Mémoires d'un mormon

 

 

Louis Bertrand

 

Collection Hetzel, Paris, 1862

 

 

 

Chapitre IX 

 

 

Épisodes de mon séjour à la ville du Lac Salé. - Je suis appelé à la direction de la mission française. Principaux incidents de mon retour en Europe. - Situation des succursales de Suisse et de France.  

 

 

      Avant d'arriver à la conclusion de ces récits, je crois devoir y ajouter quelques détails tout personnels. Ce n'est pas que j'attache de l'importance à ce qui peut me concerner particulièrement, mais je tiens à édifier le lecteur par tous les moyens possibles sur la sincérité de mon témoignage.

 

      J'ai habité quatre ans la ville du Lac Salé. Pendant un si long séjour, je n'aurais pu demeurer un serviteur inutile de notre Église. Les frelons d'aucune sorte ne sauraient vivre dans cette ruche humaine. Une nombreuse et riche collection de graines de toute espèce, que j'avais importée dans le pays, m'avait permis de me livrer à des expériences intéressantes d'horticulture. Après bien des tâtonnements, j'avais acquis une telle habileté dans le jardinage que j'obtins dix premiers prix à nos expositions publiques annuelles ; je cumulais les fonctions de jardinier, pépiniériste et marchand de graines. Notez que de ma vie je n'avais manié jusque-là aucun outil agricole ni même planté un chou. Je tirais directement mes graines de Paris. Mes superbes choux-fleurs Lenormand, ainsi que d'autres plantes d'origine française, éclipsaient constamment les produits américains de mes confrères. Situé dans l'un des plus beaux quartiers de la ville, et non loin de la résidence princière du gouverneur Cumming, mon vaste jardin réunissait tous les avantages naturels, sol légèrement ondulé, d'une fertilité extrême, surtout propice à la culture des arbres fruitiers, source d'eau limpide, inaltérable, coulant à quelques pas de la maison. J'étais particulièrement fier de mes pêchers et pommiers, surtout de mes riches plantations de melons. Ceux de France réussissent admirablement sous cette latitude ; les pastèques du midi y acquièrent des dimensions fabuleuses.

 

      Nos plus belles dames mormones se disputaient mes pots de fleurs, et les jeunes filles du voisinage venaient régulièrement cueillir de mes fruits, et surtout mes currants, sorte de groseille sauvage que la culture rend propres à faire d'excellentes confitures. En été, je couchais à la belle étoile, sur l'herbe, devant ma maison, et la porte ouverte. C'est la coutume générale des colons d'Utah. Les scies, les haches à fendre le bois restent la nuit dans la rue, et jamais personne n'y touche. Durant les quatre ans de mon séjour chez les mormons, je n'ai été victime que de deux vols. Je cultivais un superbe melon Cincinnatus pour notre exposition nationale annuelle, lorsqu'un beau jour on vint en plein midi le cueillir, pendant mon absence, et le manger sur le seuil même de ma porte. Le cas était pendable, d'autant plus que ce melon était le seul de cette variété qui eût réussi. D'après des renseignements positifs fournis par mes voisins, le coupable était un Français, l'un de mes amis les plus intimes, mais non converti au mormonisme. Le malheureux a constamment nié son crime.

 

      Voici l'autre larcin. À l'approche de l'hiver, la métropole des saints est inondée d'Indiens qui viennent demander aux « pâles visages » les moyens de combattre les rigueurs du froid. Ils parcourent alors la cité, de maison en maison, et chacun leur donne selon ses facultés. Un jour un couple indien vint me trouver dans mon ermitage. C'était l'un des plus beaux échantillons de la race sauvage que j'aie vus dans les deux Amériques. Représentez-vous l'Hercule Farnèse, couvert d'oripeaux, armé d'un revolver et d'une double carabine. Sa femme, à la fleur de l'âge, était en tout digne d'un tel chef. Nous dirons, en passant, que les aborigènes de l'intérieur du Grand Bassin ne sont pourtant que les parias ou le rebut des puissantes tribus qui les environnent. J'avais apporté de Paris un miroir à barbe, qui eut sans doute pour la belle squaw un attrait irrésistible. Il me fut escamoté d'une façon tellement subtile, en ma présence même, que je ne m'en aperçus que bien longtemps après le départ de ce couple intéressant.

 

      Le tour était digne d'un pickpocket émérite de Londres. Voilà, durant quatre ans, les seuls vols dont j'ai été victime chez les mormons. Les plus beaux jours de ma vie, je les ai passés dans cet ermitage, jardinant du matin au soir.

 

      Ma femme, une Parisienne attachée à sa ville natale, et mère de famille accomplie, n'avait pas voulu me suivre dans l'Utah. Brigham me donna le conseil de former en Utah d’autres nœuds et d’y fonder une nouvelle famille. Il croyait que, sous l’empire de cet incident inattendu, ma femme s’empresserait de venir me rejoindre ; je pensais le contraire, et dans le but de la conquérir plus tard, ainsi que ses deux fils, à la nouvelle religion, je m’abstins. Les gens du monde s’imaginent volontiers que les mormons ne pratiquent la polygamie que dans un but purement sensuel. Cette opinion est aussi générale qu’erronée. Un saint des derniers jours, j’entends un homme véritablement digne de ce nom, doit au contraire s’appliquer, par la pratique constante de la prière et du travail, à maîtriser absolument ses passions. J’ai cru devoir insister sur cet incident de mon existence privée, pour mieux montrer que je pouvais parler polygamie en homme parfaitement désintéressé dans la question.

 

      La manière dont je fus appelé, par le pontife des mormons, à remplir ma présente mission en France, est trop particulière pour ne pas figurer dans ces mémoires. Après mon initiation aux rites sacrés de l’Endowment, j’éprouvai le besoin de consulter Brigham sur une affaire délicate, et qui m’était toute personnelle. C’est ce que je fis par écrit. Ma lettre portait la date du 24 août 1859. Un post-scriptum contenait ces mots : « Je présume que lorsque la guerre actuelle entre la France et l’Autriche sera terminée, vous m’enverrez en mission dans mon pays natal. Si telle est votre détermination, ayez la bonté de me le faire savoir un peu d’avance. » À cette époque, j'ignorais encore que la France avait glorieusement conquis la paix sur le champ de bataille de Solferino. La réponse du président m'annonça que plusieurs missionnaires partiraient en septembre pour l'Europe, et qu'il serait bien aise que j'eusse le temps d'arranger mes affaires pour me joindre à eux. Le 17 de ce mois, il me fit délivrer une double commission imprimée, qui me chargeait officiellement d'aller prendre en main la direction de la mission française pour notre Église. Dès le lendemain, il nous conféra sa bénédiction apostolique dans Ies bureaux des historiographes. Ses deux conseillers et quatre membres du collège des douze assistèrent à la cérémonie. Georges Watt, sténographe en chef de l’Église, transcrivit textuellement son allocution générale, ainsi que les paroles qui furent tour à tour prononcées, d’abord sur la tête de Ch. Hooper, notre représentant au Congrès fédéral, puis sur celles des missionnaires. Jamais Brigham n’avait parlé d’une manière plus solennelle ni plus divinement inspirée.

 

      Avant de prendre congé de Brigham, je lui indiquai par écrit les noms des deux saints parlant notre langue, avec prière de les envoyer en France. Le premier, Philippe de La Mare, natif de Jersey, préside aujourd’hui les succursales des îles normandes, l’autre, Eugène Henriod, originaire du Havre, dirige la conférence de Southampton (Angleterre).

 

      Après avoir fait mes adieux à mon jardin, le 18 septembre, je me joignis à notre petite caravane. Elle se composait de seize individus, dont huit missionnaires pour l'Europe, avec dix chariots légers traînés par des mules. Elle marchait sous les ordres du capitaine Hooper, notre mandataire à Washington. Parmi nos missionnaires, je dois citer en première ligne Nat. Jones, célèbre chez les mormons par ses longues pérégrinations dans l'Inde, et J. Van Cott, l'habile directeur de la mission scandinave. Nous avions aussi avec nous John Smith, fils d'Hyrum, celui qui fut martyrisé avec le prophète Joseph. John Smith, aujourd'hui grand patriarche de l'Église, se rendait à Florence (Nebraska), pour en ramener sa sœur et toute sa famille. Nous avions encore l'honorable M. Wilson, attorney general d'Utah, et sa jeune femme, l'une des plus aimables Américaines qu'il m'ait été donné de connaître. Rien de plus agréable que de voyager à travers ces vastes solitudes, durant cette saison de l'année. Mais notre marche, constamment très rapide, m'empêchait de tenir régulièrement mon journal. Nous ne vîmes que rarement les Indiens, et n'aperçûmes qu'un seul troupeau de bisons. Toutefois, il est encore bien rare qu'un semblable voyage ne présente pas quelques aventures. Voici celles dont j'ai gardé le souvenir.

 

      Situé sur la rivière Platte, et à moitié chemin environ des quatre cents lieues qui séparent les bords du lac Salé du Missouri, le fort Laramie est le poste militaire le plus important que possède l'Union dans ces parages. Je me souviens qu'une fois, que nous étions campés à dix lieues tout au plus de ce fort, sur les bords du Nebraska, le capitaine Hooper m'éveilla en sursaut au point du jour avec ces mots : « Alerte, Parisien ! allons voir où sont nos mules ! » Nous explorâmes vainement les environs, tous les coins et recoins du cours sinueux de la rivière et nous revînmes fort désappointés, avec l'intime persuasion que les Indiens avaient enlevé dans la nuit toutes nos bêtes, et la douce perspective de faire à pied les deux cents lieues qui nous séparaient encore du Missouri. Le capitaine surtout était inconsolable, et il y avait bien de quoi. Au retour, nous fûmes accueillis par un déluge d'épigrammes qui auraient du nous faire deviner tout d'abord que plusieurs de nos compagnons, plus habitués que nous à la traversée des prairies, étaient au fond moins inquiets que nous, et se raillaient tout simplement de notre maladresse. Le loustic de la caravane, Milo Andrus, originaire de l'Ohio, et l'un des vétérans du mormonisme, se distinguait entre tous par ses quolibets intarissables. Il ne nous restait plus qu'un cheval pour nous tous. À cette occasion, le Parisien et le capitaine devinrent le point de mire de bien des épigrammes. Andrus finit par enfourcher cet unique cheval. « Capitaine, dit-il d'un air narquois, si nos mules ne sont pas à plus de trois cents milles d'ici, je me fais fort de vous les ramener toutes avant cinq heures de temps. » Effectivement, bien avant l'heure indiquée, notre jovial compagnon ramenait triomphalement toutes nos bêtes. Les odorantes émanations du buffalo grass, précieuse graminée particulière à cette région, les avaient entraînées au loin dans la prairie. Andrus et nos autres compagnons, ayant déjà fait bien des fois le voyage, connaissaient mieux les localités que moi et que Hooper, ancien négociant californien, fraîchement converti au mormonisme. Ils avaient été droit au pacage en question, sûrs d'y retrouver nos mules. Je fus dès lors convaincu qu'en compagnie de mormons émérites, la traversée du grand désert américain n'offre guère plus d'embarras que celle du bois de Boulogne à des Parisiens.

 

      Un peu plus loin, je devins le héros involontaire d'une autre aventure. Nous venions de dépasser le fort Kearney, poste militaire important, situé non loin du Nebraska. C'est là que nous traversâmes pour la dernière fois cette rivière. Elle se divise, un peu plus haut, en quatre branches très larges, mais peu profondes, encore subdivisées par des îles charmantes et d'une rare fertilité. Un jour, d'importantes cités s'élèveront sur les bords de cette rivière. Nous passâmes la nuit sur la rive gauche. J'avais pour habitude de faire tous les matins une portion du chemin à pied, en partant avant le convoi. Donc, dès les deux heures du matin, tout étant prêt pour le départ, je m'acheminai hardiment à grands pas, suivant une belle route qui serpentait le long de la rivière. La caravane, coupant à travers champs, prit, elle, une autre direction presque parallèle à la mienne, mais beaucoup plus courte. Au bout d'une heure de marche, n'entendant rien venir derrière moi, je revins sur mes pas, persuadé que le départ avait été différé par un incident quelconque, et n'ayant aucunement l'idée que nos chariots eussent pu prendre un autre chemin, et se trouver au contraire fort en avant, ce qui était pourtant la vérité. Naturellement donc, je continuai à ne rien voir, à ne rien entendre. La nuit était des plus sombres, et le calme profond qui m'entourait me sembla bientôt effrayant. Il fallut me rendre à l'évidence : j'étais perdu, entièrement perdu dans l'immensité de ces prairies. La perspective que j'avais devant moi n'était rien moins qu'agréable. Comment sortir vivant de cet interminable labyrinthe ? Cette épreuve physique et morale a été certainement l'une des plus graves de ma vie. Avec d'autres compagnons de voyage, je me serais cru perdu, je l'aurais été peut-être. Mais avec des mormons, avec des vétérans d'une Église qui a victorieusement supporté les épreuves les plus affreuses, avec des témoins oculaires des vertus divines de Joseph Smith, pouvais-je croire à une coupable insouciance du sort d'un de leurs frères ? Au bout de trois mortelles heures, en effet, un cri faible et lointain parvint à mes oreilles ; on était à ma recherche ! Je répondis à cet appel. D'autres cris plus rapprochés se firent entendre, et je marchai à grands pas dans la direction qu'ils m'indiquaient. La nuit était admirablement belle, mais toujours noire comme l'Érèbe, et, pour comble d'embarras, les herbages de la prairie s'élevaient dans cet endroit à une telle hauteur, qu'ils dépassaient parfois ma tête de plus d'un pied. Guidé par les appels réitérés de mes compagnons, je les rejoignis néanmoins sans accident. Cette aventure m'apprit à ne plus devancer désormais le départ de la caravane sans me renseigner soigneusement sur la direction à suivre.

 

      Nous voyagions à grandes étapes. La moindre de nos journées était de quinze lieues. Andrus égayait nos bivouacs de mille histoires drolatiques. La musique était aussi l'une de nos distractions favorites. Doué d'une voix de ténor des plus agréables, Jacob Gates, l'un de nos meilleurs missionnaires, nous fit souvent passer de bien douces heures. Je n'oublierai surtout de ma vie le charme inexprimable que j'éprouvai en l'écoutant chanter la complainte mélancolique d'un pauvre esclave kentuckyen, batelier du « père des eaux, » qui ayant perdu une épouse adorée, la redemande à Dieu, ou le conjure de l'appeler auprès de sa Nelly. Mais rien ne trompait mieux l'ennui de nos longues marches, rien ne saurait exprimer l'effet solennel que produisaient nos hymnes sacrés, chantés en chœur par tous nos voyageurs, au milieu des splendeurs du désert, et parfois en présence de ses sauvages habitants. Le cantique O my Father, de miss Elisa Snow, est surtout un chef-d'œuvre en ce genre.

 

      Notre dernière entrevue avec les Indiens mérite une mention spéciale. Nous venions de traverser le Loup Fork, rivière aussi considérable que la Seine. La ville commencée de Genoa, habitée en grande majorité par des mormons, s'élève pittoresquement sur sa rive droite. Pour l'atteindre plus directement, mais surtout pour éviter certaine vallée infestée de Peaux-Rouges, nous dûmes faire un détour qui nous prit une journée entière. Nous eûmes à parcourir ce jour-là l'une des plus ravissantes contrées du Nebraska, le plus vaste des territoires américains, dont l'étendue dépasse à elle seule celle de la Grande-Bretagne. En revenant de la Chine, j'avais passé six mois à Manille ; j'avais foulé les fraîches savanes de Mindanao ; j'avais visité Timor, puis Célèbes ; j'avais résidé sept mois à Java, cette superbe reine de l'Océanie. Je connais également le Brésil, le cap de Bonne-Espérance ; mais dans toutes ces contrées favorisées du ciel, jamais je n'avais rien vu de comparable aux paysages qui se déroulèrent ce jour-là sous mes yeux.

 

      C'était le 22 octobre. Nous jouissions d'une de ces tièdes matinées, si communes dans cette délicieuse saison connue sous le nom d’indian summer. Le soleil nous éclairait de ses plus doux rayons, l'atmosphère était d'une transparence sans égale. Dirigés par l'elder Jones, nous marchions à l'aventure, car nulle trace de sentier n'était visible à nos regards. Nous avons déjà essayé précédemment de donner une faible idée des variétés infinies d'aspects qu'offrent ces solitudes, mais en ce jour la nature semblait s'être surpassée, et ce que je voyais ne saurait ni se décrire ni s'oublier. C'était tantôt un immense parc naturel, orné çà et là de bouquets d'arbres, tantôt un gracieux vallon bordé d'arbustes sauvages, ici des ruisselets aux ondes cristallines, là de petits étangs décorés de saules nains, plus loin, une suite de ravissantes ondulations de terrain couvertes de graminées gigantesques. Dans le lointain, de majestueux cours d'eau empruntaient au soleil des reflets d'argent, et des futaies d'une végétation luxuriante encadraient dignement cet Éden à reconquérir ! J'étais ébloui, fasciné de ce spectacle, et j'implorai pour nos saints des vertus dignes de leur assurer une longue et heureuse possession de cette terre promise des derniers jours.

 

      À la halle de midi, Andrus et Jacob Gates, son compagnon de voyage, partirent en avant avec leur chariot, espérant atteindre et franchir avant nous le Loup Fork. Cette fois, leur sagacité fut en défaut ; ils se perdirent dans le dédale inextricable de la prairie, et ne purent retrouver nos traces que le lendemain. Quant à nous, nous n'arrivâmes qu'à minuit sur les bords boisés de la rivière, ombragés d'arbres touffus. Ces lieux enchantés constituent le champ de chasse des Pawnees, les Indiens les plus pillards du Nord-Amérique. Sur ce terrain dangereux, nous dûmes faire bonne garde jusqu'au matin, autrement nous aurions couru grand risque de perdre cette fois nos mules pour tout de bon.

 

      Le lendemain, après avoir traversé en bac la rivière, nous vîmes ces terribles Peaux-Rouges. À peine eûmes-nous atteint l'emplacement où s'élèvent les premières constructions de la ville projetée de Genoa, qu'une multitude de sauvages vint nous assaillir avec des gestes et des paroles suppliantes, que leurs figures hâves de faim nous expliquaient trop clairement. Il me restait encore une certaine quantité de provisions, notamment des crackers, sorte de tout petits biscuits délicieux que fabriquent nos boulangers, plus de vingt livres de bœuf fumé, etc., provisions qui, en raison de notre prochaine arrivée sur les bords du Missouri, me devenaient inutiles. Mes largesses me conquirent à l'instant le cœur des squaws (femmes indiennes). Elles m'entourèrent en si grand nombre que le surplus de mes vivres y eut bientôt passé. Un jeune et beau cavalier pawnee, penché sur le cou de sa monture, m'indiquait de son doigt celles qui méritaient mes cadeaux de préférence ; c'étaient probablement ses femmes. Parmi ces Indiennes, une surtout était remarquable par l'extrême régularité de ses traits ; elle ne paraissait pas avoir plus de vingt ans. Jamais je n'avais vu plus belle sauvagesse, et je suis sûr que, vêtue convenablement et soigneusement débarbouillée, cette Vénus au teint cuivré aurait produit le plus grand effet à Paris. Il fallait entendre caqueter ensemble ces filles d'Ève, tantôt chuchotant joyeusement, tantôt éclatant en rires inextinguibles. La Vénus en question s'émancipa jusqu'à ajuster sur son nez mes bésicles, ce qui provoqua une nouvelle explosion de folle gaieté.

 

      Nous fûmes ensuite témoins des curieuses évolutions d'une autre troupe de Pawnees, composée de cent dix cavaliers, commandés par un chef à peine sorti de l'adolescence. C'était visiblement un escadron d'élite, qui nous donna pendant plus de deux heures le spectacle de ses manœuvres. Le jeune chef paraissait aussi gai qu'alerte. Des éclats de rire continuels accueillaient presque tous ses commandements, faits d'ailleurs avec une aisance merveilleuse, et ponctuellement exécutés. Dans la soirée, je sus par un mormon du pays que ces guerriers s'exerçaient pour entrer prochainement en campagne contre une tribu voisine. Genoa et ses environs avaient, à cette époque, une population d'environ trois cents prosélytes, la plupart d'origine européenne, et qui, établis là provisoirement, travaillaient à se compléter un pécule pour émigrer plus tard dans le Grand Bassin.

 

      Depuis cette ville jusqu'au Missouri, le territoire de Nebraska n'offre plus qu'une immense prairie, légèrement ondulée, et coupée de petits courants d'eau plus ou moins richement boisés. Il y a là des éléments de production immenses et à peu près inexplorés. Le Nebraska, qui n'a encore qu'une population de 40,000 âmes, pourra certainement en nourrir 50 millions. Les fermes, naturellement très isolées sur un aussi vaste espace, ont généralement pour maîtres des yankees, émigrés des États du New England. Pour donner une idée au lecteur de l'aisance exceptionnelle dont jouissent ces colons, nous dirons ici que notre capitaine, s'étant adressé au propriétaire de la première ferme que nous rencontrâmes, lui demanda combien de temps il lui faudrait pour préparer à dîner pour toute la caravane. Cet hôte improvisé ne demanda qu'une demi-heure, et le repas fut splendide. Je comptai sur la table onze espèces de mets chauds et froids, avec thé, café, et diverses liqueurs [la Parole de Sagesse ne sera généralisée que plus tard (voir ici), note de La feuille d'olivier]. Le tout pour vingt-cinq cents par tête ! Le 27 octobre, nous arrivâmes à Omaha, capitale du Nebraska, jolie petite ville située sur la rive droite du Missouri. Nous n'avions mis que vingt-huit jours pour franchir le grand désert. Dès le surlendemain, nos missionnaires prirent passage sur le Colonel Guslinn, joli steamer, en partance pour Saint-Joseph. Dans la soirée, le capitaine Hooper me joua un tour de sa façon. Trois cents passagers étaient réunis dans le grand salon. Un petit corps de musique militaire y offrait des fanfares. « Concitoyens, s'écria notre mandataire au congrès, je vous présente M. Bertrand, d'Utah, en route pour la belle France. Il va nous chanter la Marseillaise. » À l'instant, la musique attaqua la ritournelle de cet hymne fameux. Devant une semblable invitation, il n'y avait pas à reculer, et je ne leur fis pas grâce d'une seule strophe. Des applaudissements frénétiques accueillirent ce chant national, qui, depuis 1792, a fait tant de fois le tour du monde, et auquel se rattachent, même dans ces contrées lointaines, de glorieux souvenirs. Ce fut en chantant la Marseillaise que des colons de la Louisiane, encore Français de cœur en dépit de la diplomatie, repoussèrent victorieusement un débarquement anglais en 1812.

 

      Le cours du Missouri, dont les eaux étaient assez basses dans cette saison, se trouvait obstrué de snags, troncs d'arbres morts, souvent énormes et fort désagréables à rencontrer. Cet encombrement rendait la navigation impossible pendant la nuit. Les bords de cette rivière, embellis d'une multitude de jolis villages, sont incomparablement plus pittoresques et mieux boisés que ceux du Mississipi.

 

      De Saint-Joseph nous nous rendîmes, par la voie ferrée, à Hannibal, sur le Mississipi. Nous y arrivâmes à la tombée de la nuit. Le steamer Di Vernon (Di, diminutif de Diana ; Diana Vernon, ce type enchanteur créé par Walter Scott, dans son beau roman de Rob Roy) nous attendait là pour nous transporter à Saint-Louis. Je fus ébloui des installations de ce beau navire. Le salon, richement décoré, n'avait pas moins de 250 pieds de long sur 40 de large et 32 de haut. La table, divisée en deux parties, et qui occupait toute la longueur du salon, était servie avec un luxe princier. L'heure du thé venait de sonner. Deux séries, chacune de cinq cents passagers, se succédèrent à ce lunch, et il fallut un troisième service supplémentaire. Les domestiques étaient tous des hommes blancs, et je ne vis aucun Noir à bord. Après le thé, je visitai tous les coins et recoins du navire, et je retrouvai partout le même luxe. Il n'y avait pas jusqu'au salon du barbier qui ne fût un vrai boudoir, avec des meubles dignes d'un palais. Véritable palais flottant, le Di Vernon offrait sur son pont l'image de l'arche de Noé : depuis la poule jusqu'au cheval de prix, tous les animaux s'y trouvaient dans les meilleures conditions d'aménagement.

 

      À mon retour au salon, je vis que la grande table avait été démontée et métamorphosée en une multitude de tables de jeu. En face de la buvette, un groupe fort nombreux de politicians discutait avec chaleur les chances des divers candidats à la présidence des États-Unis. L'institution particulière du Sud y était vivement battue en brèche par un orateur de Boston. Après de violents débats, un chaud republican s'avisa de proposer un vote fictif parmi les assistants, afin de pressentir, dit-il, par ce poll anticipé, l'opinion publique des citoyens américains à la future élection présidentielle. Le résultat de cette étrange opération montra que la majorité des assistants était en faveur du sénateur Douglas. Ce pronostic, toutefois, ne s'est pas vérifié.

 

      Cependant le Di Vernon voguait majestueusement sur le « père des eaux. » Aucune oscillation de vagues n'était sensible à bord de ce noble steamer. Sa proue, vivement éclairée, projetait au loin une lueur éblouissante et fantastique à travers les ténèbres. Parmi les trois mille steamboats qui naviguent sur les eaux du Mississipi, de l'Ohio et du Missouri, celui-là est à la fois l'un des plus rapides et des plus magnifiques.

 

      Le lendemain, au point du jour, nous débarquâmes à Saint-Louis. Je fis là mes adieux au capitaine Hooper, et partis seul pour Philadelphie. La distance entre ces deux villes est d'environ douze cent quarante milles (413 lieues). Diverses voies ferrées les relient ensemble. Je pris celle de l'Illinois et de l'Indiana. Dans les wagons américains, les siéges ne sont pas disposés en travers, comme en France, mais en long, ce qui permet aux voyageurs de communiquer tous ensemble. Ils sont de plus parfaitement rembourrés, autre et agréable dissemblance. Je remarquai aussi, non seulement qu'il était défendu de fumer dans les wagons de première classe, mais qu'effectivement on n'y fumait pas. L'égalité démocratique la plus complète régna constamment entre nous pendant ce long trajet. À chaque instant du jour et de la nuit, on nous offrait des journaux et toutes sortes de fruits et de pâtisseries. À Pittsbourg (Pennsylvanie), des sleeping cars, sorte de larges fauteuils à bascule, remplacèrent les siéges ordinaires.

 

      En rail way, comme sur le steamer, la politique faisait les frais de presque toutes les conversations. Le procès criminel de John Brown qui, à cette époque, s'instruisait en Virginie, les conséquences probables de cette affaire sur la future élection du président, la brûlante question de l'esclavage, etc., préoccupaient vivement l'esprit de nos voyageurs. Nos quatre cent treize lieues de distance furent franchies en quarante-neuf heures. À Philadelphie, je trouvai la plus gracieuse hospitalité chez l'eIder Ch. Maser, qui présidait les saints de cette ville. Je fis dans sa maison connaissance intime avec l'elder George Q. Cannon, alors directeur de toutes nos succursales des États de l'Union. De Philadelphie, je me rendis à New York, où je reçus également un accueil fraternel.

 

      Le 20 novembre, je partis de New York sur le steamer Vanderbilt, à destination de Londres. J'avais pour compagnon de voyage W. Gibson, Écossais, l'un de nos missionnaires envoyés en Angleterre. À Londres, j'appris de la bouche de l'elder Asa Calkin, directeur de nos missions européennes, qu'un schisme ayant éclaté dans la branche de Paris, elle ne comptait plus que treize membres.

 

      Le 10 décembre 1859, j'arrivais à Paris. Depuis dix ans, il existait dans cette ville une petite succursale de notre Église, et une autre plus importante au Havre. Une quinzaine de saints français ont émigré dans l'Utah. Si l'on me demandait pourquoi le mormonisme n'a pas conquis en France un plus grand nombre de prosélytes, je répondrais que l'Évangile des derniers jours n'a été annoncé publiquement que deux fois à Paris : en 1851, dans le faubourg Saint-Antoine. La liberté des cultes pleine et entière, telle qu'elle existe en Angleterre et aux États-Unis, n'existera pas de longtemps en France : et je ne sais si, dans l'état actuel des esprits, cette compression officielle profite à d'autres tendances qu'à celles du matérialisme, c'est-à-dire à l'infirmation de toute croyance religieuse et du principe même de l'autorité.

 

      Quoi qu'il en soit, notre Évangile a déjà conquis plus de cent vingt mille croyants en Europe. L'Angleterre, l'Écosse, la Suisse, mais surtout la Suède, la Norvège et le Danemark, sont les pays où nos missionnaires font aujourd'hui le plus de progrès. La Germanie protestante fournira tôt ou tard des légions de prosélytes à l'œuvre du prophète Joseph. L'anecdote suivante suffira pour faire comprendre au lecteur comment certains États allemands ont été soustraits, jusqu'à ce jour, à notre propagande.

 

      Le 29 janvier 1853, Orson Spencer, chancelier de notre université, et Jacob Houtz, adressèrent une requête à M. de Raumer, ministre des cultes à Berlin, pour lui représenter que, porteurs de lettres de créance de Brigham Young, gouverneur d'Utah, ils avaient été désignés par une conférence générale de l'Église, tenue le 1er septembre 1852 à la ville du Lac Salé, pour venir solliciter auprès de Sa Majesté le roi de Prusse une audience particulière, à l'effet d'obtenir de lui l'autorisation de prêcher l'Évangile dans ses États. Dans ce curieux document, ils rappelaient à M. de Raumer que le roi avait récemment ordonné au baron V. Hérolt, son ministre à Washington, de s'informer auprès du docteur Bernhisel, notre représentant au Congrès fédéral, des principaux dogmes et de la doctrine de notre Église. En réponse à cette demande, nos principales publications avaient été envoyées avec empressement à Sa Majesté prussienne, des bureaux du Millenial Star, journal du mormonisme qui se publie à Liverpool.

 

      Deux jours après la remise de leur supplique, nos apôtres furent mandés par le préfet de police. Ils furent minutieusement interrogés, par une sorte de cour spéciale, sur les motifs de leur arrivée à Berlin. Après cet examen, cette cour leur fit signifier une sentence motivée, portant ordre de quitter la Prusse dès le lendemain matin sous peine de transportation, et défense d'y revenir sous la même peine. Ainsi, même en Europe, l'intolérance de certains États protestants dépasse celle des pays catholiques. En France, du moins, si l'on nous empêche de prêcher, on ne nous expulse pas comme des gens criminels ou dangereux.

 

      Lors de mon arrivée à Paris, j'avais trouvé que notre branche ne comptait, comme on me l'avait annoncé d'avance, qu'un personnel de treize membres. Elle était présidée par M. E. Huber, d'origine allemande. Un certain nombre de nos frères avaient fait scission, grâce aux ténébreuses machinations d'un ex-protestant français. Son nom est indigne de figurer dans ces mémoires. Entré dans notre Église à Genève, où il étudiait la théologie calviniste, puis envoyé par le président de la mission suisse dans les vallées du Piémont pour en évangéliser les habitants, cet homme avait introduit parmi les saints d'Italie la fausse doctrine d'après laquelle ils avaient le droit d'élire directement leurs chefs. Cette hérésie, contraire aux dogmes fondamentaux de notre Église, valut à son auteur une première sentence d'excommunication. Ayant fait amende honorable, il obtint son pardon, mais ce ne fut que pour retomber dans ses premiers égarements. C'est alors qu'il vint répandre parmi les saints de Paris la même doctrine anarchique, savoir, qu'ils avaient le droit légal de nommer leur président. Là, comme en Italie, son unique but était de s'emparer de la direction d'une succursale. Une lettre très insolente qu'il écrivit aux autorités de Liverpool, lui valut une excommunication définitive. Il s'avisa alors d'en appeler directement au prophète. Sa requête, formulée en anglais pitoyable, émaillée d'invectives grossières, m'avait été envoyée par lui, quand j'étais alors dans l'Utah. Le fond de cet absurde placet était digne de la forme. Il y menaçait le successeur de Joseph, en cas de déni de justice, de saisir le gouverneur civil Cumming de cette affaire. Je lui répondis que Brigham était un personnage beaucoup trop respectable pour que je me permisse de lui présenter de pareilles billevesées. Une nouvelle requête en français, et formulée cette fois en termes très convenables, me fut expédiée de Paris. Alors je remis l'une et l'autre à Brigham avec un rapport sur les antécédents du pétitionnaire. Depuis, je me suis trouvé en relations immédiates avec ce personnage, et j'ai acquis la certitude qu'imbu des idées qu'il a puisées dans le Contrat social de J. J. Rousseau, cet individu, comme une foule de rationalistes, est aussi capable de comprendre le mormonisme qu'un aveugle de juger des couleurs.

 

      Les autres dissidents de Paris, ramenés par mes exhortations, rentrèrent pour la plupart dans le giron de l'Église. Sur l'invitation de l'elder Woodard, président de la mission suisse, le 2 janvier 1860, je partis pour Genève. Les saints de cette ville me firent un accueil des plus gracieux. Après être resté cinq jours avec eux, je partis avec l'elder Woodard pour Saint-Imier, dans le canton de Berne. Une importante succursale existe dans cette ville. Je visitai le Locle et la Chaux-de-Fonds, puis je revins à Genève. L'elder With, cuisinier de M. Fazy, y présidait notre succursale. J'eus alors l'occasion de visiter en détail le somptueux palais ou réside princièrement ce démocrate émérite, et de m'apercevoir que démocratie n'est pas toujours synonyme de simplicité. Les divers cantons suisses, ceux surtout de la Suisse allemande, ont déjà fourni plus de trois cents émigrants à l'œuvre de Joseph. Aujourd'hui, cette mission, dirigée par l'elder John L. Smith, l'un des neveux du fondateur du mormonisme, compte un millier de prosélytes. L'elder Ballif, né à Lausanne, mais qui a résidé six ans dans l'Utah, travaille activement dans cette mission depuis un an. Homme instruit, plein de zèle et de dévouement, parlant parfaitement les langues française et allemande, Ballif est un des membres les plus utiles et les plus justement honorés de notre Église.

 

      En quittant la Suisse, j'allai passer quinze jours à Marseille, ma ville natale, que je n'avais pas vue depuis vingt-neuf ans, et que je trouvai, comme on pense, prodigieusement changée à son avantage. Je revins ensuite à Paris, où j'ai constamment résidé depuis dix-huit mois. J'ai fait, à diverses reprises, des démarches auprès des autorités françaises pour obtenir l'autorisation de prêcher publiquement notre doctrine. J'épargne au lecteur les détails de ces tentatives, infructueuses jusqu'ici ; ces détails, pénibles pour moi, seraient fastidieux pour lui. Je me console de mon insuccès par le témoignage de ma conscience. Elle me dit que, dans cette circonstance comme toujours, j'ai agi avec une entière simplicité de cœur, sans aucune arrière-pensée d'orgueil ou de cupidité. Je m'abstiens de discuter les motifs qui m'ont valu tantôt des refus dédaigneux, tantôt un silence plus dédaigneux encore.

 

      Mais ne me sera-t-il pas permis de demander humblement si, à une époque où les doctrines matérialistes et le scepticisme moral font chaque jour de si effrayants progrès parmi les hommes les plus intelligents, savants, artistes, fonctionnaires publics et même universitaires, il y avait un bien grand péril social à laisser prêcher une doctrine dont la base, après tout, est la régénération de l'homme par la foi unie au travail ; une doctrine sans doute progressive, mais qui néanmoins se rattache par d'intimes liens à ce qu'ont cru et pratiqué les hommes les plus vertueux, les plus vénérables des siècles passés ? Encore si cette interdiction officielle, qui pèse sur nous en France, profitait à l'antique foi de nos pères ! Mais, hélas ! si les apôtres du mormonisme sont muets, les organes des Églises officielles n’en prêchent pas moins dans le désert. « Les Français sont des têtes légères qui ne pensent pas à Dieu. » Ce reproche, formulé il y a plus de soixante ans par un de leurs plus terribles ennemis (Suwarow), est encore trop mérité de nos jours.

 

      Pour moi, tant que notre souverain pontife me jugera propre aux pénibles labeurs de l'apostolat, je ne cesserai de multiplier mes efforts pour manifester à mes compatriotes ce que je crois la vérité, soit par la voie de la prédication, si elle m'est enfin permise, soit par celle de la presse. Puis j'irai finir mes jours dans notre Sion, en faisant des vœux pour que les apôtres qui me succéderont ici soient plus habiles et plus heureux que moi. Dussent toutes mes tentatives de prosélytisme demeurer stériles, je ne serais pas un digne chrétien des derniers jours si, de loin comme de près, je cessais d'aimer ma patrie, une patrie comme la France !