. Il y a longtemps que le monde sait, et on l'a su même de son vivant, que Joseph avait plus d'une femme. Un des sénateurs du Congrès fédéral l'a parfaitement su et n'en a pas moins été notre ami,
au point qu'il disait que si ce principe n'était pas adopté par les États-Unis, nous finirions par voir les limites extrêmes de la vie humaine ne pas dépasser trente ans. Il affirmait hautement que Joseph avait
introduit le meilleur plan pour restaurer la force et rétablir une longue vie chez les hommes, et que les
mormons sont des êtres exemplaires... Nous ne pouvions pas proclamer ce principe il y a quelques années ; il
faut que chaque chose vienne en son temps. Aujourd'hui, je suis prêt à le proclamer... Cette révélation a été en mon pouvoir depuis des années. Et qui l'a su ? Personne, si ce n'est ceux qui devaient le savoir. J'ai
une serrure brevetée à mon secrétaire, et rien n'en sort de ce qui ne doit pas en sortir... »
Immédiatement après le
discours de Brigham, l'eIder Thomas Bullock, alors secrétaire de l'Église, fit, en présence des principaux eIders d'Israël, dont le nombre dépassait deux mille, la lecture d'une révélation que voici dans ses
principales dispositions :
RÉVÉLATION SUR LA POLYGAMIE
Reçue
par Joseph Smith à Nauvoo, le 12 juillet 1843, proclamée le 20 août 1852, et publiée le 14 septembre 1852 dans le
Deseret News.
« En vérité, en vérité, ainsi dit le Seigneur à vous, Joseph, mon serviteur, puisque vous vous êtes enquis pour savoir et comprendre comment moi, le Seigneur, ai justifié mes serviteurs Abraham, Isaac et
Jacob, ainsi que Moïse, David et Salomon, mes serviteurs, sur ce qu'ils avaient plusieurs femmes et concubines. Voici, je suis l'Éternel ton Dieu, et te répondrai sur cette matière. C'est pourquoi préparez vos cœurs
à recevoir et à suivre les instructions que je vais vous donner, car tous ceux à qui cette loi est révélée doivent y obéir. Voici, je vous révèle une nouvelle et éternelle alliance ; et si vous ne gardez pas cette
alliance, vous serez damnés, car quiconque rejette cette alliance ne peut entrer dans ma gloire. Et tous ceux qui recevront une grâce de ma main devront observer la loi qui a été faite à cet effet, ainsi que les
conditions de cette loi, telles qu'elles ont été déterminées dès avant la création du monde. Elles ont été instituées pour la plénitude de ma gloire, et comme appartenant à la nouvelle et éternelle alliance ; et
celui qui en reçoit la plénitude doit être et sera fidèle à la loi, ou bien il sera damné, dit le Seigneur.
« En
vérité, je vous le dis, voici les conditions de cette loi : Toutes les alliances, contrats, engagements, obligations, serments, vœux, traités, liaisons, associations, espérances, qui ne sont pas faits, enregistrés
et scellés par l'Esprit-Saint de promesse, par révélation et commandement, pour le temps comme pour l'éternité, de la main de mon oint que j'ai choisi sur la terre pour tenir cette autorité (et j'ai désigné mon
serviteur Joseph pour tenir ce pouvoir dans les derniers jours, et il n'y a jamais sur la terre qu'un seul homme à la fois à qui soient remis ce pouvoir et les clefs du sacerdoce) sont de nulle efficacité, vertu ou
force dans et après la résurrection des morts ; car tous les contrats qui ne sont pas faits à cette fin sont anéantis, quand les hommes sont morts.
« Voici, ma maison est une maison d'ordre, dit l'Éternel, et non une maison de confusion. Accepterai-je une offrande, dit le Seigneur, qui n'est pas faite en mon nom ? ou bien recevrai-je de vos mains ce
que je n'ai pas ordonné ? Et vous prescrirai-je, dit le Seigneur, autrement que par la loi, comme moi et mon Père l'avons établi pour vous, avant même la création du monde ? Je suis le Seigneur ton Dieu, et je vous
donne ce commandement qu'aucun homme ne viendra au Père que par moi, ou par ma parole qui est ma loi, dit l'Éternel. Et tout ce qui se fait sur la terre, que ce soit décrété par des rois, des princes, des
puissances, toutes choses sans exception qui n'ont pas été faites par moi ou par ma parole, dit le Seigneur, seront abolies et d'aucun effet après la mort, dans et après la résurrection, dit le Seigneur votre Dieu ;
car mes seules œuvres subsisteront, et tout ce qui ne sera pas de moi sera renversé et détruit.
« C'est pourquoi si un homme épouse une femme dans le monde, et qu'il l'épouse non par moi ni par ma parole, ils contractent une alliance pour aussi longtemps qu'ils vivront sur la terre ; mais leur mariage
perd son effet quand ils sont hors du monde. Aucune loi ne les oblige plus, après leur mort. C'est pourquoi, lorsqu'ils sont hors du monde, ils ne peuvent se marier ni être donnés en mariage, mais ils deviennent des
anges dans les cieux, et leurs fonctions consistent à servir ceux qui sont dignes d'une gloire plus grande et éternelle ; car ces anges n'ont pas gardé ma loi ; c'est pourquoi, ne pouvant plus s'élever, ils
demeurent, dans leur condition de salut, séparés et à part, sans exaltation et pour toute l'éternité ; et dès lors ils ne peuvent devenir des dieux, mais ils sont des anges de Dieu à jamais.
« Je vous le dis en
vérité, si un homme épouse une femme et fait avec elle une alliance pour le temps et toute l'éternité, si cette alliance n'est pas contractée par moi ou par ma parole, qui est ma loi, et si elle n'est pas scellée par
le Saint-Esprit de promesse et des mains de mon oint, que j'ai revêtu de cette autorité, une telle alliance n'est point valide, elle est sans efficacité quand ils sont hors du monde, parce qu'ils n'ont pas été unis
par moi ni par ma parole, dit le Seigneur. Quand ils sont hors du monde, leur alliance n'est pas reconnue, parce que des anges et des dieux sont placés là, et ils n'acceptent pas ces mariages. C'est pourquoi, ils ne
peuvent hériter ma gloire, car ma maison est une maison d'ordre, dit le Seigneur.
« Et je vous dis encore,
si un homme épouse une femme par ma parole qui est ma loi, et par la nouvelle et éternelle alliance, et si cette alliance est scellée sur eux par le Saint-Esprit de promesse, des mains de mon oint, à qui j'ai donné
cette autorité et les clefs de ce sacerdoce, il leur sera dit : Vous aurez part à la première résurrection ; et si c'est après la première résurrection, vous aurez part à la prochaine résurrection ; et vous
hériterez des trônes, des royaumes, des principautés, des puissances, des dominations, de toutes les hauteurs et de toutes les profondeurs de la création ; alors ce sera écrit dans le Livre de vie de l'Agneau. Et
s'ils gardent mon alliance, et qu'ils ne commettent point de meurtre pour verser le sang innocent, toutes les promesses quelconques qui leur auront été faites par mon serviteur seront accomplies ; elles seront en
pleine force quand ils seront hors du monde, et elles seront acceptées par les dieux et les anges qui sont placés là pour leur exaltation et leur gloire en toutes choses, comme elles ont été scellées sur leurs
têtes ; et leur gloire sera la plénitude et une continuation de leur race à toute éternité.
« Alors ils seront des dieux, parce qu'ils n'auront pas de fin ; c'est pourquoi, ils existeront d'éternité à toute éternité, parce que leur postérité continuera ; ils seront au-dessus de toutes choses, parce
que toutes choses leur seront assujetties. Alors ils seront des dieux, parce qu'ils auront tout pouvoir, et que les anges leur seront soumis.
« En vérité, en vérité,
je vous le dis, si vous ne gardez ma loi, vous ne pouvez pas atteindre à cette gloire ; car étroite est la porte et étroit est le chemin qui conduit à l'exaltation et à la vie éternelle ; et il y en a peu qui le
trouvent, parce que vous ne me recevez pas dans le monde et vous ne me connaissez pas. Mais si vous me receviez dans le monde, alors vous me connaîtriez et vous parviendriez à votre exaltation, afin que là où je
suis vous y soyez aussi. Connaître le seul vrai Dieu et Jésus-Christ qu'il a envoyé, voilà la vie éternelle. Je suis Jésus-Christ. Recevez donc ma loi. Large est la porte et spacieux est le chemin qui mène à la
mort ; et beaucoup le suivent, parce qu'ils ne me reçoivent pas ni ne gardent ma loi.
« En vérité, en vérité, je vous le dis, si un homme épouse une femme suivant ma parole, et que leur mariage soit scellé par le Saint-Esprit de promesse conformément à mon ordre, si lui ou elle se rend
coupable de quelque péché ou transgression quelconque envers la nouvelle et éternelle alliance, et de toute sorte de blasphèmes, s'ils ne commettent pas de meurtre pour verser le sang innocent, ils auront encore part
à la première résurrection et entreront dans leur exaltation ; mais ils seront détruits dans la chair et seront livrés entre les mains de Satan jusqu'au jour de la rédemption, dit l'Éternel.
« Le blasphème contre le Saint-Esprit, qui ne sera point pardonné dans le monde ni hors du monde, consiste à commettre un meurtre pour verser le sang innocent, et à consentir à ma mort après avoir reçu ma
nouvelle et éternelle alliance, dit le Seigneur ; et celui qui ne garde point cette loi ne peut en aucune manière entrer dans ma gloire, mais il sera damné, dit l'Éternel.
« Je suis le Seigneur ton Dieu, et te donnerai la loi de ma sainte prêtrise, comme elle fut établie par mon Père et par moi avant la création du monde. Abraham a reçu toutes les choses quelconques qu'il a
reçues, par révélation et commandement, par ma parole, dit le Seigneur ; et il est entré dans son exaltation, et il est assis sur son trône.
« Abraham a reçu des promesses touchant sa postérité et le fruit de ses reins - desquels reins vous êtes, mon serviteur Joseph, - lesquelles promesses devaient continuer aussi longtemps qu'ils seraient
dans le monde. Pour ce qui concerne Abraham et sa postérité, il lui fut promis qu'elle continuerait hors du monde, et ils continueront dans le monde et hors du monde aussi innombrables que les étoiles ; or, quand
même vous compteriez le sable sur le bord de la mer, vous ne pourriez jamais les compter. Cette promesse vous appartient, parce que vous êtes le fils d'Abraham et que la promesse a été faite à Abraham ; et c'est par
cette loi que se perpétuent les œuvres de mon Père, dans lesquelles il se glorifie. Allez donc, et faites les œuvres d'Abraham ; gardez ma loi, et vous serez sauvés. Mais si vous ne gardez pas ma loi, vous ne
pouvez recevoir les promesses de mon Père, qu'il a faites à Abraham.
« Dieu l'ordonna à Abraham, et Sara donna Agar pour femme à Abraham. Et pourquoi le fit-elle ? Parce que c'était la loi, et d'Agar sortirent beaucoup de peuples. C'était là, entre autres choses,
l'accomplissement des promesses. Abraham était-il donc pour cela sujet à condamnation ? En vérité, je vous dis non ; car moi, le Seigneur, je lui avais commandé. Il avait été ordonné à Abraham de sacrifier
son fils Isaac, et pourtant c'était écrit : « Tu ne tueras point. » Toutefois,
Abraham ne refusa pas, et cela lui fut imputé à justice.
« Abraham reçut des concubines, et elles lui donnèrent des enfants, et cela lui fut imputé à justice, parce qu'elles lui
avaient été données, et qu'il a été fidèle à ma loi. Isaac et Jacob ne firent également que ce qui leur avait été commandé ; et parce qu'ils ne firent que ce qui leur avait été
commandé, ils sont entrés dans leur exaltation, conformément aux promesses, et ils sont assis sur des trônes ; ils ne sont pas des anges, mais des dieux. David reçut aussi
beaucoup de femmes et de concubines, ainsi que Salomon et Moïse, mon serviteur, comme aussi plusieurs autres de mes serviteurs depuis la création du monde jusqu'à ce jour ; et
en rien ils n'ont péché, si ce n'est dans les choses qu'ils n'avaient pas reçues de moi.
« Les femmes et les concubines de David lui furent données de ma part par la main de Nathan, mon serviteur, et par les mains d'autres prophètes qui avaient les clefs de cette autorité ; et dans aucune de
ces choses il n'a péché contre moi, excepté dans le cas d'Uri et de sa femme. C'est pourquoi il est tombé de son exaltation, et il a reçu sa part ; et il n'héritera pas d'elles hors du monde, car je les ai données
à un autre, dit le Seigneur…
« Et du plus, comme appartenant à la loi du sacerdoce, si un homme épouse une vierge, et désire en épouser une autre et que la première y donne son consentement ; et s'il épouse la seconde et qu'elles
soient vierges et qu'elles n'aient pas été promises à un autre homme, alors il est justifié : il ne peut pas commettre d'adultère, puisqu'elles lui ont été données ; car il ne peut commettre d'adultère avec ce qui
lui appartient et à personne autre ; et s'il a dix vierges qui lui sont données par cette loi, il ne peut pas commettre d'adultère, car elles lui ont été données et elles lui appartiennent. Il est donc justifié.
Mais si l'une ou l'autre des dix vierges, après qu'elle est mariée, va avec un autre homme, elle a commis l'adultère et sera détruite ; car elles lui sont données pour multiplier et remplir la terre selon mon
commandement et pour accomplir la promesse qui fut faite par mon Père avant la création du monde ; et pour leur exaltation dans les mondes éternels, afin qu'elles puissent enfanter des âmes d'hommes ; car là se
perpétue l'œuvre de mon Père pour sa propre gloire.
« En vérité, en vérité, je vous le dis, si un homme ayant les clefs de cette autorité a une femme et lui enseigne la loi de ma prêtrise qui a trait à ces choses, alors elle devra croire et le servir, ou
bien elle sera détruite, dit le Seigneur votre Dieu ; car je la détruirai, car j'exalterai mon nom sur tous ceux qui reçoivent ma loi et l'observent. C'est pourquoi, si elle rejette cette loi, il pourra légitimement
devant moi recevoir toutes choses quelconques que moi, le Seigneur son Dieu, lui donnerai, parce qu'elle n'a pas voulu croire ni le servir selon ma parole ; et alors elle devient le transgresseur ; et il est exempt
de la loi de Sara, qui servit Abraham d'après la loi, quand je commandai à Abraham de prendre Agar pour femme. Maintenant, au sujet de cette loi, en vérité, je vous le dis, je vous en révélerai davantage plus tard.
Que ceci vous suffise pour le présent. Voici, je suis Alpha et Oméga. »
On voit maintenant
pourquoi les mormons pratiquent la polygamie. Cette institution existe de fait parmi les nations les plus civilisées, avec cette seule différence qu'elle n'y est pas réglementée. Londres est la ville chrétienne
polygame par excellence : on y compte cent mille prostituées. Chez les
mormons, le simple cas d'adultère peut entraîner la peine de mort. Ceux qui voudraient s'édifier sur la valeur du mariage monogame, tel qu'il
existe dans la république-modèle des États-Unis, n'ont qu'à lire le curieux livre que M. Auguste Carlier a publié sur ce sujet. L'adolescent américain se marie fréquemment au sortir du collège, à l'insu de ses
parents, sur un steamer, en rail road, dans un hôtel, un peu partout, et sans aucune publicité. Un officier municipal, un ministre, le premier venu, et deux témoins, ont le pouvoir de célébrer un mariage yankee.
Dans certains États, la simple notoriété publique de la cohabitation suffit pour légaliser le mariage. Dans d'autres, un mari peut établir légalement son divorce, en publiant dans un journal qu'il n'est plus
responsable des dettes de sa femme. Le nombre des bigames est tellement innombrable dans l'Union, que, lors des recensements décennaux opérés par l'État, on n'ose plus faire figurer ce détail dans les comptes rendus
de la statistique générale. Le phalanstère n'a pu s'établir nulle part dans ce pays classique de la liberté ; mais il y a créé ce socialisme féminin, qui tient périodiquement des conventions réformistes dans
lesquelles on agite bruyamment la question de l'émancipation de la femme. Dans plusieurs villes, la théorie des « amours libres » est clandestinement pratiquée par des adeptes des deux sexes. Le patricien de Rome
n'avait qu'une femme pour perpétuer son nom dans la cité, mais il avait le droit d'acheter un nombre illimité des plus belles esclaves pour en faire ses concubines. Dans les quinze États à esclaves de l'Union, la
même loi païenne existe de nos jours. Les planteurs du Sud n'épousent qu'une seule femme ; mais ces zélés protestants ne se font aucun scrupule de vendre à beaux deniers comptants les enfants qu'ils ont eus de leurs
esclaves. Le système social américain a fait son temps. La corruption des mœurs a envahi presque toutes les classes. De l'aveu du New York Herald, organe le plus important du journalisme américain, la
vénalité, l'ivrognerie, la débauche, le concubinage, même parmi les législateurs de Washington, dépassent toute croyance.
Mais à New York et dans toutes les grandes villes du littoral de l'Atlantique la dépravation morale a atteint, dans le peuple, des proportions effrayantes. Par suite de l'emploi d'un nombre considérable de marins
à la grande pêche, notamment à celle de la baleine, et aux lointaines expéditions, la quantité de jeunes filles vouées au célibat dans certains États du Nord devient incalculable. Nous le demandons à tout individu
non aveuglé par ses préjugés, si ces pauvres filles avaient le droit de disposer de leur main en faveur de l'homme de leur choix, si elles avaient toute la possibilité d'épouser légitimement un homme honorable,
droit dont elles sont investies dans l'Utah, verrait-on aux États-Unis ce nombre prodigieux de courtisanes ? Parcourez toutes les villes américaines : sitôt que la nuit paraît, ces misérables créatures inondent les
rues ; elles parcourent les promenades, se portent à tous les carrefours. Quand on a vu ce déplorable spectacle, qu'on vienne encore déclamer, si on l'ose, contre notre mariage patriarcal !
On ne s'attend pas sans doute à nous voir entrer dans des détails explicites sur les relations intimes des époux dans le territoire d'Utah. Le trait suivant édifiera suffisamment les lecteurs à cet égard :
« J'ai quarante-huit enfants, disait un jour publiquement en ma présence l'un de nos prophètes, et j'ai lieu d'espérer que le ciel m'en donnera bien d'autres encore. Aussitôt que l'une de mes femmes est enceinte,
elle devient pour moi sacrée, jusqu'à ce que son enfant soit sevré. Et quand l'une d'elles a cessé d'être féconde, sans discontinuer à l'entourer de tous mes soins, je cesse à l'instant mes devoirs d'époux envers
elle. C'est ainsi que doit agir tout elder d'Israël, s'il est véritablement serviteur de Dieu, et pour peu qu'il sache apprécier correctement le but et l'économie de l'institution du mariage patriarcal. « Avant cent
ans, mes descendants directs dépasseront en nombre la population de l'État de New York, qui est de quatre millions d'âmes… »
Si, avant un siècle, la postérité d'un seul de nos patriarches dépasse le chiffre de quatre millions, quelle sera donc vers cette époque la population totale de la Mormonie ? La question de la pluralité des
femmes est d'une extrême gravité. Nous nous réservons de la traiter plus tard sous toutes ses faces, religieuse, politique et sociale ; aujourd'hui nous nous contentons d'en référer à l'autorité de l'expérience. Un
fait bien démontré vaut mieux que dix mille pages de théorie. L'expérience prouvera que, loin d'avilir la femme, notre polygamie lui assure des avantages réels. Voici l'un des plus précieux : toute fille nubile a le
droit, dans l'Utah, de disposer librement de sa main et de l'offrir à l'homme de son choix. Les filles usent de ce droit avec une maturité de raison qui confondrait bien des Parisiennes. La pratique régulière des
devoirs de prière et de charité, l'assiduité et l'habileté au travail, sont en général les plus sûrs moyens d'attirer leur attention. Je puis moi-même, et sans nul amour-propre, me citer comme exemple à ce sujet. Je
n'étais déjà plus de la première jeunesse lors de mon séjour en Utah, et je ne réclame aucune parenté, même la plus éloignée, avec l'Apollon du Belvédère ; eh bien ! si j'avais accepté toutes les femmes jeunes et
vieilles, laides ou jolies, qui vinrent me poser la question dans mon ermitage, j'aurais aujourd'hui plus de femmes que Brigham Young lui-même. Ceci est dit pour l'édification des célibataires qui n'ont, comme moi,
de prétentions qu'à une beauté purement morale.
Comme c'est surtout au point de vue de la dignité de la femme que nos adversaires attaquent la polygamie, l'extrait suivant d'une lettre d'une dame d'Utah, nous paraît de nature à donner une idée de la
manière dont le principe est apprécié par celles-là mêmes que l'on représente comme avilies et démoralisées par la pratique de la pluralité. Cette lettre, écrite de la ville du Lac-Salé, le 12 janvier 1854, par
madame Belinda Marden Pratt à l'une de ses sœurs, est l'un de nos meilleurs traités spéciaux sur cette matière. Après avoir démontré par les Écritures que la polygamie, étant une institution divine sous les trois
dispensations patriarcale, mosaïque et chrétienne, avait nécessairement dû reparaître dans l'Église du Christ ici-bas, elle poursuit sa thèse en ces termes :
... « Chère sœur, mais laissons toute Écriture, histoire ou usage ancien ; allons à la loi de la nature. Quel est donc le grand but des relations de mariage ? Je réponds : la multiplication de notre espèce,
et, pour nous autres femmes, d'élever convenablement les enfants. Pour remplir ce but, la loi naturelle dicterait qu'un mari doit rester séparé de sa femme à certaines époques, d'après la constitution même de la
femme. En d’autres termes, leur union ne doit pas avoir pour but la satisfaction des sens, mais la procréation.
« La nature enseigne à la mère que pendant la formation et le développement de l'homme à l'état d'embryon, son cœur doit rester pur, ses pensées et ses affections chastes, son esprit calme, en même temps que
son corps doit être fortifié par un exercice convenable, sans que rien vienne la troubler, l'irriter et la fatiguer. Un bon mari doit entourer sa femme de tous les soins affectueux que réclame sa situation, mais en
même temps il doit s'abstenir de toute relation intempestive et prohibée par les lois mêmes de la nature, lois qui sont strictement observées par tous les animaux, sauf l’espèce humaine.
« La
polygamie, comme elle est sagement pratiquée sous la loi patriarcale de Dieu, tend donc directement à la chasteté des femmes ; elle est le gage d'une parfaite santé pour leurs enfants, et les préserve de tout mauvais
penchant héréditaire.
« Vous pouvez lire dans la
loi de Dieu, dans votre Bible, le temps et les circonstances dans lesquelles une femme doit rester à part de son mari. Pendant ce temps, elle est considérée comme impure, et s'il venait alors à elle, il pècherait
grièvement, tant contre la loi de la nature que contre les sages prescriptions de la loi de Dieu, révélées par sa parole. En un mot, il commettrait une abomination ; il pècherait contre son lui-même, contre sa femme
et contre les lois à l'accomplissement desquelles la santé, la moralité de ses descendants sont directement intéressées.
« La loi divine de la polygamie ouvre à toute femme saine et sage, une porte par laquelle elle peut devenir l'épouse honorable d'un homme vertueux et la mère d'enfants fidèles, robustes et honnêtes.
« Dites-moi maintenant,
ma chère sœur, si l'alliance d'Abraham ou la loi patriarcale de Dieu était répandue et tenue pour sacrée et honorable dans l'État que vous habitez, quelle femme, dans tout le New Hampshire, voudrait épouser un
ivrogne, un homme affligé de maladies héréditaires, un débauché, un paresseux, un dissipateur ? Quelle femme voudrait devenir une prostituée, ou vivre dans le célibat, renonçant aux douces relations du mariage ?
« Chère sœur, dans votre légèreté, vous me demandez : « Pourquoi pas la pluralité des maris aussi bien que
celle des femmes ? » À cela je réponds parfaitement : Dieu n'a jamais commandé ou sanctionné la pluralité des maris ; en second lieu, « le mari est le chef de la femme, comme Christ est le chef de l'Église, et il
est aussi le sauveur de son corps. » (Éphés. V, 23.) Nulle femme ne peut servir deux seigneurs. Troisièmement, un tel ordre de choses tendrait à la mort et non à la vie, ou, pour parler plus clairement,
multiplierait les maladies honteuses et non les enfants. En effet, la chose est activement pratiquée, depuis des siècles, dans un monde où elle est le mystère de la grande Babylone, mère des impudicités et des
abominations de la terre. En d'autres termes, c'est le résultat du mépris des saintes ordonnances de Dieu touchant le mariage. Cette loi laisse la femme exposée à l'isolement, sans mari, sans enfants ni amis, ou
à une vie de pauvreté, de solitude, exposée à la tentation, aux désirs déréglés, aux jouissances illicites, ou à la nécessité de faire de son honneur un honteux trafic. L'homme riche est tenté d'entretenir en
secret des maîtresses, tandis que la loi de Dieu les lui aurait données comme des épouses honorables. Ces circonstances engendrent le meurtre, l'infanticide, le suicide, les maladies, les remords, la ruine, le
désespoir, la mort prématurée, avec tout le cortége des jalousies, des misères poignantes, la défiance au sein des familles, les maladies contagieuses, et enfin l'horrible système de licence dans lequel des
gouvernements accordent à de belles filles une patente pour descendre, je ne dirai pas au rang de bêtes brutes, mais à une dégradation bien inférieure encore ; car toutes les espèces, dans la création animale,
excepté l'homme, s'abstiennent de ces abominables excès, et observent généralement les lois de la nature dans la procréation.
« Je le répète, la nature a constitué la femme autrement que l'homme et pour un but différent. La vigueur de celle-ci est dans le fleuve de vie qui coule en elle et nourrit l'embryon, le fait naître
et l'alimente sur le sein de sa mère. Quand la nature n'est pas en fonction pour atteindre ce but céleste, elle vient sagement à son secours, à des périodes régulières, pour entretenir en elle la pureté et la santé
sans épuiser la source de vie, jusqu'à un âge assez avancé, où il lui devient nécessaire à elle-même de cesser d'être féconde, afin de jouir d'une vie plus tranquille au sein du cercle de famille qui lui est attaché
par tant de liens, et qui, à cette phase de sa vie, est dans l'âge viril et peut lui procurer les soins et le confort qui lui conviennent, et où elle peut ainsi se préparer à un
changement de monde.
« Il n'en est pas ainsi
de l'homme ; sa force a un autre emploi. Il doit se mouvoir dans une sphère plus vaste. Si Dieu, dans cette vie, le juge digne de la promesse du centuple (Matthieu XIX, 29. Marc X, 29, 30), il
peut aspirer à la souveraineté patriarcale, à l'empire et à la domination ; il pourra devenir prince ou chef d'une ou plusieurs tribus, et, comme Abraham, il pourra mettre sur pied, pour la défense de sa patrie, des
centaines et des milliers de ses propres guerriers, nés « dans sa propre maison. »
« Un noble homme du Seigneur, plein de l'esprit du Tout-Puissant, qui est jugé digne de converser avec Jéhovah ou avec le fils de Dieu, ou avec les esprits des justes sanctifiés ; un homme qui enseignera à
ses enfants la vérité éternelle et les fera marcher purs dans cette voie, est plus digne d'une centaine de femmes et d'enfants que l'ignorant esclave des passions, des vices et des folies humaines, n'est digne de
posséder une seule femme et un seul enfant… »
De la restauration du
mariage patriarcal, de sa mise en pratique chez les saints modernes, sortiront dans le nouvel hémisphère les résultats politiques les plus inattendus. Comme on a publié bien des absurdités sur le despotisme
théocratique du pape des mormons, nous croyons devoir donner encore à ce sujet quelques renseignements recueillis par nous-même sur les lieux. Il est parfaitement vrai qu'en sa qualité de président de l'Église, Brigham Young, Moïse vivant de ce peuple, a seul l'autorité de lier et de délier les saints en tout ce qui concerne leurs relations matrimoniales. Il peut donc, pour des cas d'une haute gravité, prononcer le divorce.
C'est lui qui célèbre personnellement, ou par délégation, tous les mariages polygames. C'est là ce qui a donné naissance à cette croyance aussi générale qu'erronée, qu'il est l'arbitre souverain, autocratique, de
toutes les unions conjugales des mormons.
Nous avons deux formes de mariage. Le rite du mariage ordinaire est semblable à celui qui est suivi dans la plupart de sectes protestantes. Nul homme ne peut épouser une femme sans le consentement formel et
préalable des parents de celle-ci. Dans les campagnes, c'est ordinairement l'évêque qui, en présence des parents des conjoints et de deux témoins, célèbre ces sortes de mariage. Ils sont inscrits sur un registre
spécial.
Voici comment les choses se passent, en ce qui concerne les mariages polygames. Un des nôtres est-il déjà marié, et désire-t-il épouser une nouvelle femme ? Il va trouver d'abord les parents ou tuteurs de
la jeune fille. S'il a leur agrément, il s'adresse alors directement à la future, qui a toujours le droit d'accepter ou de refuser. A-t-il obtenu ce double consentement ? Il va demander un certificat à son évêque,
constatant qu'il est membre fidèle de l'Église. Il présente son certificat aux bureaux de la présidence, où on lui indique le jour et l'heure désignés pour la célébration de son mariage. Au jour convenu, il se
présente à la présidence avec son épouse, sa fiancée et ses parents. Le greffier inscrit sur un registre ad hoc le nom, l'âge et le lieu de naissance des parties contractantes. Le président interpelle
le fiancé, son épouse et sa fiancée, qui se tiennent debout en face de lui. Il dit à l'épouse : « Consentez-vous à donner cette femme à votre mari pour épouse légitime, dans le temps et dans toute l'éternité ? Si
vous y consentez, témoignez-le en plaçant sa main droite dans la main de votre mari. » Les mains droites du fiancé et de la fiancée étant ainsi réunies, l'épouse prend le bras gauche du mari. Puis le président,
s'adressant à l'homme, lui dit : « Frère untel, prenez-vous sœur unetelle par la main droite pour la recevoir comme vôtre, pour être votre épouse légitime, et vous pour être son légitime mari, pour le temps et toute
l'éternité, avec promesse de votre part que vous accomplirez toutes les lois, rites et ordonnances qui se rapportent à ce saint mariage, dans la nouvelle et éternelle alliance ? Agissez-vous ainsi en la présence de
Dieu, des anges et de ces témoins, de votre libre consentement et de votre libre choix ? » Le fiancé répond : « Oui. » Les mêmes paroles sont ensuite adressées à la fiancée, qui répond également : « Oui. » Alors le
président prononce ces paroles sacramentelles : « Au nom du Seigneur Jésus-Christ, et par l'autorité de la sainte prêtrise, je déclare que vous êtes légalement et justement mari et femme pour le temps et
l'éternité ; et je scelle sur vous les bénédictions de la sainte résurrection, avec le pouvoir d'y paraître revêtus de gloire, d'immortalité, et de vie éternelle ; et je scelle sur vous les bénédictions des Trônes,
des Dominations, des Puissances, des Exaltations, ainsi que celles d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Et je vous dis : Croissez et multipliez ; peuplez la terre entière, afin que vous puissiez trouver dans votre
postérité réjouissance et félicité au jour du Seigneur Jésus. Toutes ces bénédictions, ainsi que toutes les autres qui découlent de la nouvelle et éternelle alliance, je les répands sur vos têtes, sous la condition
que vous demeurerez fidèles jusqu'à la fin, avec l'autorité de la prêtrise, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen. » Le greffier enregistre alors sur le grand livre la date et le lieu du mariage, ainsi que
les noms des témoins. Tel est exactement le cérémonial avec lequel des milliers de mariages ont été contractés et célébrés dans l'Utah depuis quelques années. Voilà comment les choses se passent ; j'en parle de
visu, et je demande où l'on peut apercevoir dans tout ceci la trace d'une autocratie quelconque de la part de Brigham.
Nous l'avons dit, ce qui porte surtout les
mormons à épouser ainsi plusieurs femmes, c'est le devoir religieux de se créer rapidement une nombreuse famille. Or, en faisant même abstraction de toute
révélation, de tout commandement divin, nous croyons que la situation générale de l'humanité, et les conditions spéciales dans lesquelles se trouve le continent américain, font de la prompte multiplication des
habitants de ce continent l'une des nécessités sociales les plus impérieuses qui aient jamais existé. En France, nous sommes fiers de nos progrès en tout genre, de notre littérature, de nos découvertes
scientifiques, du premier rang que nous avons reconquis dans le monde. Né en France, j'aime ardemment ma patrie. Je me ferai toujours gloire d'être originaire d'une nation à jamais illustre parmi les plus illustres.
Mais chaque peuple a sa mission providentielle à remplir. L'Amérique a une superficie décuple de celle de l'Europe ; elle s'étend d'un pôle à l'autre, et, par conséquent, réunit les climats les plus variés. La
Tamise, la Seine, le Rhin, le Danube même, ne sont que d'insignifiantes rigoles à côté de ses fleuves ; ses havres et ses immenses golfes éclipsent tous ceux de l'ancien continent. Ses richesses minérales et
métalliques sont inépuisables, ses forêts sans rivales, ses terres vierges dépassent en fertilité celles des plus riches pays du globe. Elles peuvent tout produire, depuis la pomme de terre jusqu'à la vanille. En un
mot, l'Amérique est plus richement dotée et mieux favorisée sous tous les rapports possibles, que les quatre autres parties du monde, et pourtant sa population totale n'est guère que de soixante millions d'âmes,
quand elle serait capable d'en nourrir à elle seule trois ou quatre milliards. L'Amérique est la Terre Promise, dont l'autre était le symbole. Voilà pourquoi nous avons reçu la mission et les ordonnances nécessaires
pour peupler rapidement, très rapidement la Sion des derniers jours.
Combien de femmes a le prophète? Les uns ont dit vingt, les autres trente, quarante, soixante ; on lui en a attribué jusqu'à quatre-vingts. La vérité est qu'il en a quinze ; mais il est bon d'observer que
plusieurs de ces femmes, compagnes de sa jeunesse, et toujours traitées avec toute la déférence et les égards imaginables, ne sont plus pour lui que des amies. Ces quinze femmes vivent ensemble dans Lion's Mansion,
où chacune a sa chambre à coucher particulière. Elles prennent leurs repas en commun ; Brigham y assiste, fait les différentes prières de la journée, donne des instructions à ses enfants, et visite chacune de ses
femmes chaque jour. La première, c'est-à-dire celle qui occupe le premier rang par ancienneté de mariage, dirige les travaux intérieurs de cette grande famille.
Quelques autres patriarches, tels que Kimball, Orson Pratt, et autres chefs éminents de l'Église, vivent
également sous le même toit avec toutes leurs femmes. La maison du premier réunit l'élégance d'une habitation champêtre à tout le confort d'une maison de ville. Chaque femme a sa chambre particulière, et toutes
s'entendent, sous la direction de la plus ancienne, pour exécuter les divers travaux du ménage. Les enfants jouent ensemble, en se traitant de frère et de sœur, et tous portent le nom du père. Mais la plupart des
frères polygames tiennent leurs femmes dans des maisons séparées, et peu éloignées les unes des autres. Chacune alors élève et gouverne exclusivement ses propres enfants. Nous avons déjà dit quelles sont les règles
strictes et austères que suivent nos patriarches pour la mise en pratique de leur polygamie. Cette institution est beaucoup trop récente pour qu'il soit déjà possible d'en apprécier les résultats. Les règles
ordinaires de la statistique se trouveraient ici complètement en défaut. Nous nous bornerons à donner, à titre de renseignement historique, le produit d'un recensement fait à la fin de 1858, pendant la dernière
campagne des Américains contre les mormons. Ce document porte à trois mille six cent dix-sept le nombre des maris polygames en Utah. Ce chiffre se décompose ainsi :
Maris ayant sept femmes et davantage…………………..387
Maris ayant cinq femmes…………………………………..730
Maris ayant quatre femmes………………………………1100
Maris
ayant plus d'une femme et moins de quatre…… 1400
----------
3617
Plaçons ici une anecdote qui introduira le lecteur dans un ménage mormon. La presse de Paris n'ayant guère
servi jusqu'ici que d'écho aux divagations des journaux américains, on croit généralement en France que le plus dur esclavage, la plus humiliante dégradation, pèsent sur le beau sexe dans le territoire d'Utah. Voici
l'anecdote :
Un jour, ce qui nous arrivait assez fréquemment, nous nous trouvions dans le salon de John Taylor, l'un
des douze, et le seul européen qui soit apôtre. Nous étions à causer familièrement avec lui et sa première femme, quand survinrent deux jeunes et belles dames, très bien mises, ayant chacune un superbe enfant
nouveau-né dans ses bras. Il est bon de vous dire qu'il a sept femmes, toutes convenablement logées à part dans les alentours de sa maison. Nous vîmes ces dames présenter successivement leur enfant à M. Taylor,
leur mari, qui, après les avoir embrassés, les remit lui-même sur les genoux de sa première femme. Celle-ci, dame anglaise des plus respectables, se mit alors à les choyer et à les dorloter absolument comme si ces
deux chérubins étaient sortis de ses propres flancs. Ensuite une conversation des plus gaies s'engagea très naturellement parmi ces dames.
Et voilà comment nous avons vu, dans une foule d'autres maisons, de jeunes et belles femmes déployer les
unes pour les autres des sentiments d'affection, impossibles dans aucune des sociétés dites chrétiennes. La paix et l'harmonie règnent en général dans nos ménages polygames. Nous pourrions invoquer à cet égard de
nombreux témoignages. Il y a sur les bords du lac Salé des dames capables de briller dans les premiers salons de l'Europe.
Il en est de la polygamie comme de tous les autres problèmes qui ont été si hardiment posés par le mormonisme. Toute la question est de savoir si cette restauration du mariage patriarcal vient de Dieu ou
des hommes. En dehors des Écritures, l'une des plus fortes preuves que l'on puisse produire en sa faveur, c'est que les femmes, non pas seulement celles d'Utah, mais des milliers de saintes répandues dans les
États-Unis, en Angleterre, en Suisse, en Scandinavie, enfin un peu partout, ont généralement accepté cette loi. Laissons donc parler la voix puissante de l'expérience.
À en juger simplement par les fruits
merveilleux qu'elle a déjà produits dans l'Utah, je considère la polygamie, entre les mains des
mormons, comme la massue d'Hercule. En effet, la mise en pratique des austères enseignements de nos prophètes sur cette
loi révélée donnera naissance à une population saine, mâle et robuste. Il sortira du sein de nos montagnes des hommes doués d'une force extraordinaire ; notre mariage patriarcal enfantera rapidement une race de
véritables géants.
La polygamie a été le prétexte des attaques les plus vives qui aient été dirigées contre les
mormons, même par des publicistes sérieux. C'est donc l'occasion de dire ici un mot de leurs travaux, et notamment
de l'ouvrage le plus considérable qui ait été publié sur nous en France, le Voyage au pays des
mormons, de M. Jules Remy. Trois choses nous ont frappé dans cet ouvrage : les efforts louables, quoique souvent
malheureux, de son auteur pour demeurer impartial ; les pompeux éloges qu'il prodigue partout aux
mormons, mais surtout l'inanité des arguments qu'il produit pour démontrer l'imposture du fondateur de cette œuvre.
Pour lui, Joseph Smith n'est qu'une « sorte de Tartufe sauvage et gigantesque, plus curieux que l'autre, mais qui, pour avoir fait plus de mal, est peut-être moins digne de mépris. » Parti de Sacramento (Californie)
en compagnie de M. Brenchly, naturaliste anglais, M. Remy a bravement dépensé quarante mille francs pour aller passer un mois sur les bords du
lac Salé. Dans quel but ? Pour avoir le droit de dire qu'il avait étudié
sur les lieux ce phénomène si rare d'une nouvelle religion, d'une puissante Église-nation, surgissant tout d'un coup au milieu d'une grande société démocratique. A-t-il surpris le secret de ce curieux phénomène
social ? Non. M. Remy part de cette supposition que le prophète américain n'a été toute sa vie qu'un spéculateur religieux, un habile imposteur, et toute son argumentation repose entièrement sur cette base.
Or, en en élaguant simplement certaines pages, on ferait de son livre même une véritable apologie. L'histoire des
mormons écrite par notre touriste est généralement exacte, sauf un certain nombre d'inventions
apocryphes qu'il a eu le tort d'y joindre, sur la foi de nos ennemis. Ainsi, la banqueroute du prophète Joseph, la fameuse doctrine de la femme spirituelle, la résurrection de la calomnie usée qui fait du
Livre de Mormon un plagiat du roman de Salomon Spaulding, les épreuves formidables de l'Endowment House, la redoutable société secrète des Danites ou anges destructeurs, l'organisation de la maçonnerie
dans l'Utah, l'étude très sérieuse qu'en feraient les mormons sous des chefs exercés, etc., sont autant de fables qui déparent sa narration. Dernier écrivain français qui ait parlé de nous, M. Remy insiste tellement
sur la prétendue contrefaçon commise par Joseph Smith au préjudice de Salomon Spaulding, ancien ministre protestant de l'Ohio, qu'il nous force à nous occuper de cette accusation puérile. Quel homme sérieux admettra
jamais qu'un jeune paysan illettré ait su métamorphoser un roman historique de quelques pages en une Bible nouvelle, et qu'il ait pu, en treize ans de temps et en plein XIXe siècle, la faire accepter comme une
révélation divine par des hommes très éminents, et par plus de cent cinquante mille prosélytes ? Fabriqué dès l'année 1834 par certains ministres américains, ce conte ridicule a été si souvent et si victorieusement
réfuté, que, depuis près de vingt ans, nos ennemis n'osent plus le mettre en avant aux États-Unis. Cela est tellement vrai, que M. Agénor de Gasparin, c'est-à-dire l'un des plus habiles écrivains du protestantisme en
France, ayant publié dans les Archives du christianisme (années 1852 et 1853) un travail considérable contre les
mormons, tout en exhumant cette fable du roman de Spaulding, n'osait plus dès lors y adhérer
formellement. Il se tirait de ce mauvais pas par un détour assez habile. « Nous ignorons, dit-il, ce qui en est, et à vrai dire, nous nous en inquiétons peu. Ceci est trop sérieux pour que nous nous préoccupions de
propriété littéraire. » C'est dans le texte même du Livre de Mormon que M. de Gasparin s'est efforcé de trouver des preuves sérieuses d'imposture. Il a noyé quelques rares objections dans six longs articles.
Ceux qui voudraient s'édifier sur la puissance de ses arguments n'ont qu'à lire l'ouvrage intitulé : Les
mormons et leurs ennemis, par F. B. H. Stenhouse (Lausanne 1854), important écrit apologétique, omis
sans doute involontairement par M. Remy dans sa liste des ouvrages de notre Église.
La lecture de l'étude de M. de Gasparin a produit sur moi un effet qui assurément n'était pas entré dans les prévisions de son auteur. Elle contribua beaucoup à me faire partir pour aller étudier sur les
lieux la société de ces « bandits religieux (sic) » dans leur affreux repaire du
lac Salé. Grâce à M. de Gasparin, je sais maintenant, mieux que jamais, à quoi m'en tenir sur les assertions
erronées qu'il a prodiguées contre les mormons.
Je saisis cette occasion pour remercier l'illustre publiciste d'avoir conseillé, dans son pieux libelle, à ses coreligionnaires d'Amérique, d'aller exterminer les colons d'Utah. Pour avoir suivi ce sage
conseil, M. Buchanan y a gagné l'honneur d'avoir été le dernier des présidents des États-Unis. Aujourd'hui, sous la présidence de son successeur, la grande république de l'Occident tombe en poussière. M. de
Gasparin a récemment publié sous ce titre : Un grand peuple qui se relève, un livre qui nous dévoile sa profonde sagacité politique. Onze cent mille baïonnettes américaines travaillent actuellement à la
restauration pleine et entière de l'œuvre de Washington, pour réaliser les prophétiques conseils de M. de Gasparin. Nous verrons, dans le dernier chapitre, quel sera le dénouement final des grands événements qui
s'accomplissent de l'autre côté de l'Océan.
Si nous avions à relever toutes les erreurs qui déparent l'étude de M. Remy, la liste en serait encore longue. « Les écrits publiés sur les
mormons, dit-il dans sa préface, se trouvent entachés
d'inexactitudes ou plutôt d'erreurs si nombreuses, que j'ai vu là un sujet à traiter, un sujet que je pouvais aborder avec d'autant plus de confiance que j'avais eu le privilège d'étudier au cœur même de leur empire
ces nouveaux sectaires. » Il les a si bien étudiés, qu'il n'a pas même compris ce principe des plus élémentaires, que les
mormons sont tous indistinctement prêtres, tous attachés à l'un des grands corps de leur
hiérarchie. Pendant son séjour d'un mois sur les bords du lac Salé, il n'a guère pu voir que la surface des choses. L'entretien qu'il s'attribue avec une dame mormone très intelligente sur la mise en pratique du
mariage patriarcal n'est qu'une paraphrase ingénieuse de l'opuscule de madame Belinda Marden Pratt, que nous citions précédemment : Delence of polygamy, by a lady of Utah. Il a étudié l'important problème de
la pluralité des lemmes dans le plus violent libelle qui ait été publié contre les
mormons, celui de John Hyde, cet illustre renégat dont nous avons déjà parlé. C'est là qu'il a pris ce qu'il raconte du prétendu
mépris de Brigham pour les livres et les savants. Avant de songer aux études classiques, il fallait défricher l'immense désert, cultiver la terre, se bâtir des maisons, se faire des habits, en un mot, se créer le
nécessaire. C'est ce que firent héroïquement les mormons. M. Remy trouve étrange « qu'au-dessus des écoles primaires il n'ait rien vu chez les
mormons qui puisse être assimilé à nos collèges. » C'est absolument comme
si l'on reprochait à un enfant qui vient de naître de ne pas porter de moustaches. Au moment de sa visite, la capitale des saints comptait sept ans d'existence. Le plus grand des prodiges eût été de trouver sur les
bords du lac Salé des établissements universitaires analogues à ceux de Paris. C'est encore John Hyde qui a appris à notre voyageur que Brigham a toujours fait une opposition systématique aux tentatives de certains
professeurs mormons pour ouvrir des écoles supérieures sur les bords du lac
Salé. Il est parfaitement vrai que, dans l'unique but d'empêcher tout schisme dans l'Église, il a constamment combattu la tendance d'Orson
Pratt à s'aventurer dans le sombre labyrinthe de la métaphysique. Certaines spéculations philosophiques devaient éveiller la sollicitude d'un tel pasteur du peuple. M. Remy fait un éloge pompeux « d'Orson Pratt,
l'apôtre, le philosophe, le théologien, homme d'un vaste savoir en toutes choses et surtout en mathématiques et en astronomie, âme candide et pure, qu'on ne peut voir sans regret plongée dans les ténèbres de la foi
mormone. » Il nous apprend gravement « qu'on est si convaincu du danger de l'instruction acquise par l'étude qu'on entend souvent les
mormons les plus sincères dire très sérieusement qu'Orson Pratt est trop savant
pour rester longtemps hors de la perdition; aussi s'attend-on à le voir apostasier un jour ou l'autre. » En attendant que cette prophétie se vérifie, Orson Pratt a rétracté publiquement, le 27 janvier 1860, certaines
erreurs qu'il avait avancées dans sa métaphysique, sur l'essence intime de la divinité. Son amende honorable a été complète et d'autant plus méritoire, quelle était entièrement spontanée.
D'après M. Remy, l'immense majorité des saints n'aurait été conquise
à l'œuvre de l'imposteur Joseph que par les magiques jongleries de nos missionnaires, jongleries dont les détails fantastiques remplissent plusieurs pages. Les appréciations psychologiques qu'il consacre à expliquer
les conversions à la nouvelle religion, ainsi que les pratiques dont se servent les thaumaturges mormons pour les opérer constituent, à notre avis, la partie la plus amusante de son livre. D'après cette
interprétation, l'Utah ne serait qu'un immense Charenton. Mais, chose étrange, il prodigue en même temps de pompeux éloges aux habitants de ce Charenton. Ce sont des mystiques, mais sages, des fanatiques, mais
vertueux, des polygames, mais d'une chasteté exemplaire. Il nous dépeint le chef de ces pauvres fous, « le premier pape des
mormons, » sous les traits les plus aimables. C'est un despote introuvable, un autocrate
impossible.
Nos observations personnelles, résultat d'un séjour plus long, d'études plus approfondies que celles de M. Remy sur les bords du
lac Salé, nous autorisent à infirmer complètement les récits des apostats qui
ont abusé de sa crédulité, ainsi que ses ridicules appréciations psychologiques, en ce qui concerne cette fantasmagorie mystique dont il fait honneur à nos missionnaires. Une expérience de onze années nous a
appris que les visionnaires finissaient tous par quitter notre Église. De 1855 à 1859, nous avons trouvé çà et là dans l'Utah quelques jeunes têtes exaltées, mais aucun fanatique.
D'après M. Remy, Joseph Smith n'a été toute sa vie qu’un imposteur, mais sa fable des lames d'or a produit le plus grand phénomène social du présent siècle. Ce peuple, composé des éléments les moins
homogènes, est le peuple le plus moral qui existe sous le soleil. Il réalise pleinement la fraternité chrétienne, sous la houlette d'un pasteur tendrement chéri de ses ouailles. Ceci nous démontre très clairement
que le bien peut naître du mal, le bonheur du mensonge, la vérité de l'erreur, l'unité religieuse, politique et sociale d'un peuple, du cerveau d'un faux prophète : ce qui revient à dire que Satan est plus habile,
plus puissant que Dieu même. Voilà l'étrange paradoxe que nous développe en deux volumes M. Jules Remy, naturaliste.
L'appel chaleureux, qu'il adresse au congrès fédéral pour l'engager à accorder aux
mormons leur autonomie politique, est une des pages les meilleures de son livre. Depuis douze ans, le congrès nous repousse
systématiquement de l'Union, comme État souverain. Au milieu des circonstances si critiques où se trouve le peuple américain, ce qui nous surprendrait le plus, ce serait de voir les législateurs de Washington faire
droit aux instances honorables de notre compatriote. Enfin son ouvrage contient une grave objection scientifique contre l'œuvre de Joseph. Nous la reproduisons sans l'atténuer en quoi que ce soit.
Le 5 juillet 1835, le fondateur du mormonisme acheta des momies égyptiennes et des papyrus, dont il traduisit une dizaines de pages dans le Times and Seasons en 1842, sous ce titre : Le Livre
d'Abraham. « Traduction d'anciennes annales sur papyrus qui, des catacombes d'Égypte, sont tombées dans nos mains, et qui paraissaient être écrites d'Abraham quand il était en Égypte. Traduit du papyrus par
Joseph Smith. » On trouve dans le The Pearl of Great Price (Liverpool, 56 pages in-8°), la traduction en anglais de ces écrits d'Abraham, avec le fac-simile de trois des papyrus. M. Remy ayant
soumis ces fac-simile à l'examen de M. Théodule Devéria, jeune égyptologue du musée du Louvre, celui-ci n'a trouvé dans ces papyrus que des rituels funéraires d'Osiris. » Son interprétation publiée en regard
de celle de Joseph Smith, en diffère complètement. Après cet appel à la science, M. Remy conclut triomphalement par ces paroles : « Après les révélations que nous venons de faire, si les
mormons persistent à
croire que leur prophète ne savait pas mentir, ils conviendront, au moins, que la puissance divinatoire de l'Urim Thummin n'est pas infaillible. »
On le voit, l'objection est des plus sérieuses. Mais maintenant que la science a parlé, qui nous dira que son verdict est sans appel ? Qui voudra se charger de nous prouver que les règles posées par
Champollion pour déchiffrer les glyphes égyptiens sont immuables ? Nous ignorons par quel moyen Joseph a étudié ces papyrus, dont il n'a, au surplus, traduit que quelques pages. Il y a là, nous l'avouons sans détour,
une difficulté que l'avenir éclaircira sans doute. Mais on va trop vite et trop loin en prétendant faire de cet incident secondaire et assez obscur, un Waterloo scientifique du mormonisme. Ce Waterloo ne sera
accompli que le jour où un nouvel Œdipe aura exploré, déchiffré les monuments glyphiques disséminés des bords de la baie d'Hudson à ceux de la Plata, et y aura trouvé l'infirmation des faits attestés par le Livre
de Mormon. Nous attendons avec pleine confiance cette épreuve, en souhaitant à la civilisation et aux savants de l'ancien monde le temps et la possibilité de l'accomplir.
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