Il
y a un changement de sujet au verset suivant où Alma termine
son explication théologique et exhorte directement ses frères
à s’humilier :
« Et
maintenant, mes frères, je voudrais que vous vous humiliiez
devant Dieu, et produisiez du fruit digne du repentir, afin que vous
entriez aussi dans ce repos. »
L’expression
ce repos
nécessite
un antécédent, que le verset 16 fournit tout aussi bien
que le verset 12. (Il est remarquable que le verset 16 se rattache
mieux à la fois à ce qui précède et à
ce qui suit, si on le déplace pour le mettre entre les versets
12 et 13). De là, Alma entraîne ses auditeurs dans un
traité sur Melchisédek, puisque le peuple de ce roi est
cité comme exemple d’humilité et de repentir,
mais ici, la rupture n’est pas indûment brutale. Après
tout, Melchisédek détenait la prêtrise dont il
est question au passage précédent. Et sans
l’interruption bizarre au verset 16, le traitement de
Melchisédek continue sans difficulté du verset 13
jusqu’à la fin du discours d’Alma en réponse
à la question d’Antionah.
Si
nous acceptons le fait que Alma 13 se lit mieux lorsque l’on
avance le verset 16 de trois versets, la question suivante est : ce
genre de chose se produit-il dans d’autres textes anciens
authentiques ? La réponse est : absolument. Je donne quatre
exemples avec lesquels les spécialistes sont généralement
d’accord, tous de la Bible (la plupart des commentaires de
spécialistes traitent de ces passages) :
1.
Juges 20:23 n’est pas à sa place. Il devrait
probablement être mis avant le verset 22.
2.
Ésaïe 38:21-22 devrait être mis entre les versets 6
et 7 (faisant ainsi correspondre Ésaïe 38 à 2 Rois
20:6-11).
3.
Certains manuscrits du Nouveau Testament mettent Romains 16:25-27
après 14:23, il y en a un qui met ces versets après
15:33 et d’autres les mettent à la fin des chapitres 14
et 16.
4.
Quelques manuscrits mettent 1 Corinthiens 14:34-35 après le
verset 40.
Dans
certains cas, c’est la rupture dans le discours qui attire
notre attention sur les problèmes textuels, tandis que pour
d’autres passages il y a des variantes dans les manuscrits qui
font penser à des erreurs de la part des copistes.
Bien
entendu, le fait que de telles erreurs se produisent incite les
spécialistes à essayer d’en déterminer la
cause. Comment se fait-il qu’un bloc de texte soit placé
au mauvais endroit et pourquoi cette erreur serait-elle transmise ?
La science de la critique des textes est très complexe et les
erreurs d’un manuscrit donné sont souvent dues à
des problèmes propres à une langue, à une
technique d’écriture ou à une tradition de
copistes particulière. Mais en général de telles
erreurs peuvent être le résultat (1) d’ajouts par
des copistes, (2) de commentaires rédactionnels dans les
marges qui deviennent partie intégrante du texte, (3) de
déchirures dans le papier, particulièrement aux
extrémités des rouleaux ou (4) des erreurs commises par
les copistes lorsque leurs yeux vont du manuscrit qu’ils
copient à celui qu’ils écrivent [2].
Comment
pareille erreur a-t-elle pu se glisser dans un texte écrit sur
des plaques de métal ? Malheureusement, nous avons ici
tellement peu d’éléments que nous sommes forcés
d’émettre des suppositions. Des erreurs ont pu se
glisser avant que le texte ne soit mis sur métal (Alma 14:8
parle d’Écritures que l’on brûle ;
étaient-elles écrites sur du tissu ou sur du papier ?
Faisait-on des brouillons sur des matériaux plus périssables
avant de les graver sur des plaques ?), il a pu y avoir quelque chose
en égyptien réformé qui a créé une
confusion chez un copiste ou peut-être que quelqu’un, en
transcrivant le passage sur du métal, a oublié le
verset 16, s’est aperçu, trois versets plus loin, de son
erreur, puis a inséré le verset 16 avec une flèche
ou un signe du même genre – que Joseph Smith n’a
pas reproduit en anglais – dans la marge. J’imagine qu’il
aurait été très difficile d’effacer les
fautes sur des plaques d’or [3].
Dans
le cas qui nous occupe, il y a quelque chose qui retiendrait
immédiatement l’attention des spécialistes des
textes : les versets 12 et 16 finissent tous les deux virtuellement
par la même expression : entrèrent
[entrer] dans le repos du Seigneur.
Un copiste a pu lire le verset 12 et détourner les yeux pour
le mettre par écrit, ensuite, en regardant de nouveau le texte
original, ses yeux ont pu passer au repos du Seigneur suivant (à
la fin du verset 16, que je suppose avoir été le verset
suivant), ce qui a eu pour résultat la suppression, par
inadvertance, de toute une phrase. Se rendant compte, trois versets
plus loin, de son erreur, il a alors copié ce qu’il
avait sauté, ailleurs qu’à sa place, de manière
à ne perdre aucun des précieux mots.
Ce processus se
produit suffisamment souvent dans les copies manuscrites pour que les
spécialistes lui aient donné le nom de homoeoteleuton
et c’est en fait ce qui explique d’un verset tout entier
ait été omis juste après Alma 32:30 dans
l’édition de 1830 (les mots manquants n’ont
finalement été restaurés qu’en 1981) [4].
Toutefois, ce dernier exemple était une erreur dans la
transmission de la traduction anglaise, tandis que Alma 13:16 semble
être un problème antérieur à la
traduction, c’est-à-dire qu’il était sur
les plaques d’or elle-mêmes.
Le
placement d’Alma 13:16 au mauvais endroit semble être le
résultat d’un problème mécanique de copie
à un moment précis de l’histoire ancienne du
texte. Ce genre d’erreur est assez courant lorsque l’on
travaille avec des textes manuscrits (par exemple la nouvelle version
standard révisée (anglaise) de la Bible contient neuf
cas de transposition de versets et la Bible anglaise révisée
en contient 20) [5], mais il est difficile d’imaginer comment
ces déplacements de blocs de texte auraient pu se produire si
l’œuvre était à l’origine une
composition orale (comme les contradicteurs doivent le supposer à
propos du Livre de Mormon s’ils imaginent que Joseph Smith
l’inventait au fur et à mesure). La meilleure façon
d’expliquer cette irrégularité ici dans le texte
c’est d’y voir le résultat d’une copie
ancienne de documents écrits, longtemps avant que Joseph Smith
ait un contact quelconque avec les plaques.
Les
rédacteurs du Livre de Mormon ont reconnu la possibilité
d’erreurs humaines dans leurs annales ; c’est pour cela
que la page de titre nous avertit : « Et maintenant s’il
y a des fautes, ce sont les erreurs des hommes; c’est pourquoi
ne condamnez pas les choses de Dieu. » Mais je ne suis pas
sûr qu’ils se rendaient compte que certaines erreurs
pouvaient en fait renforcer les prétentions du livre à
être un texte écrit ancien.
[1]
Dans le manuscrit originel et celui de l’imprimeur, le verset
16 est placé exactement là où il s’est
toujours trouvé dans toutes les éditions imprimées
du Livre de Mormon ; il n’y a aucune indication qu’il
y ait eu une erreur lors de la dictée ou de la transcription.
On trouvera de plus amples renseignements sur la transmission du
texte du Livre de Mormon dans George A. Horton Jr., « Book
of Mormon Transmission from Translator to Printed Text »,
dans Paul R. Cheesman, dir. de publ., The
Keystone Scripture,
Provo, Utah, BYU Religious Studies Center, 1988, pp. 237-255 et dans
M. Gerald Bradford et Alison V. P. Coutts, dir. de publ., Uncovering
the Original Text olf the Book of Mormon,
Provo, UT, FARMS, 2002.
[2]
On trouvera de plus amples détails sur la discipline de la
critique textuelle dans Bruce M. Metzger, The
Text of the New Testament : Its Transmission, Corruption, and
Restoration,,
3e
éd., New York, Oxford University Press, 1992 ou : L. D.
Reynolds et N. G. Wilson, Scribes
and Scholars,
3e
éd., New York, Oxford University Press, 1991.
[3]
Daniel Ludlow pense que la formulation bizarre d’Alma 24:19 :
« ils enterrèrent leurs armes de paix, ou ils
enterrèrent les armes de guerre, pour la paix »
pourrait être le résultat d’une erreur commise
lors de la gravure et qui n’a pas pu être effacée,
mais a quand même été corrigée
immédiatement. Il donne aussi d’autres exemples dans
Mosiah 7:8, Alma 5:32, Hélaman 3:3 et 3 Néphi 1:4. Voir
Daniel H. Ludlow, A
Companion to Your Study of the Book of Mormon,
Salt Lake City, Deseret Book, 1976, p. 210. Il
y a peut-être un autre cas dans Alma 13:16, qui fait l’objet
de la présente étude, où l’auteur décide
au milieu d’une phrase que la manière dont se fait une
ordination à la prêtrise n’est pas simplement un
type ou un symbole de l’ordre de Dieu ; c’est en
réalité l’ordre même de Dieu.
[4]
Voir Robert J. Matthews, « The New Publications of the
Standard Works – 1979, 1981 », BYU
Studies,
22/4, automne 1982, pp. 387-424.
[5] Par chapitre, les références sont les suivantes : New Revised Standard, Exode 18, 22 ; Juges 20 ; Ézéchiel 21, 22 ; Zacharie 5 ; Jean 8 ; Romains 16 ; 1 Corinthiens 14 ; Revised English Bible, 1 Samuel 9 ; 2 Samuel 14 ; Juges 20 ; Job 3, 1 20, 24, 29, 31 (deux fois), 33, 34, 35, 37 ; Ecclésiaste 2 ; Ésaïe 10, 38, 40 ; Jean 8 ; Romains 16.