Mémoires d'un mormon

 

 

Louis Bertrand

 

Collection Hetzel, Paris, 1862

 

 

Chapitre VII 

 

L’immigration. - Caisse du fonds perpétuel. - Organisation des compagnies. - Corral. - Aspect des prairies. - Bisons. - Rencontre avec les Sioux. - Détails sur les Indiens. - Miracle de courage.

 

 

      L'immigration ayant une grande importance dans la nouvelle religion, nous allons initier le lecteur à la manière dont les saints effectuent cette partie de leur œuvre. Les détails suivants sont scrupuleusement conformes à nos souvenirs personnels.

 

      Les prosélytes émigrent à leurs frais, mais on vient en aide aux moins fortunés. Depuis dix ans, une caisse spéciale a été créée sous le nom de Fonds perpétuel, pour subvenir aux dépenses de l'immigration de tous les saints indigents. Fondée sur des bases larges et libérales, administrée par nos chefs les plus éminents, et constamment alimentée par des dons volontaires, cette caisse a déjà employé plus d'un million de francs pour cet objet. Or, comme les individus qui émigrent dans ces conditions sont tenus de rembourser peu à peu les avances qui leur ont été faites, et que les fonds de cette caisse, exclusivement consacrés à l'immigration des pauvres, s'accroîtront ainsi sans cesse, un jour notre « Fonds perpétuel » deviendra une institution financière de premier ordre.

 

      C'est de Liverpool que partent nos émigrations européennes. L'Église a, dans cette ville, une agence spéciale, qui affrète ordinairement tout un navire pour chaque voyage. L'ordre le plus parfait préside à l'installation de nos émigrants à bord. Pour la propreté, la décence, le confort et l'abondance des provisions, il y a une différence sensible, toute à notre avantage, entre nos émigrations et celles des autres étrangers qui passent en Amérique. Nous pourrions invoquer, à l'appui de cette assertion, des documents émanant du parlement anglais. Placées sous la direction d'un président et de deux conseillers, divisées en tribordais et en bâbordais, et subdivisées en escouades, nos compagnies à bord d'un navire offrent constamment l'image et la régularité d'un corps militaire. Gardes pendant la nuit, lavage de l'entrepont, distribution journalière de l'eau, heures fixes pour la cuisine et les repas, récréations, réunions publiques sur le pont, rien enfin n'est négligé pour rendre ces voyages aussi commodes qu'attrayants. Il est rare que des mariages n'aient pas lieu durant la traversée. Je me souviens du coup d'œil que présentait le Chimborazo, superbe trois-mâts américain qui nous transporta de Liverpool à Philadelphie, lorsque, ainsi divisés et installés dans son immense entrepont, nos six cents émigrants mormons chantaient ensemble leurs beaux cantiques de Sion en trois langues différentes : en français, en anglais et en gallois. Chaque dimanche un autre spectacle, non moins curieux, nous était donné sur le pont. Le grand cabestan se transformait en tribune sacrée, du haut de laquelle nos orateurs prêchaient en plein vent à tous les passagers et à l'équipage.

 

      Débarqués à New York, nos émigrants sont immédiatement dirigés par les voies ferrées sur Florence, petite ville du Nebraska, située sur la rive gauche du Missouri, où depuis cinq ans s'organisent nos caravanes pour franchir les quatre cents lieues de désert qui séparent ce territoire du lac Salé. Les émigrants passent là plusieurs semaines, réunis dans le même campement, au nombre de deux ou trois mille, en attendant que nos agents se soient procuré les vivres, le bétail et les chariots nécessaires au voyage. Chaque caravane se compose ordinairement de cinq à six cents personnes, avec un matériel d'une cinquantaine de chariots traînés par des bœufs.

 

      L'organisation presque militaire de ces compagnies caractérise d'une façon particulière l'esprit d'ordre qui, en toutes circonstances, préside aux mouvements des mormons. Nos convois sont divisés en petites compagnies de dix chariots chacune, que commande un capitaine, et ces diverses compagnies marchent sous la direction d'un chef qui exerce le commandement général de la caravane. On le voit fréquemment galoper à la tête de sa colonne, allant à la recherche du meilleur gîte pour la nuit. Vétérans de l'Église, ces chefs connaissent parfaitement toutes les localités qu'ils ont à traverser, comme aussi les noms des rivières, des moindres ruisseaux et de tous les campements qu'ils ont à faire pendant cette longue marche. Rien de pittoresque comme ces convois de chariots mormons, couverts d'une toile blanche, traînés par leurs attelages de bœufs, cheminant lentement à la file, à travers les ravissantes prairies du Kansas ou du Nebraska.

 

      Je n'oublierai de ma vie les douces émotions que j'éprouvai à la vue de l'immense tapis de verdure qui, en sortant d'Atchison, sur le Missouri, se déroula tout d'un coup devant moi, et sur lequel nous marchâmes jusqu'à l'étape de Mormon Grove, joli bouquet d'arbres situé à onze milles plus loin dans le Kansas. C'était la première fois que je contemplais les prairies américaines. Environ trois mille individus, empruntés aux principales nationalités de l'Europe, se trouvaient là réunis dans un même campement, en attendant le jour de leur départ pour le lac Salé. Des parfums d'une suavité incomparable s'exhalent de ce jardin enchanté du désert, plus grand à lui seul que bien des États de l'Europe. Toute cette région apparaît au voyageur comme une vivante image d'Éden, conservée et retrouvée dans le nouveau monde. C'est surtout au printemps que l'aspect en est féerique et presque divin dans les plaines du Kansas et du Nebraska, quand l'herbe jeune et touffue se pare d'innombrables fleurs de toute forme et de toute nuance. Ce tapis d'odorante verdure s'étend souvent à perte de vue, sans trahir aux yeux les plus perçants la moindre ondulation. D'autres fois, au contraire, cette majestueuse uniformité fait place à des paysages d'une variété et d'un charme infinis. Soudain l'horizon se relève et se rapproche ; le terrain se présente gracieusement accidenté de bouquets d'arbres pittoresquement groupés, d'eaux limpides qui tantôt se réunissent en lacs paisibles, tantôt s'éparpillent en ruisseaux capricieux, de collines entre lesquelles de fraîches et mystérieuses coulées semblent provoquer le regard.

 

      Quand le chef de la caravane a fait choix d'un emplacement favorable pour la nuit, on procède immédiatement à l'organisation du corral, suivant l'usage traditionnel du pays. Le corral est un vrai camp retranché, de forme ovale, ouvert à chaque extrémité. À mesure que les chariots abordent le terrain choisi, ils se divisent en deux files et vont les uns après les autres se ranger symétriquement des deux côtés du camp, de manière à ne laisser entre eux que deux pieds de distance. Puis une forte chaîne les relie tous ensemble, et fait de ce retranchement improvisé une citadelle facile à défendre au besoin contre les Indiens. Ce mode de campement fortifié est celui des anciens pionniers américains. Il fut adopté lors de notre première émigration, et l'on s'y conforme toujours, bien que les dispositions de la plupart des tribus dont on traverse le territoire soient généralement pacifiques, et même amicales.

 

      Une fois débarrassés de leur joug, les bœufs se répandent dans les meilleurs herbages, où ils sont gardés toute la nuit par un piquet de jeunes gens armés de carabines, qui se relèvent de deux en deux heures. Cette garde nocturne a pour but principal d'empêcher ce qu'on appelle, dans la phraséologie particulière du Far West, une stampede de la part des Indiens. Ce mot, richement technique, mérite quelques explications.

 

      Les Pawnees, les Sioux, les Crows et autres tribus nomades très belliqueuses, répandues dans ces immenses plaines de l'Ouest, ne vivent que du produit de leurs chasses et sont souvent en quête d'aventures au dépends des blancs. Parmi les tribus indiennes du bassin de la Platte, les Cheyennes tiennent le premier rang. Ne pouvant assaillir à force ouverte les nombreuses caravanes d'émigrants, ils ont recours à la ruse. Malheur à la compagnie qui, dans certains parages, néglige de faire bonne garde la nuit sur ses animaux. Deux ou trois Indiens suffisent pour la dépouiller entièrement, en peu d'heures, de tous ses moyens de transport. C'est pendant le silence de la nuit que les Peaux-Rouges se livrent à ce genre de maraude. Un d'eux pénètre à pas de loup vers le centre du troupeau de bœufs. Au moment où, couchés par terre, ils se reposent en ruminant, il se met tout à coup à agiter vivement, et dans tous les sens, une peau de bison, en poussant une série de cris sauvages capables d'effaroucher tous les diables de l'enfer. Saisis d'épouvante, les bœufs se lèvent soudain et s'enfuient avec une vitesse incroyable dans toutes les directions. Le lendemain matin, les Peaux-Rouges n'ont plus qu'à se mettre en quête pour rassembler ce bétail éparpillé, et voilà ce qu'on appelle une stampede.

 

      Les mormons dressent leurs tentes symétriquement en dehors du corral, et allument leurs feux sur la même ligne. Aux femmes incombe naturellement le soin de faire la cuisine et de cuire le pain. À cet effet, chaque famille est munie d'un petit four portatif en fonte. Au moyen de cet outillage primitif, je fabriquais moi-même tous les jours le mien, digne de figurer sur la table d'un roi, tant il était exquis.

      Rien de pittoresque comme l'aspect d'un camp de mormons, assis sur les bords sauvages de la rivière Nebraska, et vis-à-vis d'un petit archipel d'îles boisées. C'est surtout pendant les loisirs d'un séjour que nos camps offrent un coup d'œil animé, et souvent des tableaux variés dignes du pinceau de l'artiste. Parmi les émigrants, les uns se livrent à la pêche ou à la chasse, les autres butinent dans les îles des fruits, et surtout des raisins sauvages (Iabruska).

 

      On sait que plusieurs tentatives pour acclimater les raisins d'Europe ont échoué jusqu'ici sur divers points du sol américain. Toutefois, ces tentatives n'ont été ni assez nombreuses ni assez suivies pour qu'on puisse en induire l'impossibilité absolue de cette transplantation. Mais la voie des semis me semble infiniment préférable. Lors de mon premier voyage, une réussite partielle vint récompenser mes efforts. Depuis mon retour à Paris, ayant envoyé des pépins de raisins empruntés à nos meilleurs crus, j'ai récemment appris que ces pépins avaient parfaitement levé et promettaient une végétation des plus vigoureuses. Je suis convaincu que, par le semis, nos meilleures cépées pourront se naturaliser dans l'Utah. J'attache un grand prix à cet essai d'acclimatation d'un produit qui est une des gloires pacifiques de mon pays. Peut-être un jour des compatriotes malheureux me devront un adoucissement aux souffrances de l'exil, en retrouvant chez les mormons nos vins de France ! Après le raisin, ce sont les prunes sauvages qu'on trouve le plus abondamment dans cette région. Dans certaines localités, notamment le long des bords richement boisés de la Little Blue (Petite Rivière Bleue), la nature a fait des plantations considérables de pruniers. Les coyotes, ou loups de prairie, sont fort avides de leurs fruits.

 

      Les caravanes peuvent fréquemment s'approvisionner de poisson. La Sweet Water (rivière douce) est le courant d'eau le plus poissonneux que l'on rencontre sur la route. Dans la caravane dont je faisais partie, mes compagnons s'ingéniaient pour varier un peu leur nourriture. L'abondance du poisson était telle en certains endroits, qu'avec un simple drap de lit nous fîmes des pêches vraiment miraculeuses. Chose assez singulière, nous ne trouvâmes là qu'une seule espèce de poisson.

 

      La vallée de la Platte offre les chasses les plus abondantes, les plus pittoresques qui puissent se rencontrer dans le monde entier ; aussi reçoit-elle aujourd'hui de fréquentes visites de gentlemen anglais. On y trouve des myriades de bisons (bos americanus), variété de buffle particulière à ces régions. Un parc naturel de 100,000 lieues carrées s'étend le long des montagnes Rocheuses et des bords du Missouri. Là vivent en hordes nomades des quantités incroyables de ces puissants quadrupèdes, dont la chair est la nourriture habituelle des Peaux-Rouges. Parfois nous en avions en vue de vraies armées ; la terre, aussi loin que le télescope pouvait l'embrasser, en était littéralement couverte. L'aspect de ces gigantesques animaux, tantôt paissant au repos, tantôt s'ébranlant, se divisant et se subdivisant en une multitude de troupeaux, pour galoper en sens contraire à travers l'immensité de ces prairies, est un spectacle vraiment imposant, l'un des plus curieux qu'il m'ait été donné de contempler ici-bas. Un jour, les hordes de ces animaux étaient tellement nombreuses et si peu farouches, qu'un superbe mâle, s’en détachant en éclaireur, vint tête baissée, et en courant à toutes jambes, couper notre convoi, après avoir brisé une grosse chaîne dans l'impétuosité de son élan. Nous étions, en ce moment, en vue de la rivière du Nebraska. Plusieurs bisons tombèrent ce jour-là sous nos balles. L'un d'eux, jeune mâle d'environ quatre ans, pouvait peser de treize à quatorze cents kilogrammes. Nous aurions pu en abattre un bien plus grand nombre. Mais notre caravane ayant subi un retard considérable, le chef hâtait continuellement notre marche, ce qui nous permit rarement le plaisir de la chasse.

 

      L'aspect du bison, armé de ses deux cornes redoutables, avec son ample crinière et sa fourrure noire à poils rudes et grossiers, est étrange et presque repoussant. Pris jeune, il est pourtant susceptible d'être apprivoisé. Sa chair est excellente à manger, mais celle de la femelle est bien supérieure à celle du mâle. La bosse de cet animal surtout est un mets auquel les romanciers américains ont fait en Europe une réputation méritée. Ajoutons que les Indiens savent donner aux tranches finement découpées de la chair de bison, et séchées au soleil, un fumet particulier et une saveur exquise.

 

      Plusieurs variétés de cerf et d'antilope habitent également ces parages, et animent la prairie du spectacle de leurs courses impétueuses et folles. Pendant le silence de la nuit, l'ours gris, l'un des plus terribles animaux qu'on puisse rencontrer, fait entendre assez souvent ses grognements sauvages. Enfin, chaque soir, on est assourdi par les glapissements des coyotes, ou loups de prairie. C'est un animal chétif et très poltron, bien différent du loup qui habite les montagnes.

 

      La première fois que j'ai traversé ces plaines, il y avait dans la caravane trois chœurs rivaux de chanteurs français, anglais et gallois. La race latine, représentée par des Français, par des habitants de Jersey et Guernesey, des Suisses et des Italiens, en tout soixante-douze individus, y soutenait vaillamment son antique renommée musicale. Nous sommes loin de nous faire illusion sur la valeur littéraire des chants qu'ils improvisaient pendant la marche, mais ils avaient pour nous le grand mérite d'associer à l'impression des sites grandioses et sauvages qui nous environnaient, à l'espoir même d'une patrie nouvelle, les sons de la langue maternelle, le cher souvenir du pays natal.

 

      C'était surtout le soir que nos campements étaient pittoresques, avec leur citadelle centrale entourée de nos tentes et d'une ceinture de feux bien alimentés.

Là, les ménagères fabriquaient leur pain quotidien dans leurs petits fours de fonte ; ici leurs maris, couchés sur l'herbe autour d'un grand feu, racontaient tour à tour des histoires. Plus loin, on entendait nos trois chœurs se disputer la palme du chant ; ailleurs, des groupes nombreux se livraient gaiement au plaisir de la danse. À l'exemple du prophète Brigham, dont nous avons déjà mentionné le talent chorégraphique, les mormons d'Utah sont généralement d'habiles danseurs. Qui le croirait ? À peine les tentes étaient-elles dressées, à peine avaient-ils expédié leur frugal repas, que, tous les soirs, la plupart de nos jeunes gens, oublieux des fatigues de la journée, se mettaient régulièrement à danser jusqu'à minuit.

 

      Au point du jour, les sons éclatants du clairon éveillent tout le monde, partout les feux se rallument pour l'importante opération du déjeuner, et les bœufs, repus et bien reposés, sont ramenés au milieu du corral. Une fois réunis là, les deux larges ouvertures se ferment, chacun prend ses animaux, les attelle à son chariot, et le départ général recommence.

 

      La route, presque toujours belle et bien tracée, serpente à travers des plaines indéterminables. Les parties sablonneuses sont les plus difficiles à franchir. On traverse les rivières à gué ; Green River, aussi large que la Seine, est la plus considérable. Il faut passer le Nebraska quatre fois. On côtoie durant l'espace d'environ deux cents lieues la rive droite de cette rivière, où viennent s'abreuver journellement des millions de buffles. On double les attelages aux montées et aux passages les plus difficiles. Les marches journalières ne sont guère que de quinze à vingt milles ou de cinq à six lieues. Aujourd'hui, nos vétérans du mormonisme font ces longs trajets comme une simple promenade. Pour donner l'exemple à nos jeunes gens, j'ai moi-même fait à pied les quatre cents lieues, sans monter un seul instant sur mon chariot ; et deux jeunes filles, nos compagnes de ce voyage, suivirent bravement mon exemple. Le voyage s'accomplit, terme moyen, en soixante-quinze jours avec des bœufs. Au retour, nous n’en mîmes que vingt-huit avec des mules. Les visites pacifiques des Indiens sont la principale distraction de nos caravanes dans ces parages. Une anecdote suffira pour donner au lecteur une idée de ces rencontres avec les enfants du désert.

 

      C'était le 22 septembre 1855. Notre convoi, fort de cinq cents âmes et de quarante-cinq chariots, cheminait lentement à travers une vaste pleine couverte d'artemisia [armoise, note de La feuille d'olivier] (sage brush), sorte de sauge, quand une bande nombreuse de Sioux, tous à cheval, vint nous barrer fièrement le passage.

 

      « On ne passe pas, se mirent-ils à nous baragouiner en mauvais anglais, sans nous donner dix sacs de farine ! - Je n'ai pas une once de farine à vous distribuer, répliqua Charles Harper, notre brave capitaine, mais une forte provision de cartouches. En voulez-vous ? On va vous servir.

 

      Puis, joignant l'action à la menace, il prit en main son revolver en criant aux armes ! À l'instant, cent cinquante carabines chargées brillèrent sur les épaules de nos gens. Notre contenance imposa aux Peaux-Rouges. Ils livrèrent immédiatement passage à la caravane, et se contentèrent de nous suivre jusqu'à la nuit. Je pus ainsi les examiner à loisir ; ils en valaient la peine. Ils formaient une troupe de cinq ou six cents hommes à faces patibulaires, tous à cheval, armés d'arcs ou de vieux fusils, et affublés des oripeaux les plus fantastiques, d'origine européenne. L'un d'eux, d'une taille démesurée, portait avec une gravité pontificale un habit de tambour-major à peine assez grand pour lui. Cet uniforme, qui venait terminer son destin d'une façon si inattendue dans les solitudes du Nouveau Monde, était évidemment un rebut de notre Temple parisien. Les industriels qui commercent avec ces Indiens leur vendent des habillements de toute sorte, et les plus excentriques sont ceux dont le placement est le plus facile. Grotesque au premier abord, cette fin dernière des haillons de notre civilisation avait son côté philosophique et attristant.

 

      Les chefs ainsi que leurs femmes, étaient magnifiquement vêtus, c'est-à-dire couverts d'étoffes aux couleurs éclatantes, chargés de bimbeloterie et d'ornements en cuivre de la tête aux pieds. Aucune procession de carnaval en France ne saurait donner une idée du comique et prodigieux aplomb de leurs guerriers ainsi affublés, se livrant sur leurs coursiers à des évolutions impossibles à décrire. Ils exécutèrent devant nous une sorte de fantasia, empreinte de couleur locale, et des scènes héroïco-comiques, très variées, d'une adorable sauvagerie. Parmi leurs montures on voyait çà et là des poneys remarquables par l'élégance de leurs formes et la richesse de leur robe. Le bai clair était la nuance dominante.

 

      Les relations les plus amicales se formèrent promptement entre les émigrants et leurs sauvages visiteurs. L'un des chefs poussa l'amabilité jusqu'à me faire monter son Bucéphale. Dans la soirée, un système actif d'échanges s'établit de part et d'autre, à la lueur des feux de nos bivouacs. Les Indiennes déployèrent là toute la coquetterie féminine, toutes les ruses naturelles aux filles d'Ève, pour captiver les bonnes grâces de nos femmes et en obtenir des chiffons. Elles palpèrent avec convoitise les robes moelleuses, les fines mousselines, les douillettes, les chapeaux de soie, les gants fourrés et les chauds tricots de nos jeunes filles. Il fallut tout leur faire voir. Mais c'est le sucre qui devint l'objet principal de leur ardente convoitise. Ces aborigènes en sont excessivement friands ; avec quelques morceaux de cassonade, on fait parfois des marchés fabuleux.

 

      Avant de prendre congé des Peaux-Rouges, je dirai que l'un des plus ravissants spectacles que j'aie vu dans mes lointains voyages me fut donné par une bande d'Indiens Crows (Corbeaux), au milieu même des eaux du Nebraska. Pour franchir cette rivière large et roulant sur un fond de sable, on est obligé de doubler les attelages. Nos émigrants procédaient tour à tour à ce pénible travail. J'étais seul à garder mon chariot, quand une vingtaine de ces sauvages, richement costumés, franchirent la rivière d'un galop effréné en me saluant de leurs joyeuses acclamations. Ils passèrent près de moi comme un éclair. Je vivrais mille ans, que je ne pourrais oublier l'agreste beauté du paysage, l'élan vertigineux qui faisait miroiter les verroteries, ondoyer les plumes de cet escadron de jeunes Indiens. Ils couraient à toute vitesse prévenir les tribus voisines de notre arrivée.

 

      Ce jour-là, notre campement réunissait toutes les conditions voulues : les eaux pures et limpides du Nebraska, des pâturages excellents et une abondance extraordinaire de bois sec. Campés sur la lisière d'un bois touffu, nos gens firent en un clin d'œil des amas de combustible considérables. Une importante découverte vint aussi récompenser mes explorations dans ce bois ; j'y trouvai une vieille pirogue indienne qui fut immédiatement métamorphosée en fourneau pour toutes mes opérations culinaires. Les hommes de Jersey formaient la grande majorité de notre compagnie française. Enragés mélomanes, ils s'étaient toujours montrés avides d'entendre les chants de nos grands poètes. Il me fallut leur exhiber ce soir-là presque tout mon répertoire. L'air des Girondins, Ma République, de Béranger, une foule d'autres chansons excitèrent des applaudissements frénétiques. Le Fou de Tolède, de Victor Hugo, faisait surtout leurs délices. Un incident burlesque vingt égayer cette dernière séance. Le refrain si connu du chœur des Girondins, chanté par les soixante-douze voix de la compagnie française, puis répercuté par les bruyants échos du bois, produisait un effet d'un grandiose admirable, quand des centaines de loups, mêlant tout d'un coup à notre festival leurs glapissements, nous forcèrent au silence, tant nous rîmes de bon cœur de ce surcroît d'harmonie. Ils ne cessèrent jusqu'au point du jour de célébrer leur triomphe, et semblaient se répondre des différents points de l'horizon. Ces coyotes pullulent tout le long de la Platte, et il est rare qu'on y passe une nuit sans les entendre.

 

      De grands feux, alimentés par les hommes de la garde, brillèrent toute la nuit autour de notre corral, des groupes nombreux de Crows ne cessèrent d'y circuler pour échanger leurs viandes sèches et leurs fourrures contre nos brimborions d'Europe. Des marchés incroyables se conclurent avant notre départ. Pour dix livres de sucre, dont le coût primitif ne dépassait pas le chiffre de trois francs, l'un des nôtres eut un excellent poney. Un jeune cheval pour trois francs ! De pareils marchés ne se voient plus qu'en Amérique.

 

      Les Indiens du Nord-Amérique, bien que décimés par des guerres intestines interminables, par la petite vérole, les liqueurs fortes, et tous les vices que leur ont inoculés les Américains, forment encore une nombreuse population. Sans nous hasarder à en préciser le chiffre total, nous savons de bonne source que leurs tribus réunies peuvent mettre sur pied plus de cent mille cavaliers. L'un des objets du mormonisme est de rendre tous ces sauvages à la civilisation. Cette œuvre est déjà sérieusement commencée. Un assez grand nombre d'Indiens, devenus membres de l'Église, ont abandonné la vie nomade pour l'agriculture. Beaucoup de nos jeunes eIders, envoyés en mission parmi les plus puissantes tribus, travaillent avec zèle et ardeur à cette régénération sociale. L'un des plus curieux spectacles que j'aie vus au Tabernacle est celui qui nous y fut donné par feu Arrapeen, chef fameux des Indiens Utes. Membre de l'Église, et invité par Brigham à prendre la parole, il nous fit, un dimanche, du haut de la tribune sacrée, un discours extrêmement pathétique en son idiome national. J'étais ravi d'entendre ainsi pérorer ce Démosthène du Grand Bassin. Jamais harangue de l'éloquent adversaire du roi Philippe ne fit sur les Athéniens une impression plus favorable que celle d'Arrapeen sur l'esprit de ses auditeurs. Cette sauvage improvisation, qu'il ne cessa d'accompagner des gestes les plus expressifs, et qu'il termina par une solennelle prière, fut interprétée pour l'édification des fidèles par l'un de nos missionnaires.

 

      Situé vers le centre des plus puissantes tribus d'Indiens, l'Utah est déjà, dans les mains de la Providence, un point d'attraction considérable, un foyer de lumière, notre drapeau civilisateur, qui ralliera peu à peu ces enfants de la barbarie pour les rendre tous au culte du vrai Dieu, noble but que les missionnaires protestants et même catholiques n'ont pu atteindre jusqu'ici. Les Indiens, ayant tous plus ou moins conscience de cet avenir, témoignent, par leur attitude envers les mormons, qu'ils savent apprécier à leur juste valeur le bon vouloir, le zèle de leurs initiateurs. Il y a un abîme entre la politique des saints envers les indigènes et les sanglantes répressions, les impitoyables traitements que la race anglo-saxonne n'a cessé de leur prodiguer. Refouler dans l'intérieur du pays, affaiblir par tous les moyens, éteindre enfin la population des légitimes possesseurs du sol, telle a été dans tous les temps la politique du gouvernement de Washington envers les Indiens. Les mormons travaillent avec ardeur à en faire des êtres civilisés, tandis que les officiers de l'armée fédérale ne parlent jamais que de les exterminer pour s'emparer de leur dernier trésor, c'est-à-dire du vaste théâtre de leurs chasses continuelles.

 

      À mesure que l'on avance vers les montagnes, le pays présente un aspect de plus en plus sauvage, et, sauf çà et là quelques fertiles oasis, finit par devenir impropre à la culture. Ce sont d'immenses plaines désolées, couvertes d'artemisia, sorte de buisson épineux qui leur donne une teinte agreste et mélancolique. La caravane, épuisée d'une si longue marche, ne fait plus alors que de petites étapes. Les dernières journées sont les plus pénibles. Les abords de la cité, du côté de l'est ou par la route ordinaire des États-Unis à travers l'Écho Kanyon, sont extrêmement difficiles, et même dangereux pour des voituriers étrangers. La grande montée de la Big Mountain offre sur bien des points un sentier obstrué de grosses pierres, des passages roides et étroits, des ravins presque infranchissables. Il ne fallut pas moins de quatorze bœufs pour aider notre chariot à gravir cette terrible montagne. Du haut de la montée, un magnifique panorama s'offre tout à coup au regard. C'est un pêle-mêle inouï de rochers nus et de pics gigantesques, affectant les teintes les plus variées et s'élançant dans les nues comme pour lutter d'orgueil. Du sommet de la Big Mountain on découvre des champs cultivés, premiers indices de civilisation dans ces parages. Le surlendemain, après avoir atteint et traversé la ville sainte, la caravane va jeter son dernier camp sur l'Union Square. Au bout de quelques jours, tous les émigrants, riches ou pauvres, ont trouvé chez leurs frères un asile pour y passer confortablement l'hiver. Au printemps suivant, chacun d'eux s'ingénie pour exercer une industrie quelconque dans sa nouvelle patrie. Dès lors commencent les épreuves : l'agriculture et l'élève du bétail sont les occupations les plus lucratives, comme les plus prospères. Pour donner une idée de l'immense récolte des céréales de cette année (1861), il nous suffira de dire que nos moissonneurs gagnent trente-cinq francs par jour ; et néanmoins, telle est la pénurie des bras, qu'un tiers de la récolte périra sur place. Quiconque aime le travail peut se créer rapidement chez les mormons, non pas une fortune, mais cette douce aisance tant prisée par les anciens sages. Nulle société sur la terre n'a devant elle un avenir plus assuré que celle des colons d'Utah. Et pourtant celui qui ne va là que dans un but égoïste et purement temporel ne peut y rester : le mirage aurifère des placers californiens l'attire invinciblement vers le nouvel Eldorado, ou bien, s'il est Américain, les florissants États de l'Ouest l'attirent dans leur sein, sinon il retourne à son pays natal. Nous ne saurions trop le redire, le mormonisme est une rude école ; il n'y a que ceux qui comprennent bien cette œuvre et qui ont en elle une foi vive, ferme et éclairée, qui peuvent y coopérer utilement et y persévérer jusqu'à la fin.

 

      À propos de nos émigrations, il nous reste à mentionner l'extrême modicité des prix du voyage. Il est facile de comprendre qu'en marchant ainsi par caravanes, les mormons opèrent nécessairement des économies considérables. La sagesse de leurs dispositions est telle, que les émigrants aisés ne dépensent qu'environ cinq cents francs par tête, depuis Liverpool jusqu'aux bords du lac Salé. La distance est de deux mille quatre cents lieues. Les moins fortunés dépensent un peu plus de la moitié de cette somme. Présentement, des convois de nos émigrants traversent chaque année les plaines en traînant eux-mêmes des chars à bras (handcarts), sorte de petite voiture à deux roues. Ce mode d'émigration, infiniment plus économique que l'emploi des chariots traînés par des bœufs, dont beaucoup périssent en route, est en usage depuis cinq ans. Dans chaque caravane, on voit de belles Anglaises, dont les pieds délicats n'avaient jamais foulé que le tapis de leurs salons, franchir de la sorte ces immenses solitudes. Tels sont les miracles que la foi religieuse sait accomplir.

 

      Nous signalerons ici un nouveau mode d'émigration conçu par Brigham, et qui a été mis en pratique cette année même avec un grand succès. Autrefois, nos agents achetaient sur la frontière les vivres, les chariots et le bétail nécessaires au voyage des caravanes. Afin de favoriser de plus en plus l'émigration des indigents, Brigham s'est avisé d'expédier deux cents chariots, traînés par des bœufs et chargés de provisions, avec une garde à cheval et des chefs expérimentés pour diriger toute l'opération. Des dépôts de vivres ont été faits sur divers points de la route. Arrivés à Florence sur le Missouri (territoire de Nebraska), ces deux cents chariots se sont chargés chacun de douze à quatorze émigrants, puis, divisés en sept convois différents, ont repris le chemin d'Utah. C'est ainsi que deux mille mormons européens, et plus d'un millier d'Américains, sont allés cette année rejoindre leurs frères à Sion. Il suffit d'énoncer ce nouveau mode d'émigration pour en faire comprendre le mécanisme, et la grande économie qui en résulte. Affranchis de l'obligation de conduire eux-mêmes leurs chariots et de garder les bœufs durant la nuit, et dirigés par des chefs expérimentés, aujourd'hui nos émigrants ne mettent guère que deux mois pour atteindre les bords du lac Salé. Notre malle-poste quotidienne franchit la même distance en treize jours, et le poney express (ligne postale à cheval) en neuf jours.

 

      Une nouvelle route a été récemment découverte. Dans un avenir assez prochain, au lieu d'avoir quatre cents lieues à faire, nos émigrants, après avoir remonté le Missouri jusqu'à son confluent avec Yellow Stone (la Pierre jaune), s'engageront dans cet affluent, aussi loin qu'il sera navigable. Une importante colonie sera fondée à la bifurcation des deux rivières. Une fois débarqués, nous n'aurons plus qu'une centaine de lieues à faire par terre pour gagner Cache Valley, la plus riche et la plus fertile des vallées de l'extrême nord de l'Utah. On voit combien s'abusent les écrivains qui, depuis tant d'années, prophétisent périodiquement la dissolution de la société des mormons. Tout conspire au contraire à la fortifier, tout la prépare à ses hautes destinées.