La roue dans l’Amérique ancienne


Paul R. Cheesman

Le Dr Cheesman, chargé de cours à l’université Brigham Young, a passé beaucoup de temps à étudier et à explorer les territoires du Livre de Mormon
en Américque centrale et en Amérique du Sud. Ce texte a été présenté pour la première fois au 16e Symposium archéologique annuel.


Extrait de BYU Studies, vol. 9, n°2, p. 185



Quand Joseph Smith a présenté le Livre de Mormon au monde en 1829, la plupart des affirmations de ce dernier ont été considérées comme invraisemblables et incroyables. Les implications culturelles et historiques du livre allaient trop loin pour l’esprit scientifique de l’époque. La science de l’archéologie était dans son enfance et la plupart des gens ne connaissaient que très peu de choses sur les ancêtres des indiens américains. Seul un tout petit nombre d’élus manifestait de l’intérêt pour leur culture. La plupart des gens ne s’intéressaient qu’à les repousser plus loin vers l’Ouest et à annexer davantage de leurs terres. Quand les premiers explorateurs, comme Catherwood et Stephens, rapportèrent du Mexique et de l’Amérique centrale des peintures et des données qu’ils avaient réunies en 1939 et en 1849, on se mit à se poser des questions sur les relations existant entre les splendides villes du passé et les Indiens simples et ignorants.

La prétention du Livre de Mormon à être l’histoire religieuse abrégée de certains ancêtres des indiens américains suscita rapidement beaucoup de critiques « scientifiques ». Ce n’était peut-être que le résultat des balbutiements de l’archéologie, puisque actuellement les découvertes archéologiques confirment d’une manière générale le livre. Bien que la plupart de ses implications culturelles se soient depuis lors vérifiées, il reste encore un petit nombre de domaines où il faut continuer les recherches. Les éléphants, le cheval, le fer, le blé et la roue sont cinq domaines dans lesquels les savants n’ont pas produit de preuves suffisantes pour confirmer de manière unanime l’affirmation du Livre de Mormon qu’ils ont tous existé. C’est un de ces sujets controversés que cette étude aborde : la roue.

Le Livre de Mormon n’utilise le mot « roue » qu’une seule fois dans 1 Néphi 15:28, qui est une citation d’Esaïe. L’utilisation implicite de roues dans le Livre de Mormon vient des sept passages où des chars sont mentionnés. Le premier passage se trouve dans 2 Néphi 12:17, également une citation d’Ésaïe. Si on utilise la citation d’Ésaïe, étant donné qu’il n’y a pas de mention de ce genre dans le récit jarédite, la première mention de la roue dans le Livre de Mormon remonterait aux environs de 549 av. J.-C.. La deuxième allusion à des roues ou au mot « char » se trouve dans Alma 18:9, qui date d’environ 90 av. J.-C..

La roue est un instrument mécanique fondamental que la plupart des savants considèrent comme une des indications d’une civilisation supérieure. L’utilisation la plus ancienne connue de la roue est dépeinte sur un bas-relief sur calcaire en Mésopotamie et montre l’utilisation d’une charrette datant d’environ 3500 ans av. J.-C. 1. Cette mention fait remonter la présence de la roue dans l’ancien monde bien avant celle du nouveau monde car, pendant de nombreuses années, les recherches scientifiques n’ont pas donné de renseignements confirmant l’utilisation de la roue dans l’Amérique ancienne. Mais ces derniers temps, on a trouvé des objets qui présentent un intérêt particulier pour ceux qui se passionnent pour ce domaine. Étant donné que le Livre de Mormon laisse entendre que les peuples précolombiens du continent américain utilisaient la roue, ces découvertes deviennent encore plus fascinantes pour le chercheur mormon intéressé.

Utilisations anciennes de la roue

Il est probable que la première adaptation de la roue à l’usage d’une machine a été la roue à aubes et que la première fois qu’on a utilisé la roue pour des raisons autres que le transport, cela s’est produit pendant l’âge du bronze avec l’invention du tour de potier. On a commencé à façonner la poterie au tour aux environs de 3000 av. J.-C. en Égypte 2.

La plupart des archéologues affirment que le tour de potier n’était pas connu dans l’Amérique ancienne, parce que les éléments dont on dispose montrent que les céramiques étaient faites à la main sans l’aide d’aucun instrument mécanique. Par contre, tout indique que les céramiques étaient faites à la fois à la main et au tour dans l’Ancien Monde. Les objets provenant de l’Ancien Monde confirment l’affirmation que le tour de potier était utilisé pour la production massive et rapide de céramiques. De toute évidence, beaucoup de céramiques étaient fabriquées commercialement. Par contre, la plupart des céramiques domestiques étaient faites à la main par la maîtresse de maison et c’était une tâche aussi importante que la confection des vêtements familiaux.

W. N. Holmes rapporte une interprétation d’une ancienne coutume américaine dont on peut déduire l’utilisation du principe de la roue en Amérique.

Quand on fabrique un vase d’argile, on peut utiliser un tasseau comme support et comme pivot, ce qui en fait une ébauche de roue. On peut aussi bien l’utiliser pour façonner le corps des vases, ce qui lui fait remplir d’une manière limitée les fonctions d’un moule 3.


Ce rapport affirme aussi qu’un instrument ressemblant à la roulette était utilisé au cours de la période de précolombienne ; on trouve ce genre d’objet près de l’embouchure du Missouri.

En 1895, tandis qu’il dirigeait l’expédition Corwith pour l’université de Pennsylvanie, Henry C. Mercer vit fonctionner un tour de potier authentique, quoique simple, parmi les potiers natifs de Merida (Mexique). Bien que cela aurait pu être un outil résultant de l’influence espagnole, son mécanisme particulier et la façon dont il fonctionne le distinguent de tous les tours du même genre servant à façonner l’argile que l’on connaît jusqu’à présent, dans les temps anciens et modernes, dans n’importe quel endroit de l’Ancien Monde. Les natifs donnent même à l’instrument un nom maya, kabal. Mercer est convaincu, suite à ses études, qui ont été confirmées par d’autres, que cet instrument est originaire du Yucatan ancien 4.

Dans un rapport sur la technique contemporaine de la poterie dans le Yucatan, G. W. Braina dit que l’on trouve le kabal, qui a la forme d’une soucoupe; à Mama (Yucatan) ; il se compose de deux parties : premièrement, une soucoupe à poterie semblable aux moules utilisés dans les centres de fabrication de céramiques de Dasacare, signalés par Foster. Deuxièmement, une pièce de bois ronde. Cette pièce de bois, ou petcha, se met au-dessus du kabal pour faire la surface de travail plate sur laquelle on fait tourner le vase 5.

Lu Fawson, de Salt Lake City, conclut, après neuf ans de recherches, que le kabal de la civilisation maya était un tour de potier et qu’on l’utilisait avant l’arrivée des Espagnols 6. Samuel K. Lothrup écrit qu’il a vu ce qui semble être un établi de potier au Pérou. Il était en la possession du Dr Tello, conservateur du musée archéologique national de Lima (Pérou) 7.

Les chercheurs signalent que des objets d’argile miniatures en forme d’animaux indiquant l’utilisation de la roue ont été déterrés en Mésopotamie et leurs équivalents ont été trouvés au Mexique. À cause de leur petite taille, ces objets sont qualifiés de jouets. En Mésopotamie, l’objet de taille réduite ressemble au modèle grandeur nature. C’est-à-dire que l’on a trouvé des charrettes et des chariots miniatures aussi bien que des véhicules de taille normale. Dans le Nouveau Monde, on a trouvé beaucoup de modèles réduits de véhicules munis de roues, mais on n’a pas encore découvert leur équivalent grandeur nature. L’absence de ces objets grandeur nature a amené archéologues à penser que l’utilisation pratique de la roue était inconnue. Pour eux il faudrait que l’on trouve une roue de pierre ou de métal. Il se peut, cependant, que l’on ait utilisé des roues de bois. S’il y a eu de grands véhicules munis de roues en bois, ils se sont probablement décomposés depuis lors.

Jouets munis de roues

L’explorateur français Désiré Charnay, a exploré, en 1880, un cimetière indien à Popocatepetl (Mexique) et y a trouvé un jouet en forme d’animal construit de telle manière que les quatre disques que l’on a découverts avec le chien ou le coyote s’adaptent parfaitement comme roues.

En 1940, Matthew Stirling (un archéologue qui a concentré ses études sur la roue) a découvert 8 roues à Tres Zapotes (Veracruz). Les roues semblaient être des disques d’argile que l’on utilisait pour rendre mobiles les jouets en céramique. Avec les roues on a trouvé un chien et un jaguar en céramique, chacun ayant des tubes fixés aux pattes. Les roues étaient maintenues deux par deux par des axes en bois qui traversaient des tubes en céramique, lesquels étaient fixés aux pattes avant et arrière des animaux. Lors d’une deuxième expédition, Stirling trouva douze autres disques qui pour lui étaient trois jeux de roues pour des figurines utilisées comme jouets.

Voici comment il résume sa découverte : « Il ne semble pas vraisemblable qu’ayant connu le principe de la roue pendant cinq siècles, il ne leur soit jamais venu à l’esprit de l’utiliser d’une manière plus générale. » 8

Autrefois, on exposait au musée national de Mexico des petits chiens de métal, munis de perforations circulaires aux pattes de devant. Le Dr Alfonso Caso les classe comme panaméens.

Dernièrement, on a découvert au Mexique et même dans le sud des États-Unis, de nombreuses roues de terre cuite perforées au centre. Il est possible qu’il s’agisse de disques que l’on cousait sur des vêtements ou qui ont pu être utilisés pour des coiffures ou comme roues.

J. Eric S. Thompson, chercheur de renom, a dit : «... Il ne fait aucun doute que la conception de la roue pour représenter les éléments du calendrier est précolombienne. » 9

Le Dr Gordon F. Ekholm, directeur du musée d’histoire naturelle de New York, signale : « Pendant l’hiver de 1942, tandis que je faisais des fouilles à Panuco et dans le voisinage de Tampico, j’ai découvert un certain nombre de petits disques que je crois avoir été des roues de jouets comme celles trouvées par le docteur Stirling à Tres Zapotes et par Charnay à Popocatepetl. Lors des fouilles de Panuco, j’ai été très heureux lorsque mon aide m’a appris la découverte de jouets complets munis de roues juste après mon départ de l’endroit et à quelques mètres seulement de mes fouilles. Cette découverte, ainsi que les autres exemples connus, m’ont convaincu que les Indiens mexicains avaient, avant la Conquête, fait de petits véhicules munis de roues et ayant la forme d’animaux et avaient par conséquent une certaine connaissance du principe de la roue. » 10

En 1960, Hasso von Winning a signalé la découverte en Amérique centrale de dix-huit figurines probablement montées sur roues. En outre, j'ai remarqué deux autres figurines, maintenant au musée de l’Indien américain à New York, cinq jouets munis de roues dans la collection Stendhal à Los-Angeles, trois dans le musée du comté de Los Angeles et deux dans sa propre collection. On estime qu’il y a au moins trente exemples ou davantage de jouets sur roues précolombiens découverts en Amérique centrale.

Le Dr M. W. K Jakeman, de l’université Brigham Young, a dit : « Il ne fait guère de doute maintenant que le principe de la roue ait été connu et exploité dans l’Amérique ancienne, au moins dans le cas des jouets. Et il paraît vraisemblable que ce que nous pensons être des jouets sont façonnés pour imiter des véhicules plus grands utilisés dans la vie de tous les jours par les parents de ces enfants. » 11

Le jouet sur roues a incontestablement été trouvé dans l’Ancien Monde, en Mésopotamie. Ces jouets ont approximativement la même taille que ce que l’on a découvert dans le Nouveau Monde, possédant un corps creux et des roues grossièrement façonnées, que l’on pourrait confondre avec des volants de fuseaux à filer.

Il apparaît que les spécimens américains découverts jusqu’à présent n’ont pas été datés avant deux cents apr. J.-C., ce qui est significativement précolombien, bien que la plupart des jouets sur roues européens datent d’une époque beaucoup plus ancienne. Ce décalage dans le temps a été considérablement réduit avec l’annonce de la découverte d’un jouet sur roues à Corinthe et daté du 1er siècle de notre ère 12.

Il est peu probable que l’on ait fabriqué des jouets utilisant un principe mécanique de base sans l’utiliser à des fins pratiques dans des modèles grandeur nature. En fait, c’est quelque chose que l’on ne constate pas dans les cultures dites primitives du monde. Si nous pensons à l’utilisation presque universelle des poupées, qui sont des personnes ou des animaux miniature et petits objets courants dans la vie de tous les jours (comme les vases en céramique, les meules ou les armes), il vaut la peine de noter que nous n’avons pas trouvé de jouets dans une culture, qui n’étaient pas, au moins en partie, des répliques d’un modèle grandeur nature utilisé dans la vie de tous les jours.

Grandes routes

Les routes remarquables découvertes au Pérou et dans le nord du Yucatan, dont l’une s’étend sur une distance de 100 km entre les ruines de Coba et d’Uaxuna, font penser que l’on a utilisé la roue ou des rouleaux. Certaines de ces routes, qui ont jusqu’à 9 m ou davantage de large, étaient surélevées et avaient une surface en maçonnerie lisse 13. Il y a des archéologues qui affirment que les Indiens précolombiens n’utilisaient pas la roue, mais des rouleaux sur leurs routes, pour transporter des charges 14. Il semble inconcevable qu’ils aient construit des routes aussi grandes pour le transport par rouleau sans y voir le principe de la roue.

Autres objets en forme de roue

On trouve, partout au Mexique et dans le sud des États-Unis, des disques circulaires lisses qui pourraient être des volants de fuseau ou de petites roues. Si ce sont des volants, et certains d’entre eux sont fixés à des fuseaux, on pourrait imaginer qu’ils représentent le principe de la roue et de l’axe.

William Salazar, de Lima (Pérou), a découvert des disques de métal. On a avancé beaucoup de suppositions sur ces objets et on les a généralement considérés comme des têtes de massue. La massue était courante dans l’Amérique ancienne. Mais la vraie massue était faite de lourdes pièces de métal ou de pierre qui pouvaient constituer de redoutables armes de guerre. Ce qu’il y a de très intéressant dans les pièces que l’on a trouvées, c’est qu’elles n’étaient pas faites pour être lourdes, mais volontairement légères. Près de la circonférence, des ouvertures étaient découpées dans le métal pour l’alléger. On dirait des exemples anciens du principe actuel de notre roue dentée avec un trou pour l’axe et des dents faites avec précision en forme d’engrenage.

Pendant que je visitais le magnifique musée national d’anthropologie de Mexico, je me suis particulièrement attaché à repérer des pièces précolombiennes sculptées en forme de roue et j’ai eu le plaisir d’en trouver plusieurs.

D’autres types d’objets tournants largement utilisés dans les cultures américaines ont pu contribuer à la découverte du principe de la roue. Certaines parties des inscriptions gravées sur le « Newspaper Rock » précolombien découvert dans l’Indian Creek Canyon, près de Monticello (Utah), ressemblent de manière frappante à des roues. Une tête de massue du 9e siècle av. J.-C. appartenant à la culture Chavin du Pérou ancien utilise le principe de l’écrou (une modification du principe de la roue) plusieurs siècles avant Archimède (avec la permission du musée américain d’histoire naturelle).

Une collection importante d’objets circulaires a été trouvée au Pérou. Certains pensent qu’on les utilisait comme armes ou à des fins cérémonielles. Que certains d’entre eux aient été utilisés comme rouages simples est assurément une possibilité.

Une grande pierre circulaire a été trouvée avec un trou au milieu. On pense qu’elle a pu être utilisée pour le jeu de balle qui était si courant dans toute l’Amérique centrale. Étant donné que le trou central n’est pas aussi grand que la plupart des « paniers » de ces jeux, d’autres utilisations sont possibles.

Conclusion

A Copan (Honduras) j'ai observé un bloc de pierre sculpté sur lequel apparaît un dessin ressemblant à une roue. Le cercle en forme de beignet utilisé dans le jeu de balle des Américains anciens évoque l’idée d’une unité circulaire. Les grands réservoirs de la région de Cuzco (Pérou) sont arrangés en compartiments circulaires. Même la grande pierre du calendrier aztèque évoque l’idée d’une roue.

Avec le nombre d’objets munis de roues que l’on a trouvés et les objets qui ont manifestement la forme d’une roue, il semble clair que l’opinion des archéologues devra bientôt reconnaître la roue comme un instrument utilisé dans l’Amérique ancienne. Étant donné que le Livre de Mormon mentionne spécifiquement des chars, ce qui implique l’usage de la roue, nous attendons avec impatience que les recherches futures mettent à jour d’autres indications de l’utilisation pratique faite par les Américains d’autrefois de ce principe de la roue.

Notes

1 Charles Singer, E. J. Holmyard, A. P. Hall (eds.), a History of Technology (Oxford, 1954), Vol. 1, p. 205.
2 Cyril Alred, "The Rise of the God-Kings" from The Dawn of Civilization ed. Stuart Piggott (New York), pp. 128,198.
3 W. N. Holmes, 20th Annual Report of the Bureau of American Ethnology, Washington, D C., 1898, p. 69.
4 Henry C. Mercer, "The Kabal-or Potter's Wheel of Yucatan," The Bulletin of Free Museum of Science and Art, Pennsylvanie, 1897, vol. 1, n° 2, pp. 63-139.
5 Brainard, G. W., notes non publiées du Département d’Archéologie de l’Institut Carnegie, Washington, D.C., 1940, pp. 10-42.
6 Lu Fawson, A Study of Documents that Substantiate the Existence of a Potter's Wheel in Ancient America, Salt Lake City, article non publié, 1966.
7 Alfonso Caso, Sobretiro de Cuadernos Americanos, Mexico: Imprenta Mundial, 1946, p. 25.
8 Id., p. 5.
9 Id.
10 Id.
11 M. Wells Jakeman, Discovering the Past, Provo, Utah, 1954, p. 335.
12 Morris Bishop, "Terracotta Horse, First Century, A.D.," Archaeology, vol. 6, automne 1953, p. 153
13 J. E. S. Thompson, H. E. O. Pollock et J. Chariot, A Preliminary Study of the Ruins of Coba, Quinztana Roo, Mexico, Washington, D.C., 1932, publication n° 424.
14 AIvin M. Josephy, Jr., ea., The American Heritage, Book of the Indians, New York, 1961, p. 20.