Des hommes sur la lune
Un
coup d’œil sur les croyances du XIXe siècle
concernant la lune, sa flore, sa faune, ses habitants
Van
Hale
Sunstone,
vol. 7, n° 5, septembre-octobre 1982, p. 12-17
Note de la Rédaction : Les
détracteurs de l’Église et de ses dirigeants sont
intarissables dans leurs trouvailles pour les discréditer. La
technique est invariablement la même : en dire juste assez
pour donner une mauvaise impression ou pour ridiculiser et surtout ne
jamais traiter le sujet à fond pour ne pas perdre le mauvais
effet que l’on veut faire passer. Récemment, un lecteur
nous a interrogés sur Joseph Smith, Brigham Young et les
hommes de la lune. Le texte antimormon qu’il citait faisait une
vague allusion à Van Hale, histoire de faire semblant d’être
honnête, mais c’était trop peu pour qu’on se
fasse une opinion. Et qui va rechercher un article de 1892 ? Mise au point.
En
1892, l’article suivant, long d’une page, parut dans le
Young
Woman’s Journal.
Son auteur, Oliver B. Huntington, écrivait :
« Depuis
des temps immémoriaux et jusqu’à tout récemment,
les astronomes et les philosophes ont affirmé que la lune
était inhabitée, qu’elle n’avait pas
d’atmosphère, etc. Mais des découvertes récentes,
faites grâce à des télescopes puissants, ont jeté
le doute chez les scientifiques concernant cette vieille théorie.
« Presque
toutes les découvertes faites par les hommes ces cinquante
dernières années ont contribué d’une
manière ou d’une autre, que ce soit directement ou
indirectement, à prouver que Joseph Smith était un
Prophète.
« Je
sais que dès 1837 il disait que la lune était habitée
par des hommes et des femmes tout comme la terre et qu’ils
vivaient jusqu’à un âge plus avancé que
nous, qu’ils vivaient généralement jusqu’à
l’âge de mille ans.
« Il
disait des hommes qu’ils avaient en moyenne un mètre
quatre-vingts de haut et qu’ils s’habillaient, de manière
tout à fait uniforme, de vêtements ressemblant au style
quaker.
« Dans
ma bénédiction patriarcale, donnée en 1837 à
Kirtland par le père de Joseph le Prophète, il m’a
été dit que je prêcherais l’Évangile
aux habitants des îles de la mer et… aux habitants de la
lune, la planète que vous pouvez maintenant voir de vos yeux. »
[1]
Les
adversaires du mormonisme ont essayé d’utiliser
l’affirmation percutante de Huntington que Joseph Smith croyait
aux hommes de la lune pour discréditer le mormonisme.
« Peut-on respecter une organisation religieuse qui publie
de telles sottises ? » demandent-ils [2]. Jamais un
vrai prophète ne commettrait une erreur aussi monumentale.
Reconnaissons-le,
l’idée, à notre époque scientifique, que
des hommes de la lune âgés de mille ans et habillés
comme des quakers puissent recevoir la visite de missionnaires
mormons peut avoir l’air un peu tirée par les cheveux.
C’est pour cela qu’il est important de mettre le récit
de Huntington dans son contexte. Par exemple, qu’en est-il de
l’authenticité ou de l’exactitude de cette
histoire ? À quel point de telles idées
auraient-elles paru farfelues au XIXe siècle ? On
pourrait alors juger de manière plus équitable si le
manteau prophétique de Joseph est en jeu.
La
première question est évidemment de savoir quelles
étaient les sources de l’article de Huntington, ses
propres souvenirs ou ceux d’une tierce personne ? Il fait
allusion à deux événements distincts : une
déclaration de Joseph Smith et sa propre bénédiction
patriarcale. Nous allons les examiner individuellement.
La
plupart des gens ont supposé que sa source pour la déclaration
de Joseph Smith était son propre souvenir et en ont donc
contesté la crédibilité parce qu’il
n’avait que onze ans en 1837 et que cinquante-cinq ans
séparaient son souvenir de l’événement. En
réalité, ce n’étaient pas ses propres
souvenirs que Huntington rapportait, mais ceux de quelqu’un
d’autre. La source directe de son article était une note
portée en 1881 dans son journal intime [3]. Mais cette note
fait partie d’un ensemble de réminiscences, long de dix
pages, qu’il avait recueillies auprès de plusieurs
sources qu’il avait « pris du temps et s’était
donné du mal à rassembler » [4]. Voici sa
description de ce que Philo Dibble lui a dit :
« Habitants
de la lune
« Les
habitants de la lune sont d’une taille plus uniforme que ceux
de la terre ; ils ont une taille de plus ou moins un mètre
quatre-vingts.
« Ils
s’habillent de vêtements qui ressemblent beaucoup à
ceux des quakers et ont un style ou un mode vestimentaire très
général.
« Ils
vivent très vieux, atteignant généralement près
de mille ans
« C’est
la description qu’en donne Joseph le Voyant et il pouvait
‘Voir’ tout ce qu’il demandait au Père au
nom de Jésus de voir.
« Je
l’ai entendu dire ‘qu’il pouvait demander au Père
ce qu’il voulait au nom de Jésus et cela lui était
accordé’ et je n’ai pas plus de doute là-dessus
que je n’ai de doute que ce sont les émeutiers qui l’ont
tué. »
[5]
Il
faut maintenant se poser la question de savoir quelle était la
source de Dibble. Il ne dit pas si l’histoire est son souvenir
personnel ou celui de quelqu’un d’autre. Je n’ai
trouvé aucun autre renseignement là-dessus excepté
le fait qu’il était collectionneur et qu’il
s’était donné beaucoup de mal pour recueillir et
exhiber une collection sur la vie et la mort de Joseph Smith, qu’il
avait exposée dans plusieurs localités mormones. C’est
lors d’une de ces expositions, en janvier 1881, que Huntington
obtint de Dibble la déclaration de Joseph Smith sur les hommes
de la lune [6]. Cette déclaration est donc tout au plus une
réminiscence sensationnaliste, tardive et au troisième
degré et donc en soi une source dont la fiabilité
historique est très contestable. Cette déclaration plus
une autre encore moins impressionnante représentent tout ce
qu’on a comme témoignage de ce que Joseph Smith ait dit
que la lune était habitée.
Bien
qu’il n’ait pas été prouvé que
Joseph Smith croyait aux hommes de la lune, plusieurs de ses proches
collaborateurs y croyaient, eux. Hyrum, le propre frère de
Joseph Smith, a affirmé dans un sermon prononcé en 1843
sur « la pluralité des dieux et des mondes »,
préservé par George Laub, sa croyance que la lune était
habitée :
« …Toutes les étoiles que nous voyons sont un monde et sont
habitées tout comme ce monde est peuplé. Le soleil et
la lune sont habités et les étoiles… Les étoiles
sont habitées au même titre que la terre. » [7]
Le
président Brigham Young a énoncé la même
idée dans un sermon prononcé le 24 juillet 1870 :
« Qui
peut nous parler des habitants de cette petite planète qui
brille le soir, qu’on appelle la lune ? Quand nous
regardons sa face, nous pouvons voir ce qu’on appelle ‘l’homme
de la lune’ et ce que certains philosophes déclarent
être l’ombre projetée par des montagnes. Mais ces
déclarations sont très vagues et ne signifient rien ;
et quand vous vous enquérez des habitants de cette sphère,
vous constatez que les plus érudits sont aussi ignorants à
leur égard que les plus ignorants de leurs semblables. Il en
va de même des habitants du soleil. Pensez-vous qu’il y a
de la vie là-bas ? Cela ne fait pas l’ombre d’un
doute : il n’a pas été fait pour rien. Il a
été fait pour donner de la lumière à ceux
qui demeurent dessus et à d’autres planètes. »
[8]
La
deuxième affirmation intéressante faite par Oliver
Huntington dans l’article de 1892 est que sa bénédiction
patriarcale avait prédit qu’il pourrait prêcher
l’Évangile sur la lune. Il mentionne aussi cette
bénédiction dans un second article pour le Journal
en 1894 [9]. Dans le premier il date la bénédiction de
1837 et dans le second, de 1836. Dans les deux il donne le Patriarche
de l’Église, Joseph Smith, père, comme celui qui
confère la bénédiction. L’extrait suivant
est sans aucun doute tiré de cette bénédiction.
Il est daté du 7 décembre 1836 à Kirtland, mais
le document montre clairement que la bénédiction a été
donnée à Oliver par son père, William
Huntington, plutôt que par Joseph Smith, père :
« Je
pose les mains sur toi et te donne une bénédiction
paternelle… tu seras appelé à prêcher
l’Évangile à cette génération…
Avant d’atteindre l’âge de vingt et un ans, tu
seras appelé à prêcher la plénitude de
l’Évangile, tu auras le pouvoir de la part de Dieu de
t’enlever au ciel et de prêcher aux habitants de la lune
ou des planètes si c’est utile… »
[10]
Bien
qu’il y ait divergence quant à celui qui a donné
la bénédiction à Oliver, c’est
incontestablement la même bénédiction que celle
qui est mentionnée dans le
Young
Woman’s Journal.
Le contenu et le cadre sont semblables. Dans son article de 1894,
Huntington se rappelle avoir reçu la bénédiction
en 1836, lors d’une réunion de bénédictions
pour la famille Huntington dans la maison de William Huntington. La
réunion avait été convoquée et était
dirigée par Joseph Smith, père. Elle dura toute la
journée et Orson Pratt mit les bénédictions par
écrit du mieux qu’il put et « par la suite
compléta, d’après les souvenirs de toutes les
personnes présentes, ce qu’il n’avait pas pu
saisir des lèvres du Patriarche. »
[11]
Il
semble peu probable qu’Oliver ait reçu à deux
reprises la même année la même bénédiction
de deux hommes différents. Ce qui est plus vraisemblable,
c’est qu’Oliver, qui avait dix ans à l’époque,
s’est trompé sur la personne qui a donné la
bénédiction, puisque les deux hommes étaient
présents. Il se peut aussi que les deux hommes aient participé
à la bénédiction. Ou encore, bien que je croie
cela moins vraisemblable, une erreur a été commise lors
de la mise par écrit. La bénédiction ne fut pas
enregistrée dans le livre de bénédictions
patriarcales pendant neuf ans au moins, puis elle le fut par Albert
Carrington en même temps que plusieurs autres bénédictions
données à d’autres membres de la famille
Huntington.
En
fin de compte, l’existence de cette divergence est beaucoup
moins intéressante que le fait que cette bénédiction
a existé, une bénédiction qui postulait
l’existence d‘hommes de la lune et a été
donnée en la présence du Patriarche, de l’apôtre
Orson Pratt et de la famille Huntington et de sa parenté. Les
livres de bénédictions patriarcales qui se trouvent
dans les archives de l’Église ne sont pas accessibles
pour la recherche. Il n’est donc actuellement pas possible de
déterminer si l’idée de prêcher aux
habitants de la lune exprimée dans cette bénédiction
à Oliver Huntington était courante ou exceptionnelle.
Ce
que je trouve surprenant, c’est que l’on n’ait pas
trouvé davantage de mormons qui aient déclaré
croire que la lune était habitée. Plusieurs des
révélations les plus anciennes en 1830 (Moïse 1)
et en 1832 (D&A 76) imposaient au mormonisme de croire en de
nombreux mondes habités. Mais il semble bien que les s intq
se soient rarement posé la question de savoir lesquels des
corps célestes l’étaient. Il est probable que
ceux qui croyaient aux hommes de la lune y croyaient parce que
c’était une idée courante à leur époque
plutôt que parce qu’ils croyaient que Joseph Smith avait
été inspiré à révéler
l’existence de tels êtres. Si l’on se base sur les
sources existantes, il serait difficile de conclure que la croyance
en une lune habitée était générale chez
les mormons du XIXe siècle et il serait certainement faux d’en
conclure, en outre, que c’était une prise de position
fondamentale, que ce soit de la part de Joseph Smith ou de la part du
mormonisme.
Au
cours de la première moitié du XIXe siècle, les
savants ont pu être en désaccord sur la question de la
vie intelligente sur la lune, mais pareille idée n’était
en aucune façon une idée discréditée.
William Herschel décéda en 1822. Il était le
plus grand astronome de son temps ; c’est lui qui
découvrit la planète Uranus en 1781 et il devint
l’astronome officiel du roi George III. En 1976, Patrick Moore,
directeur de la section lunaire de la British Astronomical
Association, écrivit à propos de William Herschel :
« Il
est possible que comme observateur il n’ait jamais été
égalé et entre 1781 et sa mort, en 1822, tous les
honneurs que le monde scientifique pouvait conférer, il les a
reçus. Ses idées concernant la vie dans le système
solaire étaient donc surprenantes. Il croyait qu’il
était possible qu’il y ait, sous la surface flamboyante
du soleil, une région où des hommes pouvaient vivre et
il considérait l’existence d’une vie sur la lune
comme « une certitude absolue ».
En
1780, Herschel demanda dans une lettre à un astronome
incrédule :
« Qui
peut dire qu’il n’est pas extrêmement probable, que
dis-je, tout à fait indubitable, qu’il doit y avoir des
habitants d’une sorte ou d’une autre sur la lune ?
» [12]
D’autre
part, en 1822, l’astronome allemand Gruithuisen annonça
qu’il avait découvert une ville lunaire avec un ensemble
de remparts gigantesques s’étendant sur 37 kilomètres
dans les deux directions [13]. Ce ne fut qu’en 1838, avec la
publication des écrits de Beer et Madler, que le monde
scientifique en vint à la conclusion que la lune est
absolument incapable de supporter des formes de vie supérieures
[14]. Toutefois ceci eut peu d’effet immédiat sur les
croyances populaires. Il fallut au moins 60 ans pour que la
conclusion scientifique devienne la conclusion populaire [15].
Pendant
toute la période de la croyance aux hommes de la lune, il
n’est aucune année qui puisse se comparer à 1835
pour ce qui est de l’intérêt et de la publicité.
Cette année-là fut commis le Grand Canular Lunaire,
sans doute la plus grande farce scientifique de tous les temps.
En
1833, le célèbre astronome John Herschel, fils de
William Herschel, mit à la voile pour le Cap de Bonne
Espérance pour faire le relevé du ciel de l’hémisphère
sud comme son père l’avait fait d’une manière
si approfondie pour l’hémisphère nord. Il y resta
pendant cinq ans jusqu’en 1838. En 1835, Richard Locke,
reporter pour le
New
York Sun,
décida de profiter de trois faits : tout le monde savait
que John Herschel était de l’autre côté du
monde avec un grand télescope, il y avait un grand intérêt
pour la lune et les communications étaient lentes.
Le
23 août 1835, le
New
York Sun
publia la première partie du rapport en six épisodes de
Locke sous le titre : « Grandes découvertes
astronomiques faites récemment par Sir John Herschel au Cap de
Bonne Espérance ». Les cinq épisodes
suivants parurent les cinq jours suivants. Les articles étaient
habilement écrits et connurent un grand succès.
Locke
décrivit tout d’abord la construction et le
fonctionnement du nouveau télescope de Herschel. En
perfectionnant les innovations de son père et avec l’appui
financier de nul autre que le roi de Grande Bretagne soi-même,
écrivit Locke, il réussit à construire un
télescope tellement puissant qu’il rapprocha la surface
de la lune jusqu’à « une proximité
apparente d’environ quatre-vingts mètres ».
L’objectif avait un diamètre de sept mètres et
pesait 6717 kilos après avoir été poli et son
pouvoir d’agrandissement était estimé à
42.000 fois. Il était constitué « d’un
amalgame de deux parties de couronne pour une partie de
flint-glass »
moulé, le 27 janvier 1833, avec un succès total par
Hartley & Grant Dunbarton… Il était donc présumé
capable de représenter, d’une manière
parfaitement distincte, des objets ayant un diamètre de trente
centimètres. » Locke poursuivit :
« Tout
cela s’est fait dans un secret si absolu que la présente
publication… est la première que le monde scientifique
d’Europe lui-même connaisse de ce grand système de
découvertes. »
Le
télescope fut finalement prêt à fonctionner le 10
janvier 1835. Après les derniers réglages, Herschel
« …marqua
un arrêt de plusieurs heures pour se préparer l’esprit
à déchirer le voile qui pouvait faire provisoirement de
lui le seul dépositaire des merveilleux secrets de ce monde
jusqu’alors à l’abri des regards. Colomb avait
découvert un continent, lui était sur le point de
découvrir un globe. »
Après
ces préliminaires, Locke révéla tout, chaque
épisode étant plus étonnant que le précédent.
Au
premier coup d’œil, Sir John vit diverses formations
rocheuses et ensuite une saillie rocheuse à pic couverte d’une
fleur rouge foncé, « la première production
organique d’un monde étranger jamais révélée
aux yeux de l’homme ». Il fut ensuite ravi de voir
une forêt lunaire. Il réussit à classifier 38
espèces d’arbres forestiers et presque deux fois ce
nombre de plantes. Il vit ensuite une plaine verte bien plate et un
lac d’un bleu profond dont les grandes vagues blanches se
brisaient sur une plage de sable blanc brillant. Mais jusqu’alors
il n’avait observé aucune vie animale.
L’excitation
monta quand on ajusta le télescope à la limite de son
agrandissement. C’est alors qu’à l’ombre des
bois » il vit des troupeaux ininterrompus de
quadrupèdes bruns ayant toutes les caractéristiques
extérieures du bison », mais avec « un
appendice charnu sur les yeux qui était levé et abaissé
à l’aide des oreilles… Il vint immédiatement
à l’esprit vif du Dr Herschel que c’était
là un accessoire providentiel pour protéger les yeux de
l’animal des grands écarts de lumière et
d’obscurité. »
Parmi
les autres animaux, il y avait une antilope grégaire munie
d’une seule corne, qui se livrait « à toutes
les cabrioles innocentes d’un agneau ou d’un chaton ».
Sur un des lacs, il vit une variété d’oiseaux
aquatiques qui plongeaient leur long bec dans le lac. Il regarda
longtemps dans l’espoir d’apercevoir un poisson lunaire,
mais en vain. Toutefois, l’animal le plus remarquable fut « le
castor bipède, qui ressemble exactement au castor, seulement
il n’a pas de queue et marche tout le temps sur ses pattes de
derrière, portant ses jeunes dans ses bras. Ses huttes sont
plus hautes et meilleures que celles de beaucoup de sauvages humains
et à en juger par la fumée qui se dégage de
beaucoup d’entre elles, on suppose que l’animal connaît
le feu. L’homme ne se distingue plus comme étant
l’animal qui sait cuire ! »
Bien
entendu, tout ceci devait conduire au point culminant de Locke, la
découverte d’hommes de la lune, qu’il raconta dans
son article final. C’étaient des hommes ailés,
qui furent tout d’abord observés en vol. « Quand
ils se tenaient droits et dignes, ils avaient environ un mètre
vingt. » Ils étaient couverts de poils de couleur
cuivre. « Ils paraissaient constamment occupés à
converser avec beaucoup de gesticulations véhémentes et
on en déduisit que c’étaient des êtres
rationnels. On en découvrit ultérieurement d’autres,
qui appartenaient visiblement à un ordre supérieur…
Et finalement un temple splendide pour le culte de Dieu, en saphir
poli, de forme triangulaire, avec un toit en or. »
[16]
Les
articles firent immédiatement sensation et furent réimprimés
dans beaucoup de journaux. Le Révérend Harley a fait
cette évaluation :
« Quand
le premier numéro parut dans le Sun
de New York… l’excitation qu’il provoqua fut
intense. Le journal se vendit chaque jour par milliers et quand les
articles furent publiés sous forme de brochure, il s’en
vendit vingt mille d’emblée. Pas seulement dans la jeune
Amérique, mais aussi dans la vieille Angleterre, en France et
partout en Europe, l’enthousiasme le plus débridé
se déchaîna. »
[17]
Patrick
Moore raconte aussi en détail la réception réservée aux articles :
« Les
articles rencontrèrent une réception mitigée,
mais certains critiques éminents marchèrent à
fond. ‘Ces nouvelles découvertes sont à la fois
probables et plausibles‘, déclara le New
York Times,
tandis que le New
Yorker
pensait que les observations ‘avaient lancé une nouvelle
ère en astronomie et dans les sciences en général’. » [18]
Le
New York
Evangelist
publia un long résumé des articles, qui fut réimprimé
le 11 septembre 1835 dans le Painesville
Telegraph (Ohio),
un journal que tout le monde lisait dans le centre mormon voisin de
Kirtland.
Au
Massachusetts, un club féminin écrivit à
Herschel pour avoir ses idées sur la façon de prendre
contact avec ces hommes de la lune et de les convertir au
christianisme [19]. Un pasteur « dit à son
assemblée que, étant donné les merveilleuses
découvertes de l’époque actuelle, il s’attendait
à devoir leur demander un jour une souscription pour acheter
des Bibles pour les habitants enténébrés de la
lune. »
[20]
Le
16 septembre, le Sun
confessa son canular. Cependant, les articles ne faisaient que
décrire ce que beaucoup croyaient fermement exister sur la
lune et la croyance populaire ne se laissa pas impressionner par la
confession, laquelle n’eut, après tout, pas une
diffusion aussi large, tant s’en faut, que les articles
originels. Le Painesville
Telegraph, près
de Kirtland, ne reproduisit même pas la confession.
L’année
suivante, le Dr Timothy Dwight, théologien américain,
dans son livre Theology,
déclara
que « l’on peut conclure de manière tout à
fait rationnelle, que des êtres intelligents habitent en
grandes multitudes dans les régions éclairées de
la lune et sont de loin meilleurs et plus heureux que nous. »
[21]
La
croyance en une vie intelligente sur la lune continua pendant de
nombreuses années [22]. Selon Moore, le dernier grand partisan
d’une vie intelligente sur la lune fut W. H. Pickering, qui
créa en 1904 un atlas photographique et écrivit
beaucoup d’articles sur la lune [23].
Ce
qu’il y a sans doute de plus important à retirer de tout
ceci, c’est qu’on ne peut pas juger de la crédibilité
des personnalités d’une génération sur la
base des données dont dispose une génération
postérieure. Il est possible aujourd’hui de mettre en
doute la crédibilité d’une personne si elle croit
qu’il y a sur la lune une civilisation qui a besoin d’être
évangélisée, mais cela ne pouvait pas être
le cas d’une personne professant de telles idées au XIXe
siècle.
Reste
l’autre question. Joseph Smith croyait-il que la lune était
habitée ? D’après les données
historiques dont nous disposons actuellement, la réponse doit
être : pas prouvé. Mais tout bien considéré,
on ne peut pas nier la possibilité, voire la probabilité
qu’il y croyait. Pour tous les autres hommes de son époque
la question paraît tout à fait insignifiante, compte
tenu, tout particulièrement, des croyances contemporaines.
Mais dans le cas des Joseph Smith, il prétendait être
prophète. Certains extrémistes décrètent
que sa prétention exige qu’il ait, dans tous les
domaines, une connaissance supérieure à celle des
autres de son temps. S’il croyait en une fausse idée
quelconque de son époque, disent ces détracteurs, sa
crédibilité doit être mise en doute. D’autres,
qui ne sont pas aussi exigeants à l’égard de
l’infaillibilité d’un prophète, se
sentiraient plus à l’aise avec une description de la
révélation de Dieu qui laisserait de la place à
l’humain et
au
divin.
Ce que le Rév. J. R. Dummelow a si bien dit à
propos des auteurs de la Bible dans son One
Volume Bible Commentary, pourrait
parfaitement être appliqué à Joseph Smith : « Bien
que purifiés et ennoblis par l’influence de Son Esprit
Saint, des hommes ayant chacun ses manières d’être
et ses dispositions, chacun avec sa formation ou son manque de
formation, chacun avec sa manière personnelle de voir les
choses, chacun influencé autrement qu’un autre par les
différentes expériences et disciplines de sa vie. Leur
inspiration n’impliquait pas que leurs facultés
naturelles soient suspendues ; elle ne les libérait même
pas des passions terrestres ; elle n’en faisait pas des
machines, elle les laissait hommes. C’est
pour cela que nous voyons que leur connaissance n’était
parfois pas plus grande que celle de leurs contemporains… »
[24]
La
description que Dummelow fait de l’auteur de la Genèse
est tout autant d’application :
« Ses
connaissances scientifiques peuvent être limitées par
l’horizon de l’époque à laquelle il vivait,
mais les vérités religieuses qu’il enseigne sont
irréfutables et éternelles. »
[25]
Il
ne faut pas douter que certains détracteurs persisteront à
croire que l’article de 1892 d’Oliver B. Huntington a été
dévastateur pour Joseph Smith et pour le mormonisme. Certains
mormons bien décidés nieront dogmatiquement jusqu’au
bout que Joseph Smith ait jamais, ne serait-ce qu’un instant,
cru aux hommes de la lune. Et je crois bien que certains
fondamentalistes ardents témoigneront avec ferveur que quand
les hommes feront réellement le tour de la lune ils seront
accueillis par un vieux gentleman ressemblant à un quaker, ce
qui prouvera de manière empirique l’inspiration divine
de Joseph Smith, le Prophète.
Notes
[1]
Young
Woman’s Journal,
3:263, 264.
[2]
Jay Jacobson, « Three Reasons not to Become a Mormon »,
p. 7.
[3]
Utah State Historical Society, texte dactylographié, p. 166.
[4]
Id. p. 160.
[5]
Id. p. 188.
[6]
Id. p. 161, 168.
[7]
BYU
Studies,
18:177.
[8]
JD
13 :271.
[9]
Young
Woman’s Journal, 5:346.
[10]
Patriarchal Blessings Books, 9:294, 295.
[11]
Young
Woman’s Journal,
5:345, 346.
[12]
Patrick Moore, New
Guide to the Moon,
W. W. Norton & Company, New York, 1976, p. 28.
[13]
Id. p. p. 129.
[14]
Id.
[15]
Le Rév. Timothy
Harley, Moon
Lore,
Swan Sonnenschein, Londres, 1885, p. 241, 256.
[16]
Moore, p. 130-131 ; Painesville
Telegraph,
11 septembre 1835.
[17]
Harley, p. 42.
[18]
Moore, p. 32.
[19]
Id. p. 132.
[20]
Harley, p. 43.
[21]
Timothy Dwight, Theology,
p. 91.
[22]
Harley, p. 249-257.
[23]
Moore, p. 133.
[24]
J. R. Dummelow, One
Volume Bible Commentary,
p. cxxxv.
[25]
Id. p. xxx.