Mémoires d’un mormon, L.A. Bertrand, Collection Hetzel, chez Dentu, Paris, 1862

 

Commentaire de La feuille d'olivier : Dans Mémoires d'un mormon, Louis Bertrand interpelle ses compatriotes français de la deuxième moitié du XIXe siècle. L'éclectisme et la verve de l'auteur rendent le récit passionnant et sa personnalité intrépide suscite très tôt l'attachement du lecteur. Il est manifeste que Louis Bertrand, homme d'une indépendance d'esprit hors du commun, a su pénétrer le coeur du mormonisme. Son discours, caractéristique du XIXe siècle, n'est pas toujours adapté à notre époque. Cependant, nous avons choisi de diffuser Mémoires d'un mormon pour sa valeur historique et l'authenticité de son témoignage.

 

 

 

VIII 

 

 

Utopies socialistes. Notions sociales des mormons. - Loi de la consécration. Loi de la dîme. - Lois civiles et criminelles. - Toute-puissance morale de Brigham Young.

 

 

      Personne encore n'a su nous comprendre en France, même parmi ceux-là qui sentent le plus vivement l'imminence du péril social que nous sommes appelés à conjurer. Un écrivain catholique d'un grand talent a dit que « les mormons étaient des socialistes de la pire espèce. » Suivant les protestants, plus injustes encore à notre égard, même dans l'ancien monde, « l'établissement des mormons sur les bords du lac Salé est la plus grande tentative communiste de notre époque. » Il faudrait cependant s'entendre sur ces dénominations banales, et il suffirait d'un peu de réflexion et de bonne foi pour reconnaître que les tentatives vraiment communistes qui se sont produites de nos jours diffèrent essentiellement de la nôtre, dans leur objet comme dans leurs résultats.

 

      Pendant ces dernières années, la France a produit une foule de systèmes socialistes, tels que les théories des saints-simoniens, celles de Charles Fourier, de Pierre Leroux, de Cabet, de Louis Blanc, de Proudhon, de Buchez, etc., pour éteindre le paupérisme et ramener ici-bas les merveilles de l'âge d'or. On sait ce qui est advenu de tous ces essais, malgré l'incontestable talent de plusieurs de leurs auteurs. En Amérique, du moins, le socialisme a fait des efforts plus sérieux pour passer de la théorie à la pratique. Voyons ce qu'il a produit.

 

      Un jour, Robert Owen, avec près de deux millions dans sa poche, arrive à Washington, prêche devant le Congrès son système de réforme universelle, continue son apostolat dans toutes les grandes villes américaines, et recrute un nombre d'adhérents considérable. Entrant ensuite dans le domaine des faits, il fonde la colonie de New Harmony dans l'Indiana ; et, peu de temps après, son utopie s'écroule comme un château de cartes.

 

      Ancien procureur général et député sous le règne de Louis-Philippe, M. Cabet croit trouver dans le système de la communauté le dernier mot de la Révolution française. Il formule ses idées dans le roman d'Icarie, et, après un premier échec de ses disciples dans le Texas, il va bravement se mettre à leur tête pour réaliser l'égalité sociale absolue sur les bords du Mississipi, où il achète des terrains de M. Babbitt, l'agent des mormons à Nauvoo. Après des tiraillements sans nombre, l'Icarie finit par se disloquer, et son fondateur, abandonné de la majeure partie de ses disciples, va mourir à Saint-Louis, après avoir été pendu par eux en effigie !

 

      Sorti de l'école polytechnique, le successeur de Charles Fourier propage dans la Démocratie pacifique les sublimes théories du grand révélateur, les prêche après la révolution de 48, dans la Chambre des représentants de la France ; et, faute d’avoir pu obtenir d'eux la forêt de Saint-Germain pour y fonder son phalanstère, part pour l'Amérique avec des fonds considérables, et va tenter au Texas la réalisation des merveilles promises. Là, frappé de paralysie, M. Victor Considérant, qui intitulait ses conceptions humanitaires : « socialisme scientifique », n'a pas encore pu construire une simple bicoque. Faute de quinze petits millions de francs, le salut de l'humanité est ajourné ; le fameux phalanstère reste à l'état d'utopie.

 

      Maintenant, qu'on nous explique pourquoi ces trois chefs d'école, ayant à leur disposition des ressources importantes, ne rencontrant aucune opposition hostile à leurs essais de colonisation, ont si misérablement échoué là où Joseph Smith, le jeune paysan pauvre et illettré, en butte au feu croisé des quatre mille journaux américains, exposé aux attaques de quarante mille théologiens protestants acharnés à le combattre, a pu en treize ans réunir et fonder un peuple ; comment son œuvre a progressé par la persécution et le martyre, et se développe indéfiniment sous la direction de son successeur ? Qui pourra jamais nous révéler la cause des progrès inouïs de cette œuvre ? Nous serions charmé qu’un philosophe voulût bien se charger de répondre à ces deux questions.

 

      Dans ces derniers temps, on a singulièrement bercé les Français de rêveries socialistes. Paris, cette reine illustre du monde civilisé, est à la fois la citadelle du scepticisme et la grande manufacture des utopies contemporaines. Les idéologues, les prophètes, les révélateurs de tout genre y abondent. Il n'est pas un lettré dans cette ville qui n'ait bâti son petit système religieux, politique et social. Cela dépasse, en anarchie intellectuelle, la confusion de la tour de Babel. Quand donc les Français pourront-ils comprendre que le champ de l'utopie, comme celui du roman, étant infini et indéfini, toutes les théories passées, présentes et futures, qui n'émanent que du cerveau de l'homme, ne seront jamais que des conceptions irréalisables ? Que diriez-vous d'un architecte qui s'aviserait de vouloir bâtir en l'air ? Robert Owen, Cabet et Victor Considérant, ayant tenté de construire leur cité sur le néant du matérialisme, ont tous les trois commis une faute plus grave encore. Il y a plus de parcelles de la vérité divine, plus de ressources vitales et de puissance de productivité dans les plus naïves superstitions du moyen âge, dans celles même de nos Peaux-Rouges d'Amérique ou des sauvages de la Polynésie, que dans tous ces systèmes, dans toutes ces utopies matérialistes, dernier mot de l'orgueil humain livré à ses seules forces. Le sauvage, enfant de la nature, vierge des souillures d'une civilisation décrépite et destinée à périr, est susceptible, une fois initié aux vérités de l'Évangile, de s'élever graduellement et indéfiniment dans l'échelle des êtres.

Homme-animal, jouet de ses passions, se vautrant sans remords dans le bourbier des vices les plus monstrueux, le matérialiste cherche à effacer dans son esprit toute tendance idéale, à éteindre en lui toute virtualité créatrice. Une nation de matérialistes marcherait droit au néant.

 

      Nous l'avons dit, la philosophie, impuissante à rien fonder, n'a qu'une seule mission : celle de détruire. Depuis Aristote et Platon jusqu'à Hegel et M. Cousin, elle n'a su nous fabriquer que des systèmes aussi stériles qu'ils sont nombreux. Dans l'antiquité, le scepticisme qui trouva en Lucrèce un éloquent interprète, tua le polythéisme, base de la république de Rome. Après avoir perdu sa foi religieuse, le peuple romain perdit promptement sa foi politique, puis sa liberté. Dans nos temps modernes, l'encyclopédie, conséquence de la réforme de Luther, porta de même un coup fatal aux croyances religieuses des masses en France. À sa suite vint la Révolution. Sans vouloir médire d'elle, nous affirmons qu'elle n'est au fond qu'une immense négation. Nous avons été trop révolutionnaire pour ne pas la connaître. À part de nobles et précieuses exceptions, dans les hautes régions de la démocratie française, l'individu le plus sceptique est considéré comme l'esprit le plus éclairé. Parmi nos penseurs de bas étage, celui qui nie tout passe pour le patriote le plus avancé : le progrès, tel que l'entendent ces derniers esprits forts, est synonyme de néant. La révolution est loin d'avoir dit son dernier mot. Bien des circonstances, bien des luttes partielles peuvent retarder encore sa victoire définitive. Mais, suivant nous, elle finira par tout détruire en Europe ; rien, absolument rien, ne restera debout devant elle. S'imaginer qu'elle puisse remplacer le catholicisme par le protestantisme, celui-ci par le rationalisme ou par tout autre système de religion naturelle, et bâtir là-dessus l'avenir de l'humanité, est aussi sage que de croire que le cratère du Vésuve serait capable de porter un édifice stable. Volcan providentiel, la révolution est le grand Vésuve des derniers temps.

 

      Tous les peuples sont solidaires. La France a été la fille aînée de l'Église. Durant quatorze siècles, les lumières du christianisme ont guidé sa destinée. Le plus grand malheur des générations actuelles est d'avoir perdu l'antique foi de nos pères. Aujourd'hui, l'erreur capitale des libéraux français est de vouloir remplacer le dogme catholique par les ténèbres de la philosophie du XVIIIe siècle. Jamais le rationalisme n'a servi ni ne pourra servir d'assise permanente à une grande nation. En dehors de la foi chrétienne, il n'y a de possible que le règne de la force. L'athéisme politique est la peste morale qui perdra la France, et qui, en se généralisant, fera périr l'Europe entière dans d'effroyables convulsions sociales. Dans le plan de la Providence, la destinée de l'Amérique est de succéder à l'Europe. Voilà pourquoi Joseph Smith a pu, lui, fonder en plein XIXe siècle cette œuvre, et Brigham la développer. En présence des miracles accomplis par ces deux prophètes illettrés, les saints n'ont-ils pas le droit de rire un peu de la ridicule impuissance de toutes les utopies contemporaines ? Comparez, s'il vous plait, les progrès gigantesques des uns aux stériles efforts des socialistes des deux hémisphères. Jamais contraste fut-il plus saisissant ?

 

      Aujourd'hui la question économique prime la question politique. L'extinction du paupérisme constitue en effet le problème social le plus important qui soit présentement posé devant le genre humain. Avant d'initier le lecteur à la manière dont les mormons se flattent de pouvoir résoudre ce problème, nous dirons que les citoyens d'Utah sont régis par deux constitutions parfaitement distinctes. Bien que la première base de notre société soit entièrement religieuse, notre constitution civile est semblable à celle de tous les territoires de l'Union. Le pouvoir exécutif réside dans la personne d'un gouverneur nommé directement par le président des États-Unis, et dont les fonctions durent ordinairement quatre ans. Le gouverneur est en même temps le commandant en chef des milices du territoire. Nous avons vu que Brigham Young fut nommé, dans le principe, gouverneur de l'Utah. Il cumula pendant huit ans ces fonctions avec celles de surintendant des affaires indiennes. Le traitement qu'il recevait du gouvernement fédéral à ces différents titres, était de 3,000 dollars (15,000 fr.). Le pouvoir législatif se compose d'une chambre haute, qui compte treize conseillers, et d'une chambre de représentants qui compte vingt-six membres. Les conseillers comme les représentants sont directement élus par le suffrage universel. Toutes les lois votées par l'assemblée législative doivent recevoir la sanction du gouverneur avant d'être soumises à l'approbation du congrès de Washington, où elles peuvent être rejetées par un veto décisif. Le pouvoir judiciaire se compose d'une cour suprême formée d'un chef de justice et de deux juges associés, de trois cours de district présidées chacune par un juge de la cour suprême, d'une cour pour la vérification des testaments (probate court) et de plusieurs juges de paix. Les trois juges de la cour suprême sont nommés par le président des États-Unis, de même que le préfet de police (marshall), le procureur général, le secrétaire d'État et le maître de poste. Enfin, le territoire envoie au Congrès fédéral un délégué élu par le suffrage universel. Nous ajouterons que les causes criminelles sont si rares en Utah, que les fonctions des juges fédéraux y sont de véritables sinécures. En voici la preuve : dans une période de dix ans, c'est-à-dire de 1847 à 1857, deux meurtres seulement ont été commis, tous les deux pour cause d'adultère. Admirez ce contraste : pendant les deux ans de l'occupation américaine, la justice a enregistré dix meurtres, tous attribués aux aventuriers qui avaient suivi l'armée. Quant aux causes civiles, les mormons ont le bon sens de les porter devant leurs tribunaux ecclésiastiques, dont nous avons expliqué ci-dessus l'organisation, tribunaux où la justice leur est rendue sommairement, très impartialement, et sans bourse délier.

 

      Les lois composant le code d'Utah sont peu nombreuses : quelques-unes paraîtraient d'une rigueur draconienne dans bien des sociétés très civilisées. Les fragments suivants suffiront pour faire connaître l'esprit de notre législation civile.

 

Le rapt et le viol sont punis d'un emprisonnement à vie ou de dix ans au moins. - La simple séduction, si elle n'est pas suivie de mariage, est punie de vingt ans de prison et d'une amende de cent à mille dollars. - L'adultère est puni de trois à vingt ans de prison, ou d'une amende de trois cents à mille dollars. Si le crime est commis par deux personnes dont l'une est mariée, toutes les deux sont coupables d'adultère et punies comme telles. On ne peut exercer de poursuites en cas d'adultère que sur la plainte de la femme ou du mari. - Quiconque est convaincu d'avoir tenu une maison de prostitution est passible d'une amende de cinq cents dollars et d'un à dix ans de prison. - Celui qui trompe une femme réputée vertueuse et l'attire dans une maison de débauche, ou celui qui recèle sciemment ou aide à recéler une femme ainsi abusée, dans un but immoral, est puni de cinq à quinze ans de prison. L'assassinat, sans circonstances atténuantes, est puni de mort, et, avec ces circonstances, d'un emprisonnement qui peut être à vie et ne doit jamais être moins de dix ans. - L'incendiaire est puni de l'emprisonnement à vie s'il a malicieusement mis le feu pendant la nuit, et, si c'est pendant le jour, d'un emprisonnement qui peut durer trente ans. - Chacun est libre de disposer de ses biens par testament, comme il lui plaît, à l'exception pourtant de la quotité nécessaire pour l'acquittement de ses dettes, et pour le domicile que loi garantit à la femme et à la famille. - Le domicile occupé par la famille d'un défunt n'est pas saisissable pour dettes. - Quand le décédé n'a pas laissé de testament, sa femme hérite de tous ses biens, et après elle ses enfants, chacun pour une part égale. - Les enfants naturels et leurs mères, reconnus ou non par leurs pères et amants, héritent comme s'ils étaient légitimes, lorsque la Cour est suffisamment assurée de l'identité du père. – Les parents héritent de leurs enfants morts non mariés et sans postérité ; mais lorsque le défunt laisse une femme quoique sans enfants, celle-ci hérite de ses biens, à la condition de garder le nom de son mari défunt. - Le mari hérite de sa femme, comme la femme de son mari.

 

      Notre constitution politique, ainsi que les lois civiles qui en découlent, seront sans doute profondément modifiées après l'admission d'Utah dans l'Union comme État libre et désormais souverain, ou, ce qui nous paraît infiniment plus probable, après que les mormons auront proclamé leur indépendance nationale. C'est alors qu'ils mettront leur législation complètement d'accord avec leurs croyances.

 

      Abordons maintenant la question de la propriété, problème social le plus important du siècle, que les citoyens d'Utah résoudront complètement dans un avenir très prochain.

 

      Toutes les religions qui se partagent le monde sont basées sur la révélation. Le mormonisme a cela de commun avec toutes les sociétés religieuses actuelles.

 

Mais en quoi diffère-t-iI des autres communions chrétiennes ? Essentiellement et indéfiniment progressive en toutes choses, notre Église a pour principe une nouvelle révélation, qui non seulement confirme les révélations antérieures, mais qui en est l'indispensable couronnement ; tandis que les autres Églises chrétiennes ne reconnaissent que la Bible pour règle de leur foi, et comme contenant exclusivement la parole de Dieu. Fondées sur d'antiques révélations, ces dernières se gouvernent uniquement par la tradition. L'Église des saints reconnaît bien la divinité de toutes ces révélations, mais en admet une nouvelle, qui ne doit pas être la dernière. Ainsi, doctrine, dogmes, sacrements, mariage, divorce, propriété, hygiène, tout enfin est réglé chez nous, ou susceptible de l'être par une nouvelle révélation.

 

      « Soyez un : si vous n'êtes pas un, vous ne pouvez pas être mes disciples ». Tel est Ie commandement donné aux saints des derniers jours, dès l'année 1831, avant même que l'Église eut un an d'existence. Sous quels rapports les saints sont-ils tenus d'être un ? Nous répondons : ils sont tenus d'être un en choses temporelles comme en choses spirituelles, un en biens terrestres et en biens célestes. Ce commandement « d'être un » embrasse et complète tous les autres commandements. C'est là la fin dernière et tout le but du grand plan de salut que contient l'Évangile. Dès maintenant, nous sommes « un » en doctrine. Il nous reste à devenir un en choses temporelles, sans quoi nous ne pourrions jamais devenir complètement égaux en choses spirituelles. Établir dans leur organisation sociale une unité complète et l'égalité fraternelle, voilà l'idéal des saints modernes. Cet idéal est la réalisation du dogme de la charité chrétienne, tel que les premiers enfants de l'Église du Christ le comprirent et le mirent en pratique sur l'ancien continent. C'est, en effet, sur ces principes que fut édifiée à Jérusalem l'Église primitive. Après avoir mis tous leurs biens en commun, les saints de ce temps-là devinrent tous un et égaux en richesses temporelles. Ayant consacré au Seigneur tout ce qu'ils possédaient, ils choisirent des hommes intègres pour distribuer ces biens aux autres, suivant leurs besoins, et sans aucune partialité. Aucune portion, aucune parcelle du grand fonds mis en commun n'était considérée comme appartenant à quelques individus à l'exclusion des autres. Tout appartenait à Dieu, et à tous les saints également. Les hommes chargés de leur faire les distributions n'avaient pas plus de droit à ces biens que le dernier membre de l'Église ; et c'est ainsi qu'ils étaient tous égaux en choses temporelles.

 

      Une loi semblable, la loi de Consécration, a été révélée au prophète Joseph. Aussitôt que les saints commencèrent à se rassembler dans l'État du Missouri, ils furent tenus de consacrer à Dieu tous leurs biens. Mais, par l'effet des fausses traditions de leurs pères, l'avarice avait jeté dans leurs cœurs des racines si profondes, que cette loi, trop saintement radicale pour eux, demeura sans application. Et si elle avait été suivie dans toute sa rigueur, peu de saints seraient restés dans l'Église. Ils manifestèrent leur esprit d'égoïsme en refusant de se conformer aux prescriptions de la loi ; et ceux qui étaient riches refusèrent d'émigrer. Ce fut là la cause réelle de leur expulsion du Missouri. Les docteurs mormons, reconnaissant la main de Dieu en toutes choses, nous enseignent qu'il décida que, puisque les saints ne voulaient pas se conformer aux prescriptions de sa loi, ils ne resteraient point présentement sur sa terre sainte, sur sa terre de prédilection, pour la corrompre et la profaner. Il permit donc à leurs ennemis de les châtier rudement, de les chasser de comté en comté, et finalement de les expulser de cette riche et belle région, la plus fertile de toute l'Amérique du Nord. Mais, connaissant qu'ils n'avaient puisé cette avarice et tous leurs penchants égoïstes que dans les traditions corrompues de leurs pères, il ne les rejeta point complètement. Il savait que, faibles dans la foi et dépourvus d'expérience, ils étaient néanmoins enclins, pour la plupart, à faire le bien. Il leur donna donc une autre loi, mieux appropriée à leur état moral.

 

      La première, celle de stricte consécration, enjoignait aux saints de consacrer à Dieu la totalité de leurs biens sans exception, et les rendait copropriétaires et usufruitiers du fonds général de l'Église. C'était, comme nous le verrons plus loin, un système unitaire d'une grande simplicité, qui embrassait et réglait toutes les relations sociales des citoyens. Elle leur enjoignait de consacrer annuellement tous les produits de leurs fermes, de leurs usines et de leurs ateliers, sauf ce qui leur était nécessaire pour leurs besoins immédiats. La seconde admet un mode de consécration mitigé, en quelque sorte. Elle exige des saints seulement la dîme annuelle des produits et revenus, leur laissant la jouissance intégrale du surplus.

 

      On peut voir, d'un seul coup d'œil, toute la différence qui existe entre la loi parfaite d'unité qui servira de base à l'édifice social des mormons et le règlement provisoire auquel ils obéissent encore, dans leur état de bannissement. Mais telle est la force de l'égoïsme individualiste des temps actuels que nos prosélytes de tous pays seraient encore incapables d'obéir pleinement même à cette loi de la dîme, qui, tout en attribuant aux citoyens une part plus large dans la libre disposition du revenu, n'impliquait pas moins, comme la loi parfaite, le dessaisissement de la propriété du fonds. Ainsi, quand ils émigrent au territoire d'Utah, au lieu de consacrer la totalité de leurs biens, comme l'exige cette loi, ils n'en donnent que le dixième, et payent ensuite la dîme de tous leurs revenus annuels. Il est bon d'observer que l'évaluation de la somme à verser en arrivant, comme la quotité des versements annuels à opérer, sont entièrement laissés à la conscience des saints. Mais le jour viendra où l'individu qui apportera cent mille francs, par exemple, au lieu de n'en donner que dix mille et d'en garder quatre-vingt-dix pour lui, sera tenu d'en verser la totalité dans les coffres de l'Église, à l'exception des fonds nécessaires à ses besoins immédiats. À son arrivée, le prosélyte le plus riche ne pourra disposer que des sommes indispensables à l'exploitation d'une industrie quelconque, proportionnellement à l'aisance dont jouiront ses autres frères.

 

      D'après ce qui précède, on voit que, placés sous une sorte de gouvernement transitoire, les citoyens d'Utah ne sont régis que par des lois préparatoires, pour ce qui concerne la grande question de la propriété. Ils ne sont encore qu'à l'école. Mais la Présidence, le collège des douze, les autres autorités, les membres les plus anciens de l'Église, ayant depuis longtemps donné l'exemple en consacrant pleinement à Dieu toutes leurs propriétés individuelles, s'occupent activement de disposer le peuple à mettre en pratique la loi parfaite d'unité et d'égalité. Cette loi, et celle de la pluralité des femmes, constitueront les bases fondamentales de la Sion des derniers temps. La première fera d'importantes conquêtes en Europe, l'autre nous enfantera rapidement en Amérique une innombrable population.

 

      Dans une révélation donnée en 1832, Dieu parle « d'un ordre et d'un établissement éternels, » dans lesquels tous les membres de l'Église doivent être organisés, afin qu'ils soient égaux en choses célestes et égaux pareillement en choses terrestres, pour pouvoir obtenir toutes les richesses infinies de l'éternité.

 

« Car, dit l'Éternel, si vous n'êtes pas égaux en choses terrestres, vous ne pouvez être égaux pour acquérir les choses célestes. » (Doctrine et Alliances, LXXVI, 1). Voilà le principe clairement posé. Mais le remède nouveau qui nous a été révélé pour nous soustraire à la grande et terrible loi de l'inégalité sociale, dont Dieu a si longtemps permis le règne dans les sociétés humaines, pour résoudre pacifiquement le problème de l'extinction du paupérisme, ce remède, dis-je, n'a rien de commun avec les utopies qui ont si misérablement avorté en Amérique et ailleurs dans ces dernières années. Essayons d'expliquer par quel mécanisme social, sans violence ni spoliation d'aucune sorte, nous espérons arriver un jour à l'accomplissement complet de ces paroles de notre révélation : « Il n'a pas été commandé qu'un homme ait plus qu'un autre homme ; c'est pourquoi le monde demeure dans le péché. » (Doctrine et Alliances.)

 

      Les mormons possèdent dans le Grand Bassin plus de trois millions d'acres de terre vierge, déjà arpentées par le surveyor fédéral, sans compter le reste. Ils ont les plus riches pâturages du monde, de fertiles vallées bien arrosées et susceptibles de nourrir une population considérable ; trois villes modèles, de nombreux et florissants villages, d'innombrables fermes, des usines de tout genre, des troupeaux en abondance, etc., y forment déjà le noyau d'une puissante nation. L'Utah, pays d'une rare salubrité, produisant tout, depuis le coton, l'oranger et l'huile d'olive, jusqu'à l'humble pomme de terre, colonisé par des hommes essentiellement pratiques, contient tous les éléments d'une très grande prospérité matérielle. Supposons que de tels éléments de richesse nationale fussent demain répartis entre tous les habitants d'une manière parfaitement égale, qu'arriverait-il ? Que les circonstances ne manqueraient pas de les rendre promptement inégaux. En effet, des malheurs imprévus, des mécomptes, des accidents, la maladie ou d'autres calamités réduiraient un certain nombre de propriétaires à l'indigence ; tandis que d'autres, plus habiles ou mieux favorisés par les circonstances, accroîtraient considérablement leur avoir, pourraient le décupler et même le centupler. De là on a conclu, et l'on a eu grandement raison, que l'égalité sociale, si ses partisans parvenaient à l'établir par un partage, ne pourrait jamais se maintenir, et que, devenus tous égaux aujourd'hui, ils redeviendraient forcément inégaux demain. Dans l'antiquité comme dans les âges modernes, toute loi agraire a déjà produit et produirait encore inévitablement ce résultat.

 

      Mais le plan que Dieu a tracé pour rendre ses saints égaux en richesses temporelles est bien différent des utopies plus ou moins sincères des philanthropes avides et ambitieux de l'ancien monde. Nous les avons vus de près, et nous savons trop que, pour la plupart d'entre eux, les théories de bonheur des masses, de redressement des griefs du paupérisme, ne sont que des moyens d'accaparer ces jouissances égoïstes de la fortune qu'ils reprochent si amèrement à autrui. Notre plan est simple comme l'Évangile, mais autrement noble et efficace que toutes les conceptions humaines. Ce plan n'amènera donc aucune subversion violente, aucun partage égal des propriétés, ni aucun partage quelconque ; il établira le règne de l'égalité parmi les saints, non par une répartition égale ou illégale, mais par l'union intime des propriétés, par la complète fusion des richesses nationales. Voici comment et sur quelles bases s'établira ce nouvel ordre social.

 

      Tous les biens de l'Église, au lieu d'être morcelés et possédés individuellement comme aujourd'hui, seront réunis en un fonds général, et gérés par des lois strictes, mais impartiales. Au lieu d'être individuelle, la propriété deviendra nationale. Chaque membre de l'Église sera copropriétaire des biens du fonds général. Obligatoire pour tous, le travail intellectuel ou manuel sera le commun lot des saints. Chaque individu remplira, suivant son aptitude, une fonction utile, profitable à la société ; l'un sera fermier, l'autre charpentier, celui-ci peintre, celui-là commerçant. Néanmoins, les professions de banquier, d'agent de change, de courtier plus ou moins marron, et même celle d'avocat, y auront des chances de succès tout à fait problématiques ; et cela ne laisse pas de nous inquiéter quelque peu.

 

      Chaque famille exercera donc une industrie, en maniant des capitaux plus ou moins considérables, selon l'importance ou la nature de cette industrie. Mais chaque année, fermiers, artistes, artisans, industriels ou commerçants, auront à rendre compte de leur administration et de l'état réel de leurs affaires aux hommes que Dieu a nommés juges en Israël, ou, en d'autres termes, à des chefs élus par le peuple. Tous les ans, chaque famille recevra, pour son entretien particulier, une portion suffisante des objets de consommation et de tous les produits agricoles ou manufacturés, suivant un maximum basé sur l'état de la prospérité publique, et sur le nombre d'individus qui composeront chaque famille. De là naîtra la plus parfaite égalité, et cette égalité pourra de cette façon se maintenir indéfiniment. En effet, les membres de l'Église étant tous associés, et chacun d'eux se trouvant copropriétaire du grand domaine territorial et de toutes les richesses nationales, aussi longtemps que durera cet ordre de choses, rien ne donnera prise à l'inégalité.

 

      Tel est l'avenir social des mormons. Tôt ou tard le règne du tien et du mien cessera d'exister dans le Grand Bassin. L'instruction publique de tous les degrés étant accessible pour toutes les familles, les enfants des deux sexes pourront librement développer leurs facultés naturelles. Chacun suivra la carrière ou exercera l'industrie qu'il aura préférée. Tous les membres de l'Église auront ainsi part à la totalité des richesses nationales. Le plus pauvre émigrant qui, échappé aux naufrages des vieilles sociétés, arrivera sans un centime à Sion, épuisé de fatigue, nu et affamé, y sera, dès le jour même de son arrivée, aussi convenablement logé et meublé qu'aucun de ses frères.

      Telles sont les principales dispositions de notre loi de consécration. Comme elle ne blesse en rien la dignité ni la liberté de l'homme, nous la croyons destinée à produire rapidement les plus merveilleux résultats. Dans ce nouvel ordre de choses, il y aura toujours, bien entendu, libre circulation des métaux précieux, usage de la monnaie, achat et vente des denrées agricoles, négoce intérieur et extérieur, importation et exportation de marchandises, échange enfin de tous les produits. Nul, en effet, ne pourra prendre gratuitement le moindre objet provenant de l'industrie d'un autre frère. Chacun aura part à la jouissance de la totalité des richesses nationales, mais moyennant reddition de comptes et attribution proportionnelle de la quotité nécessaire à sa consommation et à son fonds de roulement.

 

      Il y aura bien, et cela est inévitable, de notables disproportions relativement à l'importance des diverses fonctions sociales. Un cordonnier, par exemple, n'aura jamais à sa disposition les capitaux indispensables à la fabrication du sucre en grand, cela va de soi. Certains individus auront à remplir des fonctions beaucoup plus importantes que d'autres, et leur responsabilité en deviendra naturellement d'autant plus grande. Il est des industries qu'on ne saurait exploiter avec succès sans un capital vingt fois, cinquante, cent, et même mille lois plus considérable que pour d'autres fabrications. D'où il résulte que les différents emplois exercés par les saints varieront en valeur comme en importance, suivant la nature des professions, et suivant la différence des talents et des circonstances dans lesquelles se trouveront placés ces divers fonctionnaires. Mais comme les profits résultant de ces diverses administrations iront tous indistinctement au fonds général, les membres de la société, sans aucune exception, seront tous également enrichis par ces bénéfices.

 

      Telles sont les bases de l'avenir social des mormons. On a prétendu qu'ils avaient puisé ces notions dans les écrits des socialistes contemporains. Le seul exposé qu'on vient de lire prouve manifestement le contraire. De plus, je me suis assuré que les grands dignitaires actuels de l'Église ignorent le nom même de nos réformateurs européens. Il est positif qu'aucun ouvrage socialiste n'existe dans notre bibliothèque publique, ni dans aucune de leurs bibliothèques particulières. Cette œuvre d'unification nous est essentiellement et spécialement propre. Nous marchons dans notre voie, comme l'ancienne civilisation dans la sienne. Nous admettons sans difficulté qu'à toutes les époques de l'histoire, et aujourd'hui même, l'inégalité sociale a été fréquemment rachetée, légitimée même, par un emploi honorable de la puissance et de la richesse ; mais les jours de l'individualisme sur la terre sont désormais comptés. Telle est du moins notre conviction, et nous avons reçu un commandement nouveau.

 

      Sous le régime provisoire de la loi de la dîme, nos émigrants sont tenus de remettre à l'Église le dixième de leurs biens, et font du reste ce qu'ils veulent. Il y a dans l'Utah des millions d'acres de terre excellente qui appartiennent au domaine de la nation, et qu'on peut acquérir au prix fixe d'un dollar vingt-cinq cents l'acre, environ sept francs l'arpent de France. Il arrive tous les ans de deux à trois mille émigrants européens ou américains. Le plus grand nombre s'adonne à l'agriculture, les autres exercent une industrie quelconque. Ceux qui n'ont rien entrent au service des plus aisés, jusqu'à ce qu'ils se soient procuré les premiers instruments de travail, c'est-à-dire une paire de bœufs et une charrue. Dès lors ils peuvent acheter du terrain en s'établissant sur le domaine national, ou bien ils louent un champ, en payant au propriétaire la moitié de la récolte, si ce dernier fait l'avance de la semence et de la charrue, et, dans le cas contraire, le tiers seulement. Tout individu doué d'énergie, tout homme industrieux peut acquérir rapidement un grand bien-être matériel. Mais, nous ne saurions trop le redire, ce n'est pas là qu'il faut aller pour faire fortune. Ceux-là qui ne viennent en Amérique que pour y amasser de l'or, et courir bien vite se replonger dans les corruptions de l'ancien monde, n'ont que faire parmi nous. Leur place est en Californie, ou mieux encore aux gîtes aurifères de Pike Peak dans le Kansas occidental. Nul individu ne doit émigrer chez les mormons s'il ne connaît parfaitement leur œuvre, s'il n'aspire à une existence aisée seulement au prix du travail, et s'il n'a rompu que par nécessité, et en conservant l'esprit de retour, avec les habitudes perverses de la vieille civilisation.

 

      La dîme actuelle, dont on laisse l'évaluation à la conscience des fidèles, se paye le plus souvent en nature. Placée sous la direction de l'évêque général (presiding bishop), la dîme joue un rôle très important dans notre Code administratif. Trait d'union entre la possession individuelle et la mise en pratique de l'égalité sociale, elle forme dès à présent les liens d'une intime solidarité parmi tous les habitants d'Utah. Dans la métropole, d'immenses magasins sont destinés à en recevoir les produits. Le produit de la dîme est affecté aux frais de l'Église, à la construction du temple, au soulagement des veuves et des orphelins, à l'entretien des familles des missionnaires, à l'assistance des indigents, auxquels on procure du travail, et aux premiers besoins des immigrants. À cet effet, chaque semaine, des délégués de l'évêque visitent les familles pour s'assurer si toutes ont leur nécessaire. Les fonctions du sacerdoce, pour tous les degrés de la hiérarchie, sont entièrement gratuites. Le président et ses conseillers, les apôtres, comme tous les autres dignitaires, ne reçoivent aucun salaire ; chacun d'eux vit du produit de sa ferme ou des fruits de son industrie. Les prix de la farine et du froment sont invariables dans les bureaux et les magasins de la dîme. Celui de la farine est de six cents (trente centimes) la livre ; le blé vaut deux dollars (dix francs) le boisseau ou les soixante livres. Dans les transactions opérées sur tous nos marchés, le prix de ces denrées, comme ceux de tous les produits agricoles ou manufacturés, subissent naturellement les variations ordinaires du commerce. Population essentiellement agricole, les habitants d'Utah mettent tous plus ou moins la main à la charrue. L'évêque de nos évêques laboure son champ comme le dernier de ses administrés, bien que des millions passent tous les ans par ses mains. Il n'est pas rare de voir un apôtre conduire son chariot attelé de bœufs, ou bien gâcher du mortier dans la rue. L'or et l'argent de toute provenance circulent librement dans le pays. Les échanges se font ordinairement en nature ; tous les marchés se concluent de gré à gré. Avec des œufs, vous pouvez acheter toutes sortes d'articles dans les magasins. Le blé passe partout comme argent comptant. Les objets manufacturés et certains articles d'épicerie, tels que le sucre, le thé, le café, etc. [la Parole de Sagesse ne sera généralisée que plus tard (voir ici), note de La feuille d'olivier], sont importés de Saint-Louis ou de New York par des maisons de commerce étrangères. La plus considérable et la plus ancienne est la maison Livingston, Kinkead et Ce. Elle importe annuellement pour environ trois cent mille dollars de marchandises. Immédiatement après vient la maison Gilbert et Guerrish, puis plusieurs autres d'une moindre importance. Les magasins occupés par ces négociants sont des propriétés appartenant à l'Église, qui les leur loue directement. À la suite des troupes fédérales, de nombreux spéculateurs avaient inondé le pays de produits étrangers de toute espèce. Ils ont généralement fait de tristes affaires. Nos capitalistes commencent à faire aux plus fortes maisons une concurrence sérieuse. Pour s'affranchir entièrement du lourd tribut annuel qu'ils leur payaient, nos dignitaires ont pris le parti de tirer directement de l'Union les épiceries et autres articles que ne produit pas encore le pays. Les fonds apportés tous les ans par nos immigrants ont été jusqu'ici plus que suffisants pour solder les importations étrangères. L'excédant du bétail que nous écoulons en Californie contribue également à maintenir la balance commerciale en notre faveur. Bref, comme la politique des mormons est de protéger leurs manufactures et d'arriver graduellement à fabriquer eux-mêmes tous les articles de première nécessité, le jour approche où les maisons de commerce étrangères se verront contraintes d'abandonner le pays.

 

      Selon toutes les apparences, les mormons profiteront de la crise américaine pour proclamer leur indépendance nationale. L'exercice de l'autonomie politique leur fera mettre promptement leurs institutions civiles en harmonie avec leurs croyances. Alors, la propriété, d'individuelle qu'elle est encore chez eux, deviendra strictement nationale. Aujourd'hui, l'Utah peut être considéré comme une école modèle, comme une sorte d'expérience tentée sur une vaste échelle, ayant pour mission de résoudre pratiquement les plus importants problèmes sociaux de l'avenir.

 

      Maintenant, quel nom convient-il de donner au gouvernement des saints modernes ? Est-ce la restauration de l'antique théocratie de Moïse ? Est-ce une imitation de l'autocratie moderne des czars ? Ni l'une ni l'autre. Il nous semble impropre de donner le nom de théocratie à une société dont tous les membres sont prêtres, et peuvent aspirer tous indistinctement aux plus hautes fonctions de l'Église et de l'État. Ce serait une grande erreur de s'imaginer que l'autorité, qui forme en réalité l'unique base du mormonisme, absorbe à son profit l'élément temporel, car, nous l'avons dit, toutes les fonctions religieuses sont entièrement gratuites dans notre Église. L'autorité divine formant la base de leur hiérarchie, et l'esprit de leurs institutions politiques et sociales étant profondément démocratique, il faudrait inventer une locution française propre à définir un tel état social. Nous proposerions celle de théo-démocratie.

 

      Un reproche tort grave, dont nous tenons à disculper les mormons, est celui de servilisme. S'il fallait en croire nos détracteurs, nous ne serions que des esclaves soumis. Cette imputation n'est pas mieux fondée que les autres. On a écrit des centaines de volumes sur la théorie et l'essence de la liberté de l'homme. Il y a dix-huit siècles que saint Paul l’a dit : « Là où est l'esprit de Dieu, là règne la liberté. » Les citoyens d'Utah sont, de nos jours, un vivant exemple de cette grande vérité ; ils sont libres, tous libres, comme l'air pur et vivifiant de leurs montagnes. Pourquoi ? Parce qu'ils sont dignes de l'être. La liberté constitue le plus riche trésor d'une nation ; mais chacune ne peut jouir que du degré de liberté qu'elle mérite.

 

      La tolérance est inséparable de la liberté. Pour donner au lecteur une idée de la tolérance religieuse que les saints pratiquent envers tous les cultes, il me suffira de mentionner qu'un dimanche j'ai vu célébrer, dans notre Tabernacle, le service divin par un ministre anglican. C'était le chapelain du fort Laramie. L'affluence des curieux était énorme. Chose incroyable, après le service et son sermon, qui fut écouté par nos mormons avec le plus profond silence, Brigham, puis Kimball, son premier conseiller, parlèrent longuement l'un et l'autre, sans même faire allusion au spectacle étrange que ce ministre venait de donner aux habitants de la ville du Lac Salé. Que les fanatiques de l'Europe comparent cette tolérance inouïe aux barbares traitements que notre Église a successivement éprouvés dans quatre États de l'Union.

 

      Aujourd'hui, le successeur de Joseph est en réalité, dans sa sphère, le souverain le plus omnipotent et le plus influent de notre planète. Aucun potentat, aucun monarque de l'Europe n'exerce une autorité comparable à la sienne. L'empereur de toutes les Russies est infiniment moins puissant que lui. Jugez-en. Chef spirituel de la religion grecque, le czar cumule en ses mains les deux éléments théocratique et autocratique : il est pontife-roi, double titre qu'il ne doit qu'à sa naissance. Mais enlevez-lui sa marine et son million de soldats, et vous verrez que son droit divin n'est absolument qu'une chimère. Son immense puissance n'a donc pour fondement que la force physique. Qu'il envoie, en sa qualité de pontife, des missionnaires sur tous les points du globe habitable, sans d'amples frais de route, et nous verrons combien de popes oseront partir à son commandement. Et pourtant, voilà le grand miracle que fait Brigham depuis seize ans. Chaque année, de nombreux missionnaires mormons partent des bords du lac Salé, sans obole et sans bagage, pour se répandre dans tout l'univers connu. Ces hommes courageux ne reçoivent que leurs lettres de créance et la bénédiction apostolique du pape des mormons.

 

      Tête de notre Église, Brigham en dirige tous les membres, non dans son intérêt personnel, mais pour le bien général de tous. Il est l'âme, l'idole de son peuple, parce qu'il est digne de le gouverner. Tout homme ayant l'esprit de cette œuvre le considère comme son Moïse vivant. Quiconque perd la foi ne peut plus rester avec lui ; tous les apostats retournent promptement dans le monde. Il faut avoir vu Brigham à l'œuvre pour pouvoir l'apprécier sainement. Ses ennemis mêmes avouent la fascination souveraine qu'il exerce sur tous ceux qui l'approchent. En frappant du pied la terre, il peut en faire sortir une armée de seize à vingt mille hommes, prêts à repousser toute agression étrangère, sans que cela coûte un centime à l'Église : tous sont prêts à mourir pour lui. Nul monarque vivant ne compte un si grand nombre d'amis, des amis aussi profondément dévoués que les siens. Sa puissance est immense, souveraine, sans bornes ; mais, après tout, ce n'est qu'une puissance purement morale.

 

      Autre particularité digne d'être signalée. On sait que le système financier de certaines banques américaines repose sur des fondements bien fragiles. De là ces perturbations commerciales qui désolent périodiquement les États-Unis. En sa qualité d'administrateur général des biens de l'Église (trustee in trust), Brigham jouit aujourd'hui d'une telle réputation d'intégrité sur les places principales, que sa signature a plus de valeur financière que nombre de ces banques. La rare ponctualité de ses payements lui a conquis cette confiance universelle. Sa réputation à cet égard est parfaitement établie, à ce point que partout où l'Église a eu à traiter des affaires, nos agents, munis des pleins pouvoirs du président, trouvent à emprunter les plus fortes sommes. De graves crises financières se préparent sur les deux hémisphères. Au milieu de ces perturbations de plus en plus désastreuses, d'immenses capitaux iront trouver naturellement dans les mains de Brigham une sécurité pleine et entière.

 

      Après avoir rendu compte des motifs de mon retour en France, ainsi que des principaux incidents du voyage, nous examinerons quel sera l'avenir de cette œuvre si puissante, si profondément originale. Ses détracteurs les plus passionnés ne lui contestent pas du moins ce double mérite.