La période de ténèbres
Les mages ont pu croire
qu'ils vivaient à une époque de ténèbres
morales et de famine spirituelle. Ils vivaient à une époque
de guerres civiles et internationales, d'émeutes, de
sauvagerie et de désordre presque permanents.
Le soleil assombri à midi (an 10)
Le 28 juin de l'an 10
avant l'ère chrétienne, une éclipse totale de
soleil parcourut la Mésopotamie. Jérusalem était
au sud de chemin de l'éclipse totale et n'en connut qu'une
partielle. Mais les centres astronomiques de Babylonie et beaucoup de
villes de Syrie, de la Mésopotamie et de la Perse se
trouvaient sur le chemin de l'éclipse totale. C'était
la première éclipse totale de soleil visible partout en
Mésopotamie depuis le 12 avril 136 avant notre ère, à
midi. En 10 avant notre ère, les astronomes attendaient depuis
plus de 125 ans une éclipse totale du soleil que l'on pouvait
observer en beaucoup d'endroits.
La lune changée en sang (an 5) ii
Le 21 mars de l'an 5
avant notre ère se produisit une éclipse totale de lune
qui dut être particulièrement intéressante pour
les mages. Selon le calendrier juif, c'était le soir du repas
pascal. C'était la première éclipse totale de
lune au moment de la pâque au Proche-Orient depuis au moins 235
ans, peut-être même 354 ans. La rareté de
l'événement et son lien avec le thème de la
pâque a dû attirer l'attention de ces mages qui
connaissaient les prophéties juives. Pour les prêtres
qui tenaient le calendrier, c'était l'équinoxe de
printemps. C'était à ce moment-là que le
sacrifice des prémices se faisait dans toute la Mésopotamie
et qu'on commençait la moisson de l'orge.
La pleine lune se
leva vers 18h04, heure de Jérusalem, une heure environ après
que le dernier agneau eût été sacrifié au
temple pour le repas de la pâque. L'éclipse commença
vers 19h20. Une heure plus tard elle était totale, et la lune
n'était plus qu'un disque rouge sombre. Vers 22h00, l'éclipse
totale prenait fin. La pleine lune était hors du cône
d'ombre de la terre à 23h00.
La comète de l'an 5
Au cours du mois lunaire
qui commença avec l'apparition de la nouvelle lune (le 8 mars
de l'an 5) une étoile munie d'une longue queue apparut
iii.
En Judée, c'était le mois de Nisan, moment de la pâque
et de la fête des pains sans levain. En Babylonie, c'était
le mois de Nisanu, moment de la fête du Nouvel-An. En Amérique
centrale, c'était le premier mois de la 601ème année
de l'ère de Léhi. La comète demeura visible
pendant 70 jours environ. Elle put probablement être observée
jusqu'au 14 juin. Les comètes brillantes et de longue durée
apparaissent proches du soleil pendant une grande partie de la
période où elles sont observables. Clark, Parkinson et
Stephenson iv
observent qu'on peut s'attendre à ce qu'une comète
visible pendant 70 jours ou plus atteigne à un moment donné
un éclat très brillant, probablement plus grand que
Vénus (l'astre le plus brillant dans le ciel après le
soleil et la lune). Cette comète a pu réaliser la
prophétie de Samuel le Lamanite: "Et voici, une nouvelle
étoile se lèvera, telle que vous n'en avez jamais vue"
(Hélaman 14:5).
Le Fils né de la vierge
Peu avant la destruction
d'Israël par les Assyriens, Ésaïe avait prophétisé
au roi Achaz: "Voici que la jeune fille est enceinte, elle
enfantera un fils et lui donnera le nom d'Emmanuel" (Ésaïe
7:14). Matthieu cite cette prophétie comme suit : « Voici
que la
vierge est
enceinte – elle enfantera un fils et on lui donnera le nom
d'Emmanuel, ce qui se traduit: Dieu avec nous » (Matthieu 1:23).
De ce fait, Ésaïe 7:14 est généralement
interprété comme une prophétie de la maternité
de la vierge Marie. Cette interprétation est contestée
parce que Ésaïe n'a pas utilisé le mot hébreu
désignant une vierge (betula),
mais le
mot 'alma,
signifiant
une jeune fille en âge de se marier, et aussi une femme mariée.
Il y a une explication possible à ce choix. Ésaïe
l'a peut-être employé à cause de sa richesse
mythique et de ses attaches astronomiques.
Au
Moyen-Orient, la déesse-mère était appelée
Ma, Mamma, Mami et Ninma. Lors du premier croissant de lune, c'était
l'aspect virginal de la déesse-mère qui apparaissait
dans le ciel. En Syrie, le nom cananéen de la déesse
vierge était galmatu,
l'équivalent
de alma.
Lors de
la fête du Nouvel an, qui avait lieu
au
printemps, on l'accueillait comme étant « la vierge Anath »
qui allait enfanter un fils, le dieu qui mourrait et ressusciterait.
Il y a
même un texte mythologique cananéen qui correspond, mot
à mot, à la prophétie d'Ésaïe :
« Voici, la jeune fille enfantera un fils »
v.
Ainsi donc, en vertu du principe que les choses terrestres ont leur
reflet dans le ciel, les mages ont pu chercher dans la lune et la
constellation de la Vierge l'indication que la prophétie
d'Ésaïe s'était réalisée.
Ils disposaient d'un
repère : Pendant que les Assyriens mettaient fin au royaume
d'Israël, en 721 avant notre ère, le 12 mars 721, la
pleine lune "se changea en sang" en une éclipse
totale visible au Moyen-Orient au moment où la lune sortait de
la constellation de la Vierge. Ce signe du ciel dut frapper le peuple
juif sur le chemin de la Médie et d'autres pays de « l'orient »,
et rester dans les mémoires. Les mages durent donc
s'intéresser à l'éclipse qui eut lieu au moment
de la pâque de l'an 5 avant notre ère, car lorsque la
lune se leva le soir du 21 mars, elle « se changea en sang »
au moment où elle quittait la constellation de la Vierge. Ce
signe a pu leur indiquer que la prophétie d'Ésaïe
au roi Achaz s'était accomplie.
L'étoile de Jésus et la constellation du Capricorne
La comète de 5
avant notre ère apparut dans la constellation du Capricorne.
Les mages juifs devaient connaître la signification religieuse
de cette constellation, qui remontait à l'époque des
prêtres sumériens. Selon leur mythologie, trois dieux se
partageaient le ciel: Anu était associé aux territoires
situés à l'est de la Mésopotamie; son fils Enlil
était associé à la Mésopotamie. L'autre
fils, Enki, dieu de la sagesse, des eaux pures et de la fertilité
des champs, était associé aux territoires situés
à l'ouest de la Mésopotamie. Il est donc possible que,
s'ils se laissaient guider par les traditions anciennes dans leur
recherche du Messie, les mages aient cherché dans la partie du
ciel associée à Enki.
Cet Enki fut appelé Ea par
les Babyloniens et était représenté portant un
grand manteau en forme de poisson et avec une chèvre à
ses pieds. Il était le dieu de la vie pure, celui qui connaît
le cœur, le dieu de la maison, le dieu qui était maître
du pouvoir purificateur de l'eau par les ablutions rituelles. Il
était aussi le dieu de « la couronne pure », le
seigneur de l'oracle pur qui donne la vie aux morts. Certains le
considéraient comme le créateur de l'humanité.
C'est lui qui avertit Utnapishtim (le Noé babylonien) de
construire un bateau en prévision du déluge. Il
bénissait les champs, guérissait les maladies et
prenait le parti de l'humanité et était son avocat
devant les dieux. Il finit par être représenté
par le Capricorne, le poisson-chèvre, lieu du solstice
d'hiver, la partie la plus basse de la course du soleil et le symbole
naturel de la mort et de la résurrection.
Les signes de la naissance de Jésus
Les deux premiers signes
prophétisés, l'éclipse totale de soleil de l'an
10 avant notre ère et l'éclipse totale de lune près
de la Vierge en 5 avant notre ère pouvaient être prévus
par les astronomes de l'époque. L'éclipse de lune dut
cependant être particulièrement frappante: la lune se
changea en sang dans la Vierge exactement au moment de l'équinoxe
du printemps. Du fait du léger balancement de l'axe de la
terre et du mouvement inégal de l'orbite de la lune, une telle
éclipse ne se produit probablement qu'une fois tous les 26.000
ans. Par contre, les mages n'auraient pas pu prédire
l'apparition de la comète et sans cela, les autres signes
n'auraient eu aucune signification.
Si l'on admet que
l'éclipse totale de lune près de la Vierge signalait la
naissance du Messie ce jour-là, 14 nisan du calendrier de
Juda, 21 mars de l'an 5 avant notre ère, le premier jour de la
vie du Sauveur fut celui de "la préparation de la pâque".
Le huitième jour de sa vie, le 21 nisan, 28 mars de l'an 5
avant notre ère, jour de la convocation finale de la fête
des pains sans levain, le Messie fut circoncis. Et cette nuit-là,
la lune, qui avait marqué le moment de sa naissance quelques
jours plus tôt, se levait au sud-est vers deux heures du matin,
le 29 mars de l'an 5 dans la constellation du Capricorne.
Nous ne disposons d'aucun
document permettant de savoir si les mages ont vu cette nuit-là
dans le Capricorne la nouvelle étoile symbolisant le sceptre
de David et la tribu d'Israël, mais elle y était. Et elle
était probablement visible pour quiconque la cherchait là-
bas. Ce qui est sûr, c'est que ces hommes se sont présentés
à la cour du roi Hérode en disant : « Où est
le roi des Juifs qui vient de naître ? Car nous avons vu
son étoile en Orient [ou : à son lever] et nous sommes
venus l'adorer » (Matthieu 2:2).
i O. Neugebauer, Astronomy and History – Selected Essays, New York, Springer Verlag, 1983.
ii Il est utile de se rappeler ici que le calcul actuel de notre ère est le fruit des travaux du moine Denis le Petit et que celui-ci commit une erreur de calcul d'environ 5 ans, ce qui fait que le Christ est né cinq ans avant l'ère chrétienne.
iii C. Cullen, "Can we find the Star of Bethlehem in Far Eastern Records", Quarterly Journal of the Royal Astronomical Society, 20, 1979, pp. 153-159.
iv Clark, Parkinson et Stephenson, "An Historical Re-Appraisal of the Star of Bethlehem – A Nova in 5 B.C.", Quarterly Journal of the Royal Astronomical Society, 18, 1977, pp. 443-449.