La guerre contre les saints de Dieu
Stephen E. Robinson
Ensign,
janvier 1988, pp. 34-39
La
guerre contre Babylone, la grande et abominable, a commencé
avant la formation du monde et continue à toutes les époques.
Dans
1 Néphi 13-14, le prophète Néphi raconte une
vision dans laquelle il a vu l'avenir du monde et de ses royaumes en
ce qui concerne sa postérité. La vision de Néphi
est le type de révélation que l'on appelle
apocalyptique en littérature biblique, un type parfaitement
représenté dans le Nouveau Testament par l'Apocalypse
de Jean. Les deux révélations ont cependant davantage
en commun que la forme apocalyptique, car elles traitent, l'une et
l'autre, d'une notion souvent mal comprise, la grande et abominable
Église du diable. Ensemble, les visions nous donnent des
renseignements prophétiques sur le sujet.
Cependant,
avant de poursuivre, nous devons définir les termes qui ont
trait aux deux visions. Le mot grec apostasia
signifie rébellion
ou révolution.
Il exprime l’idée d'une reprise en main interne par des
factions hostiles aux intentions des dirigeants précédents.
Je préfère personnellement la traduction
mutinerie,
car elle suggère que des membres non autorisés
s'emparent d'un navire et le conduisent là où il n'est
pas censé aller. Étant donné que les premiers
chrétiens considéraient souvent l’Église
comme un bateau, je pense que
mutinerie
contient la même idée que ce que Paul et d'autres
voulaient dire par le terme
apostasia
(voir 2 Th 2:3).
Le
mot grande,
dans l'expression grande
et abominable Église,
est un adjectif qui exprime la quantité plutôt que la
qualité et, comme l’hébreu gadol
ou le grec megas,
nous informe de la grande taille de la grande et abominable entité.
Des sens secondaires pourraient désigner une grande richesse
ou une grande puissance.
Le
terme abominable
est utilisé dans l'Ancien Testament pour décrire ce que
Dieu hait, ce qui ne manque pas de susciter sa colère. Dans
Daniel, l'abomination du dévastateur est cette chose qui est
si haïssable pour Dieu que sa présence dans le temple
fait partir la présence divine, laissant le sanctuaire
abandonné. Dans l'Ancien Testament, les termes traduits par
abominable
ou abomination
(racine hébraïque shiqqoutz,
ta'ab, piggoul;
version des Septante et Nouveau Testament grec bdelugma)
sont habituellement associés au culte idolâtre ou à
une immoralité sexuelle grossière.
Le
mot église
(hébreu qahal
ou edah ;
grec
ekklesia)
avait anciennement un sens légèrement plus large que
maintenant et désignait une assemblée ou une
association de personnes qui s'étaient liées entre
elles et avaient les mêmes loyautés en commun. Le terme
n'était donc pas nécessairement restreint à des
associations religieuses ; en fait, à Athènes, les
Grecs utilisaient ce terme pour désigner l’assemblée
législative du gouvernement.
À
l'origine, le terme ekklesia,
formé à partir des mots signifiant appeler
et hors,
désignait les citoyens que des hérauts appelaient hors
de chez eux ou convoquaient à des réunions publiques.
C'était donc le mot idéal pour représenter le
groupe de personnes que Dieu « appelle hors » du monde
par l'intermédiaire du Saint-Esprit. La dimension civile de ce
mot apparaît dans Actes 19:32, où assemblée
est la traduction du grec ekklesia.
Nous ne devons cependant pas oublier que nous ne connaissons pas le
mot originel qui se trouvait sur les plaques d'or que Joseph Smith a
traduit par Église.
Quel qu’ait été ce mot, le prophète a
choisi de le traduire par Église
plutôt que par assemblée.
Lorsque
nous assemblons tout cela, nous constatons que l'expression grande
et abominable Église
désignait une assemblée ou une association immense de
gens liés entre eux par leur loyauté à ce que
Dieu hait. Il est très vraisemblable que cette « Église
» se livre spécifiquement à l'immoralité
sexuelle, à l'idolâtrie (c'est-à-dire au culte
des faux dieux) ou aux deux. Bien que l'Apocalypse n'utilise pas
l'expression exacte « grande et abominable Église »,
Jean et Néphi utilisent l’un et l'autre un certain
nombre d'expressions semblables pour la décrire. Ils
l'appellent la « mère des prostituées et des
abominations », « mère des abominations » et
« la prostituée qui est assise sur de nombreuses eaux »
(Ap 17:1, 5 ; 1 Né 14:10-11).
Les
caractéristiques principales de la grande et abominable Église
décrite dans 1 Néphi peuvent être énumérées
comme suit :
1.
Elle persécute, torture et tue les saints de Dieu (voir 1 Né
1:5).
2.
Elle recherche la richesse et le luxe (voir 1 Néphi 13:7-8).
3.
Elle est caractérisée par l’immoralité
sexuelle (voir 1 Né 13:7).
4.
Elle a ôté des choses claires et précieuses des
Écritures (voir 1 Né 13:26-29).
5.
Elle exerce sa domination sur toute la terre, parmi toutes les
nations, familles, langues et peuples (voir 1 Né 14:11).
6.
Elle subira son sort lors d’une guerre mondiale, les nations
qu'elle pousse contre les saints se feront la guerre jusqu'à
ce que la grande et abominable Église soit elle-même
détruite (voir 1 Né 22:13-14).
Un
autre symbole utilisé dans l'Apocalypse pour représenter
la grande et abominable Église, ainsi que l'esprit profane et
la méchanceté en général, c'est Babylone.
Cinq des six caractéristiques mentionnées dans 1 Néphi
sont également attribuées à Babylone dans
l'Apocalypse.
1.
Babylone est ivre du sang des saints, des martyrs de Jésus et
des prophètes ( voir Ap 17:6 ; 18:24).
2.
Elle est connue pour sa grande richesse et son luxe (voir Ap 17:4 ;
18:3, 11-16).
3.
Elle se caractérise par une immoralité sexuelle
débridée (voir Ap 17:1-2, 5).
4.
Elle exerce sa domination sur toutes les nations (voir Ap 17:15 ; 18:1-3, 23-24).
5.
Elle subira son destin de la part des rois mêmes qui, à
cause de ses séductions, ont fait la guerre à l'Agneau
(voir Ap 17:14-16 ; 18:23).
L'unique
caractéristique qui ne soit pas commune aux descriptions des
deux prophètes est la déclaration de Néphi que
la grande et abominable Église a ôté des parties
importantes du canon des Écritures. Cette omission dans
l'Apocalypse n'est pas étonnante puisque les annales de Jean
sont une des Écritures dont Néphi dit qu'on y a touché
(voir 1 Né 14:23-24).
Quand
nous relevons les caractéristiques de Babylone, nous devons
prendre soin de faire la distinction entre elle et la bête
d'Apocalypse 17. Elles ne représentent pas les mêmes
choses, bien que la bête soutienne la grande et abominable Église (voir Ap 17:3, 7). La bête, par exemple, est
totalement absente de la description de la grande et abominable Église faite par Néphi.
Babylone,
la « femme... vêtue de pourpre et d'écarlate »,
décrite dans Apocalypse 17-18,
est
spécifiquement la contrepartie satanique de la femme vertueuse
du chapitre 12, qui symbolise l’Église de Jésus-Christ
forcée de se retirer dans le désert (voir TJS Ap 12:6)
– c’est-à-dire de devenir inaccessible aux
êtres humains. Le fait de symboliser la fausse Église
par une femme immorale
souligne
sa méchanceté : elle est physiquement et
spirituellement infidèle, représentant l’immoralité
sexuelle et l'idolâtrie, la double abomination de l'Ancien
Testament. C'est ainsi qu'elle est « la mère des
abominations ».
Il
apparaît dans l'Apocalypse que, tandis que le symbole de la
femme impudique représente la fausse religion, les bêtes,
l'image de la bête et ses cornes représentent d'autres
aspects du royaume du diable. La « mère des
prostituées » ne peut pas représenter des
royaumes ou des gouvernements, qui le sont par la bête et ses
cornes (voir Ap 17:12 ; aussi TJS Ap 13:1) – mais elle peut
représenter les fausses croyances et les fausses idéologies
qui souvent s'emparent des gouvernements et les motivent. Le même
génie mauvais, Satan, le dragon ancien, est derrière
les deux, mais la bête et la prostituée symbolisent des
entités distinctes ayant des fonctions séparées
dans l'empire du mal.
Quand
les gouvernements civils (les rois de la terre) commettent la
fornication avec la fausse religion – c'est-à-dire quand
l’Église et l’État sont associés –
alors le vin de leur fornication enivre le monde entier et ses péchés
et ses fléaux parviennent jusqu'au ciel (voir Ap 17:2 ; et 18:3-5). L’immoralité et l’idolâtrie de la
grande et abominable Église, de concert avec le pouvoir de
l’État, dominent l'économie et le mode de vie de
toutes les nations et détruisent l'équilibre et le
discernement spirituel des êtres humains.
Dans
ce contexte, nous ne devons pas oublier l'utilisation que fait Satan
des combinaisons secrètes. Le Livre de Mormon nous dit
clairement que les combinaisons secrètes existent dans toutes
les nations depuis le commencement des temps. Ces organisations
secrètes sont intimement liées à Babylone pour
la recherche du pouvoir et de la richesse et pour tuer les saints de
Dieu. Moroni se lamente de ce que les combinaisons secrètes
ont causé la destruction des Jarédites et de son propre
peuple et avertit qu’un sort semblable attend toutes les
nations qui permettent à ces combinaisons de prospérer
(voir Éther 8).
La
plus grande difficulté que l'on peut rencontrer pour
comprendre la description que fait Néphi de la grande et
abominable Église est ce qui semble être une
contradiction entre le chapitre 13 et le chapitre 14. Dans 1 Néphi
13, la grande et abominable Église est une Église
précise parmi beaucoup d'autres. Autrement la description
qu'en fait Néphi, quand il dit qu'elle est « la plus
abominable, par-dessus toutes les autres Églises » (1 Né
13:5, 26) n'a pas de sens. De plus, la grande et abominable Église
du chapitre 13 a une description historique précise :
elle a été formée parmi les Gentils après
que les Juifs ont transmis la Bible dans sa pureté aux Gentils
(1 Néphi 13:26). Elle est aussi l’agent historique
spécifique responsable de l'excision de vérités
claires et précieuses des Écritures.
À
cela nous devons ajouter l’information donnée dans
Doctrine et Alliances 86:1-3, qui dit que la grande et abominable
Église a fait son oeuvre après que les apôtres se
sont « endormis », c'est-à-dire après
la fin du 1er siècle de notre ère. Dans l'Apocalypse,
le rôle de la prostituée a aussi un cadre historique.
Elle entre en scène après l'apparition de la bête,
qu'elle monte et qui la soutient, et elle est éliminée
de la scène alors que la bête continue (voir Ap 13:1;
17:3, 7, 16). Il est clair qu’ici « grande et abominable
» désigne une Église bien précise parmi
beaucoup d'autres qui ne sont pas « grandes et abominables ».
La
contradiction apparente se trouve dans 1 Néphi 14:10, où
il nous est dit que l'Église du diable est constituée
de toutes
les organisations qui ne sont pas associées à l'Église
de Jésus-Christ : «
Voici, il n'y a que deux Églises ; l'une est l’Église
de l'Agneau de Dieu, et l'autre est l’Église du diable.
»
Comment
cela se peut-il ? Comment l’Église ou les Églises
du diable peuvent-elles être une et nombreuses en même
temps ? La contradiction apparente nous donne en fait la solution à
l'ensemble du problème et, en fin de compte, notre
identification de la grande et abominable Église. La réponse
est que le terme est utilisé de deux manières
différentes dans 1 Néphi 13-14. Au chapitre 13, il est
utilisé historiquement et au chapitre 14 il est utilisé
de manière typologique.
Dans
la littérature apocalyptique – n'oubliez pas que la
révélation donnée à Jean et dans 1 Néphi
13-14 sont de nature apocalyptique – le voyant est ravi en
vision et voit les choses sous l'angle de Dieu. Le temps cesse d'être
un élément important : c’est là une
des raisons pour lesquelles la chronologie de l'Apocalypse nous
semble parfois mélangée. Pour Dieu, il n'y a pas de
temps comme nous le calculons (voir Alma 40:8).
Les
visions apocalyptiques sont hautement symboliques, nécessitant
habituellement la présence d'un ange pour servir d'interprète
pour que le voyant comprenne ce qu'il voit. Les symboles sont
exhaustifs, c'est-à-dire qu'ils représentent des
catégories dans lesquelles tous les exemples spécifiques
de quelque chose peuvent être placés. C'est la raison
pour laquelle la grande et abominable Église peut être
appelée Ninive (certains termes de Jean viennent de la
description de Ninive dans Nahum 3), ou Babylone, Sodome, l'Égypte,
Jérusalem ou Rome. Les noms changent, mais le caractère
– « la grande ville qui a la royauté sur les rois
de la terre » – reste le même dans toutes les
dispensations.
Dans
ce sens, l’Église du diable est l'équivalent du «
grand et spacieux édifice » dont Néphi et
son père ont la vision (voir 1 Néphi 8:26-28, 31, 33-34
; 11:35-36). La description apocalyptique du grand et spacieux
édifice correspond aux caractéristiques de l'Église
du diable ; la construction artificielle sans fondations représente
le monde charnel, et ses valeurs et son mode de vie l’amènent
à se moquer du royaume de Dieu. Elle combat les apôtres
de Jésus-Christ et sa chute sera grande, car « c’est
ainsi que sera la destruction de toutes les nations, tribus, langues
et peuples qui combattront les douze apôtres de l'Agneau »
(1 Néphi 11:36).
Pour
donner une autre illustration, prenons le nom de la grande et
abominable Église : Babylone. Une lecture rapide et
littérale de l'Apocalypse pourrait nous porter à croire
que l'on nous décrit une ville déterminée et
nous allons vouloir savoir quelle ville Babylone représente.
Toutefois, si nous lisons plus soigneusement, nous voyons que
Babylone n'est pas une seule ville mais beaucoup, qui toutes rentrent
dans la catégorie plus générale de « la
grande ville ».
Babylone
est l'antithèse de la cité de Dieu, la Jérusalem
céleste ou Sion. De même que Sion se trouve là où
demeurent ceux qui ont le cœur pur (voir D&A 97:21), de
même Babylone se trouve partout où vivent les méchants.
Les saints des derniers jours ne semblent pas avoir la moindre
difficulté à comprendre que Sion est une catégorie
spirituelle qui peut, dans différents contextes, désigner
Salt Lake City, une branche dans une région lointaine du
monde, Far West, Jérusalem, la ville d'Énoch ou la
Nouvelle Jérusalem. Alors pourquoi est-il difficile de
comprendre Babylone, l'opposé de Sion, de la même
manière ?
C'est
cette identité variable que Jacob nous enseigne dans 2 Néphi
10:16 : « Ceux qui combattent Sion, tant Juifs que Gentils,
tant esclaves que libres, tant hommes que femmes, périront ;
car ce
sont ceux-là qui sont la prostituée de toute la terre,
car ceux qui ne sont pas pour moi sont contre moi, dit notre
Dieu »
(italiques ajoutées).
Ainsi
donc, dans ce contexte, quiconque lutte contre Sion peut être
placé dans la catégorie de Babylone. Dans la
littérature apocalyptique, la distribution des personnages est
constante. Il n'y a qu'un seul scénario et une seule intrigue
depuis la fondation du monde jusqu'à sa fin, et les rôles
et les répliques du drame sont toujours les mêmes d'une
dispensation à l'autre, même si les personnes et les
institutions qui jouent les rôles et disent les répliques
changent avec le temps.
La
chose importante à savoir, c’est ce que sont les
éléments constitutifs, les caractéristiques qui
permettent l’identification des catégories typologiques.
Nous pouvons alors nous orienter dans n’importe quelle époque
et n’importe quel lieu et savoir qui y joue les rôles de
Babylone et de Sion. Cela vaut, bien entendu, aussi pour notre
époque.
Une
fois que nous comprenons que le terme
grande et abominable Église
a deux utilisations, l'une ouverte (exhaustive et archétypique),
l'autre fermée (exclusive et historique), le reste devient
plus facile. Dans 1 Néphi, l’ange et Néphi
parlent tous deux de l'institution bien précise qui jouait le
rôle de Babylone dans l'empire romain du deuxième siècle
de notre ère : « Vois la formation d’une Église
qui est la plus abominable, par-dessus toutes les autres
Églises »,
qui torture et tue les saints de Dieu, se délecte de l'or et
des soieries et ôte beaucoup de parties de l'Évangile du
Christ (1 Né 13:5 ; voir aussi 1 Né 13:8, 26).
Par
contre, au chapitre 14, verset 10, Néphi décrit les
catégories archétypiques : « Il n'y a que deux
Églises » : l’Église de l’Agneau de
Dieu, ou Sion ; et l'Église du diable, ou Babylone. «
Quiconque n'appartient pas à l'Église de l'Agneau de
Dieu appartient à cette grande Église qui est la mère
des abominations ; et elle est la prostituée de toute la
terre. »
La
littérature apocalyptique est dualiste. Étant donné
qu'elle traite de types, tout se ramène à des principes
opposés : l'amour et la haine, le bien et le mal, la lumière
et les ténèbres. Il n'y a pas de zones d'ombre dans les
textes apocalyptiques. Dans ce sens, il y a deux catégories
dans le domaine de la religion : la religion qui sauve et la religion
qui ne sauve pas. La première est l’Église de
l'Agneau, la seconde, quelque bien intentionnée qu'elle soit,
est une contrefaçon.
Cependant,
au sens historique du terme, il n'y a qu'une seule entité qui
puisse être la
grande et abominable Église. Les Églises bien
intentionnées ne pourraient donc pas être la mère
des abominations décrite dans 1 Néphi 13. Elles ne
tuent pas les saints de Dieu et ne cherchent pas à dominer les
gouvernements civils ni ne recherchent la richesse, le luxe et
l’immoralité sexuelle.
Que
ce soit au sens apocalyptique ou au sens historique, on emboîte
le pas à l'Église de l'Agneau ou à la grande et
abominable Église non pas en en devenant membre, mais en lui
accordant sa loyauté. Comme il y a des saints des derniers
jours qui appartiennent à la grande et abominable Église
à cause de leur loyauté à Satan et à son
mode de vie, de même il y a des membres d'autres Églises
qui appartiennent à l'Agneau à cause de leur loyauté
vis-à-vis de lui et de son mode de vie. L'appartenance est
basée davantage sur la possession du cœur que sur la
possession des registres.
Certains
saints des derniers jours ont commis l'erreur de croire qu'une
confession bien déterminée, à l'exclusion de
toutes les autres, a été, depuis le commencement des
temps, la
grande et abominable Église. C’est dangereux, car
beaucoup de personnes voudront alors savoir de quelle Église
il s'agit, et il s'ensuivra inévitablement des relations
d'hostilité avec cette confession.
Certains
ont, par exemple, affirmé que des éléments du
judaïsme au 1er siècle étaient le reflet de traits
de caractère de Babylone. Après tout, les dirigeants
juifs ont persécuté l’Église et ont versé
le sang des saints. Ils ont crucifié le Messie et ont uni la
religion au gouvernement civil. Nous devons cependant nous rendre
compte que c'est ce genre d'argument – à savoir que les
Juifs étaient la bête, l'antéchrist – qui a
été directement la source de l'Holocauste au 20e
siècle et attise encore la folie de certains groupes
d'aujourd'hui. La main de Satan a-t-elle jamais été
plus visible dans aucune entreprise humaine que dans l'Holocauste ?
L'ironie,
c’est que tandis que Jérusalem en 30 apr. J.-C. a pu
être l’une des manifestations de Babylone (voir Ap 11:8),
le judaïsme ne peut pas être la grande et abominable Église que Néphi et Jean décrivent.
Premièrement, les Juifs n'exerçaient pas la domination
sur toutes les nations de la terre. Deuxièmement, Néphi
dit que les Écritures étaient complètes quand
elles sont sorties de la bouche d'un Juif, mais que la grande et
abominable Église, qui a été formée
parmi les Gentils, les a amputées (1 Né 13:24-26).
Troisièmement, il ne semble pas que ce soit le sort des juifs
d'être totalement consumés par les nations de la terre –
bien au contraire.
Plus
fréquemment, on a suggéré que l'Église
catholique romaine pourrait être la grande et abominable Église
de Néphi 13. Cela ne tient pas non plus debout, d'abord parce
que le catholicisme romain, tel que nous le connaissons, n'existait
pas encore quand les crimes décrits par Néphi ont été
commis. En fait, l'expression catholique
romain
n'a de signification qu'après 1054 de notre ère, quand
elle est utilisée pour faire la distinction entre l’Église
d’Occident, de langue latine, qui a suivi l'évêque
de Rome, et l'Église d’Orient, de langue grecque, qui a
suivi l'évêque de Constantinople.
Dans
la période qui s'est écoulée entre Pierre et
l'empereur romain Constantin, il y a eu de nombreuses Églises
chrétiennes en plus de l'Église principale : les Églises ébionite, syrienne et égyptienne, les
donatistes, les gnostiques, les marcionites et ainsi de suite. Même
si nous utilisions le terme catholique
pour désigner l'Église dont Constantin a fait la
religion d’État en 313 apr. J.-C., le Nouveau Testament,
tel que nous le connaissons, connaissait déjà une large
diffusion. C'est-à-dire que les parties claires et précieuses
avaient déjà été enlevées. L'idée
que des moines médiévaux aux yeux fuyants aient pu
réécrire les Écritures est un jugement injuste
et malveillant. C’est à ces moines que ne nous devons le
fait que ce que nous avons nous ait été conservé.
À
l'époque de Constantin, les apôtres étaient déjà
morts depuis des siècles. En outre, on ne pourrait pas accuser
d’immoralité l'Église de l'époque. En
réalité, elle avait poussé l'ascétisme
jusqu'à l'extrême. Dans certaines régions du
monde, le catholicisme remplaçait une forme de christianisme
plus ancienne et déjà corrompue. Et pendant une grande
partie de la période, les membres de l'Église
catholique n'étaient pas en mesure de persécuter qui
que ce soit, puisqu’on les jetait eux-mêmes aux lions.
L'Église catholique du IVe siècle a été
un résultat
de l'apostasie – son produit final – pas la cause.
Pour
trouver les véritables coupables, nous devons examiner une
période de beaucoup antérieure au IVe siècle
apr. J.-C. dans l'histoire religieuse. Satan avait ses ministres dans
le monde bien longtemps avant cela, et nous devons nous souvenir que
Babylone était déjà là pour s’opposer
à Sion à l'époque de Caïn, de Nemrod, du
Pharaon et d'Hérode.
En
réalité, aucune Église, confession ou groupe de
croyants historiquement connu ne répond à toutes les
conditions requises pour être la grande et abominable Église:
Elle a dû être formée chez les païens, elle a
dû contrôler la diffusion des Écritures, elle a dû
tuer les saints de Dieu, y compris les apôtres et les
prophètes, elle devait être liguée aux
gouvernements civils et utiliser leurs forces de police pour imposer
ses idées religieuses, elle devait exercer la domination sur
toute la terre, elle devait rechercher de grandes richesses et
l’immoralité sexuelle et elle devait durer quasiment
jusqu'à la fin du monde.
Aucune confession, aucun système
de croyances ne correspond à la totalité de la
description. Le rôle de Babylone a plutôt été
joué par de nombreuses organisations, idéologies et Églises à beaucoup d'époques. Il doit être
clair que la grande et abominable Église que Néphi
décrit au chapitre 13 n'est pas la même entité
historique qui a crucifié le Sauveur et martyrisé
Joseph et Hyrum.
Ce
serait une erreur d'imputer à une confession moderne les
activités d'une grande et abominable Église antique.
L'autre erreur, c'est d'aller trop loin dans l'autre sens en sortant
complètement l'abominable Église de l'histoire. Le
terme devient alors simplement un symbole vague de tout le mal qui
existe dans le monde en dehors de toute association. Nous ne pouvons
pas, face aux éléments fournis par les Écritures,
accepter ce point de vue. Car si nous le faisons, nous ne pourrons
pas reconnaître les catégories ni savoir qui joue le
rôle de Babylone à notre époque ou dans les temps
à venir.
Nous devons donc, d'une part, éviter la
tentation d’associer si totalement le rôle de la grande
et abominable Église à une entité déterminée
que nous ne reconnaissions pas le rôle quand il est joué
par une autre entité. En même temps, nous ne devons pas
oublier que le rôle sera joué par une entité ou
une coalition et nous devons être en mesure de dire, d'après
leurs fruits caractéristiques, laquelle est Sion et laquelle
est Babylone.
Pouvons-nous
alors identifier l'organisation historique qui a joué le rôle
de la grande et abominable Église tout au début du
christianisme ? Pareil agent a dû avoir son origine dans la
deuxième moitié du Ier siècle et a dû
faire une grande partie de son œuvre avant la moitié du
IIe siècle.
Cette
période pourrait être appelée la tache aveugle
dans l'histoire chrétienne, car c'est ici que l'on a conservé
le moins de sources historiques primaires. Nous avons de bonnes
sources pour le christianisme du Nouveau Testament ; ensuite les
lumières s'éteignent, pour ainsi dire, et nous
entendons le bruit assourdi d'une grande lutte. Quand les lumières
se rallument, une centaine d'années plus tard, nous constatons
que quelqu’un a disposé tout le mobilier autrement et
que le christianisme est devenu quelque chose de très
différent de ce qu'il était au commencement. Cette
entité différente peut être décrite avec
précision comme étant le christianisme hellénisé.
L'hellénisation
du christianisme est un phénomène que les spécialistes
de l'histoire chrétienne reconnaissent depuis longtemps. Le
terme hellénisation désigne la superposition de la
culture et de la philosophie grecques aux cultures de l'Orient. Le
résultat a été une synthèse de l'Est et
de l'Ouest, creuset de culture populaire, qui était
virtuellement mondiale. Toutefois, dans le domaine de la religion,
synthèse signifie compromis, et quand nous parlons en termes
d’Évangile, faire des compromis avec les croyances
populaires signifie apostasier par rapport à la vérité.
Quand
le christianisme juif et la culture grecque se sont heurtés de
front dans le champ de la mission païen au milieu du Ier siècle,
une grande bataille de croyances et de modes de vie s’est
produite. C'est la vision du monde des Grecs qui a fini par
l'emporter et le christianisme juif a été révisé
pour le rendre plus attrayant et plus séduisant pour un
auditoire grec.
Les
principales idées acquises dans le monde grec étaient
la nature absolue de Dieu (c'est-à-dire qu'il ne peut être
lié ni limité par quoi que ce soit) et l'impossibilité
pour quoi que ce soit de matériel ou de physique d'être
éternel. Pour satisfaire les païens imprégnés
de philosophie grecque, le christianisme dut éliminer la
doctrine du Dieu anthropomorphique et celle de la résurrection
des morts ou les réinterpréter radicalement. Nier ou
modifier la doctrine de la résurrection des morts est
précisément ce que certains chrétiens grecs
avaient fait à Corinthe et Paul leur avait répondu avec
force dans 1 Corinthiens 15.
Paul
rattache aussi l'apostasie aux efforts de Satan pour créer une
fausse religion. Dans 2 Thessaloniciens 2, il dit : « Il faut
que l'apostasie soit arrivée auparavant, et qu'on ait vu
paraître l'homme du péché, le fils de la
perdition » (2 Thessaloniciens 2:3). Cet « homme du péché
» s'assiéra dans le temple de Dieu, « se
proclamant lui-même Dieu » (2 Th 2:4). Le «
mystère de l'iniquité » (2 Th 2:7) agissait déjà
tandis que Paul écrivait et vous vous souviendrez qu’un
des noms de Babylone est « mystère » (Ap
17:5).
Le
fils de la perdition ou « l'homme du péché »
dont parle Paul est Lucifer (voir Bruce R. McConkie, Doctrinal
New Testament Commentary,
Salt Lake City, Bookcraft, 1973, 3:62-64). Il est la contrefaçon
de l'Homme de sainteté. Le temple dans lequel il est assis est
l’Église, maintenant abandonnée, privée de
la présence divine par l'abomination de l'apostasie. La
traduction de Joseph Smith de 2 Th 2:7 ajoute : « Le
Christ le laisse agir jusqu'à ce que soit accompli le temps où
il sera écarté du chemin. »
Dans
Doctrine et Alliances 86:3, le Seigneur identifie la prostituée,
Babylone, comme étant l’Église apostate : «
Lorsqu'ils [les apôtres] se sont endormis, le grand persécuteur
de l'Église, l'apostat, la prostituée, oui, Babylone,
qui fait boire à sa coupe toutes les nations dans le cœur
desquelles règne l’ennemi, oui, Satan, voici, il sème
l'ivraie. C'est pourquoi l'ivraie étouffe le bon grain et
chasse l'Église dans le désert. »
Il
est clair que, quel que soit le nom de confession que nous
choisissions de lui donner, l’Église apostate la plus
ancienne et la grande et abominable Église que Néphi et
Jean décrivent sont identiques. Le fait est que nous ne savons
pas vraiment quel nom lui donner. J'ai proposé christianisme
hellénisé, mais c'est une description plutôt
qu'un nom.
L'abominable Église historique du diable est l’Église apostate
qui a remplacé le vrai christianisme au cours des premiers et
deuxième siècles, en enseignant les philosophies des
hommes mêlées d'Écritures. Elle a détrôné
Dieu dans l'Église et l’a remplacée par l'homme
en niant le principe de la révélation et en se tournant
plutôt vers l'intelligence humaine. Produits du libre arbitre
humain, ses credo étaient une abomination pour le Seigneur,
car ils étaient de l'idolâtrie : des hommes adorant les
créations, non de leurs mains, mais de leur esprit.
Babylone,
aux Ier et IIe siècles, peut même avoir été
un ensemble de mouvements différents. Certains chrétiens
juifs ne parvenaient pas à abandonner la loi de Moïse et
ont fini par abandonner le Christ. Les chrétiens orthodoxes
ont adopté la philosophie grecque. Les gnostiques se sont
vautrés dans les mystères et dans les pratiques
indicibles, d'une part, ou dans une ascèse névrosée,
d'autre part. Des compilateurs du IIe siècle, tels que Tatien
et Marcion, ont refait et réécrit les Écritures,
le dernier nommé éliminant hardiment tout ce qu’il
n’aimait pas. Et tous ensemble, ils ont forcé la femme
vertueuse, la véritable Église de Jésus-Christ,
à se retirer dans le désert.
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