Quand
on réinvente le mormonisme :
L’art
du remake
Critique
de Inventing
Mormonism: Tradition and the Historical Record,
par H. Michael Marquardt et Wesley P. Walters
Larry C. Porter
(Review
of Books on the Book of Mormon,
volume 7, numéro 2, 1995, p. 123-143)
Quand
deux personnes mangent, dorment et boivent un sujet déterminé
pendant trente ans et, en plus, concentrent leur étude sur la
mise en évidence des points les plus critiques de ce sujet,
elles arrivent souvent à faire ressortir les moindres détails
et proposer une vision très convaincante de leur point de vue.
Quant à savoir si leur thèse tient la route en dernière
analyse, cela dépend du point de savoir si les faits
confirment la conclusion. On prend parfois des décisions
basées sur la façon dont on pense que les choses se
sont passées et en fonction d’un seul groupe de faits ;
ceux-ci ne reflètent cependant pas forcément la
réalité. Il peut arriver que des faits que l’on
croit pouvoir prouver sont invalidés parce qu’il ne
reste que des données incomplètes. Dans trop de cas, la
documentation originale n’existe plus et les protagonistes
principaux qui auraient pu nous éclairer sont morts, la plaie
pour les historiens.
Les
auteurs ont amassé une quantité respectable de
documents pour soutenir leur thèse. En examinant leurs sources
on est frappé par le soin minutieux avec lequel ils ont étayé
les points les plus minuscules. Ils ont abordé un éventail
intéressant de sujets, exposés avec logique et soutenus
par des références. On peut comprendre que certains
pourraient être impressionnés par des éléments
qui peuvent parfois paraître irréfutables.
Étant
donné que je m’intéresse depuis longtemps aux
documents relatifs aux origines de l’Église rétablie,
je connais personnellement, depuis plus de trente ans, aussi bien H.
Michael Marquardt que Wesley P. Walters. Je sais d’eux que ce
sont des hommes qui ont littéralement passé leur vie à
remonter toutes les filières susceptibles de permettre un
examen approfondi de Joseph Smith et de l’Église. Ils ne
sont pas comme les « chercheurs en chambre » du passé
et du présent qui cherchent à étudier les
affirmations du mormonisme en travaillant essentiellement par
correspondance. Ils sont allés sur le terrain pour essayer de
parcourir le moindre centimètre du mormonisme, que ce soit
géographiquement ou dans les collections publiques et privées
où l’on pourrait trouver le moindre vestige de documents
sur la question. Je suis tombé sur eux en personne ou sur les
traces qu’ils ont laissées dans une bibliothèque
après l’autre, un greffe de tribunal après
l’autre pendant de longues années.
En
tant que personnes, ces hommes ont été affables et
amicaux. Toutefois, leurs mobiles sont parfaitement clairs. Quand
Wesley P. Walters est mort en 1990, Michael a repris sans hésiter
la vieille croisade et la démarche traditionnelle. Inventing
Mormonism
était et est la poursuite d’une entreprise déjà
en cours. Le livre est en majeure partie exceptionnellement bien
documenté et méticuleusement programmé pour
dénoncer Joseph Smith et certaines affirmations-clefs du
Rétablissement – un visage nouveau pour de vieux
préjugés; je ne fais que relever le fait que les
auteurs n’ont pas changé d’optique, simplement
certains aspects de leur approche. On a du mal à croire que la
seule chose qui les intéresse soit de « comprendre, pas
discréditer », comme annoncé page 197.
Déjà
le titre Inventing
Mormonism
conteste par définition les affirmations du prophète et
de ses collaborateurs en laissant entendre qu’il s’agit
d’une duperie calculée. Les visions, les pierres de
voyant, les incantations magiques, les fouilles pour trouver de
l’argent, les démêlés avec la justice et
l’intempérance sont tous introduits de manière à
avilir la personne de Joseph Smith et de ceux de ses contemporains
qui l’ont soutenu.
Le
lecteur comprendra que l’on trouve de nombreuses lacunes dans
la documentation relative aux débuts de l’histoire de
l’Église. Dans la « Manuscript History of the
Church » i,
par exemple, on ne trouve qu’un petit nombre de dates donnant
le jour, le mois et l’année au cours des périodes
de Nouvelle-Angleterre, New York et Pennsylvanie. Ce sont souvent des
expressions telles que « au printemps de », « au cours du
mois de » ou « pendant l’année » que l’on
trouve, parce que dans les tout débuts du Rétablissement,
les dates et les événements complets n‘étaient
pas toujours notés au moment même et que seuls de
maigres documents-source ont survécu. Cela laisse, bien
évidemment, des vides rêvés pour ceux qui veulent
profiter de l’occasion pour proposer leur propre chronologie.
Cela leur permet de « réinventer le mormonisme » ou de
faire un remake de certaines séquences.
Si
l’on peut détraquer la chronologie des événements
reconnue depuis longtemps par les saints des derniers jours, on peut
jeter le doute sur l’intégrité de toute la
succession d’événements racontés par le
prophète et par les frères dans l’histoire écrite
de l’Église. Cela ne veut pas dire que l’on ne
doit pas immédiatement ajouter à la chronologie des
premiers temps du mormonisme les dates et les événements
valides que l’on découvre. Dans un domaine où les
données sont fort réduites, pareille information est
accueillie avec reconnaissance.
Certains chaînons manquants ont
été et continueront à être trouvés,
qui aideront à compléter le puzzle. Il faut dire, à
la décharge de Marquardt et Walters, qu’ils ont fait de
véritables apports dans un certain nombre de domaines en
fournissant des documents et des renseignements précieux sur
certains événements et certaines personnalités-clefs.
C’est le cas de leurs recherches sur la "mise au rôle"
des Smith lors de leur tentative d’obtenir le titre de
propriété de la ferme de Farmington/Manchester. C’est
là un beau spécimen de travail de détective
historien. Malheureusement, dans d’autres cas, leurs ajouts ne
sont pas aussi heureux.
Au
début du volume, Marquardt et Walters ont placé une
chronologie des événements tels qu’ils supposent
qu’ils se sont produits dans les toutes premières années
du Rétablissement (p. xxvi-xxxvi). Cette chronologie compte
quatre-vingt-huit points.
Je crois que, d’une manière
générale, les saints des derniers jours seraient
d’emblée d’accord avec soixante-treize d’entre
eux, ce qui est une grosse majorité. Dix des points restants
entreraient probablement dans la catégorie des éléments
contestables à cause de ce qui peut être de simples
erreurs historiques ii
ou des éléments qui, combinés, représentent
une volonté exagérée de lancer des sous-entendus
répétés contre l’intégrité
de Joseph Smith pour ses recherches de trésors. Il est de fait
que Joseph Smith, à un moment donné, a recherché
un trésor, mais ce qui est contestable, c’est le
rabâchage sur ce sujet. Les cinq points restants sont sujets à
discussion, parce qu’ils constituent des contradictions
chronologiques importantes par rapport à la ligne
chronologique des saints des derniers jours. Nous mentionnons ces
cinq points ici en les accompagnant d’un bref commentaire:
1. « 1820-21, Joseph Smith, fils, déclare plus tard qu’il
a le pardon personnel de ses péchés ; il exhorte pour la
classe méthodiste à Palmyra et fait partie d’un
club de débat local. » (p. xxvi)
2.
« De septembre 1824 au printemps 1825. Un réveil religieux
commence avec les méthodistes, suivis des baptistes et des
presbytériens, dans le voisinage de Palmyra. Joseph, fils,
écoute les discours du Révérend Lane, de
l’Église méthodiste, et assiste aux réunions. »
(p. xxviii)
3.
« Printemps 1825. Lucy, Hyrum, Samuel Harrison et Sophronia Smith
deviennent membres de l’Église presbytérienne de
Palmyra. Joseph, fils, penche pour le culte méthodiste. »
(p. xxviii)
4.
« Manchester (New York), 6 avril 1830. Organisation
de l’Église du Christ. Réception de six
révélations (Livre des Commandements 17-22, Église
de Jésus-Christ des saints des derniers jours D&A 21, 23 ;
RLDS D&A 19, 21). Cowdery est ordonné ancien. Joseph,
fils, est ordonné ancien et aussi prophète et voyant
par Cowdery. Joseph, père, Lucy, Harris et Sarah Rockwell sont
baptisés dans le ruisseau Crooked Brook. » (p. xxxiv)
5. « Fayette (New York), 11 avril 1830. Fondation
de la branche de Fayette de l’Église. Réception
d’une révélation concernant les personnes qui ont
été baptisées dans d’autres Églises
chrétiennes (Livre des Commandements 23. Église de
Jésus-Christ des saints des derniers jours, D&A 22, RLDS
D&A 20). Cowdery
prononce le premier discours public de l’Église et
baptise. » (p. xxxiv)
Dans
notre commentaire, nous regroupons les trois premiers points à
cause de leur lien avec le réveil, la Première Vision
et la conversion de certains membres de la famille Smith au
presbytérianisme.
Ce
que les saints des derniers jours contestent dans le point 1, ce
n’est pas tellement ce qui est dit, mais plutôt ce qui ne
l’est pas. Joseph signale effectivement un « pardon
personnel des péchés », comme le disent Marquardt
et Walters. Le prophète écrit : « Je vis le Seigneur
et il me parla disant: Joseph, mon fils, tes péchés te
sont pardonnés », au moment de la Première Vision
au printemps de 1820 iii.
Or, les auteurs ne reconnaissent même pas que la Première
Vision se soit produite et décident donc de n’y voir
qu’un événement « rapporté » par
Joseph. D’où le désaccord.
Marquardt
et Walters préfèrent penser que le seul élément
de temps qui va avec les descriptions du prophète concernant
le réveil religieux est celui de 1824-25. Toutefois, Milton V.
Backman croit que Joseph avait un contexte plus vaste à
l’esprit :
« Joseph Smith note que
l’agitation religieuse se produisit dans la région où
il vivait au cours de sa quinzième année et que sa
vision eut lieu au printemps 1820; il ne dit pas nécessairement
que le réveil qu’il décrit se limitait à
quelques mois ni à une année déterminée.
Dans son autobiographie de 1832, le prophète déclare
que pendant trois ans, de l’âge de douze ans jusque et y
compris l’âge de quinze ans, il s’était
livré à des réflexions religieuses sérieuses
et que de 1818 environ à 1820, il avait recherché la
vérité en matière de religion et la bonne
Église.
« Sur la base de cette longue recherche, l’histoire
de 1838 peut impliquer une durée plus longue pour le réveil
mentionné par lui qu’on ne le suppose généralement
et il est possible que Joseph Smith n’avait pas 'l’intention
de dire que tous les événements du réveil se
sont produits juste avant sa vision'. Joseph Smith déclare
que 'une agitation peu commune' eut lieu la deuxième
année après son déménagement vers
Manchester, mais les résultats de ce réveil religieux
ont très bien pu s’étendre au-delà de
l’expérience sacrée de Joseph dans le bosquet, ce
qui prolonge la durée possible du réveil qui a provoqué
de si grands événements dans sa jeune vie. iv
La
dernière partie de la chronologie de Marquardt et Walters
donnée au point 1 ci-dessus est valable. Il est vrai que
Joseph exhorta pour la classe méthodiste, sans toutefois
devenir membre de cette confession. Il est également vrai que
Joseph fit partie d’un club de débat, tout d’abord
dans le village de Palmyra et plus tard dans l’école
rouge de « Durfee Street » (North Creek Road), juste au
nord-est du village proprement dit. v
La
chronologie des saints des derniers jours situe les événements
détaillés au point 2 par Marquardt et Walters dans le
contexte général du printemps de 1820, plutôt que
dans cette séquence 1824-1825. S’il est certain que le
Révérend George Lane était l’officier
président du district d’Ontario de 1824 à 1825,
il est vrai aussi que Lane fréquenta la région pendant
une période prolongée. En juillet 1819, il se trouva,
pendant huit jours, à vingt-cinq kilomètres à
peine de la maison des Smith, pendant qu’il assistait à
la conférence annuelle de Genessee à Vienna (plus tard
Phelps, New York). Ailleurs dans leur texte (p. 28-29), Marquardt et
Walters parlent de la conférence de Vienna et disent ceci à
propos de la présence de Lane :
« Lane
était à Vienna en juillet 1819 pour assister à
la réunion annuelle de la conférence méthodiste
de Genesee, au cours de laquelle il fut désigné pour
exercer son ministère en Pennsylvanie. Il
n'est dit nulle part qu'il a prêché ou qu'un camp
meeting [réunion en plein air] ait eu lieu en même temps
que cette conférence.
En 1826, où il y a eu, cette fois, un camp meeting, le procès
verbal de la conférence contient une mention des pasteurs à
qui a été confiée la tâche de prendre les
dispositions pour la réunion. Il
n'est pas question de dispositions de ce genre dans le procès-verbal
de 1819
(p. 29).
Marquardt
et Walters sont passés à côté d'un point
important. Les apologistes ont placé le Révérend
Lane au rassemblement de nombreux méthodistes pour une période
d'édification. Ce rassemblement s'est produit dans le
voisinage de Joseph Smith et comme le Révérend Lane
avait la perspective de faire un sermon, le prophète a pu
entendre un tel sermon dès 1819 vi.
Les facteurs pertinents existent-ils pour soutenir une telle
rencontre? Lane était présent à la conférence
annuelle de Genesee tenue à Vienna (maintenant Phelps), du 1er
au 8 juillet 1819, où il fut nommé officier président
du district de Susquehanna vii.
Il y était avec cent dix pasteurs méthodistes, leur
dirigeant, Robert R. Roberts, et une foule de fidèles.
Il est
vrai que le « Journal of the Genesee Conference » ne dit pas
que le Révérend George Lane a prêché
pendant la conférence, mais il ne mentionne pas non plus le
nom d'aucun autre pasteur ayant pris la parole. Le contenu du procès
verbal du journal de la conférence ne se préoccupe que
des détails matériels ou des affaires traitées
pendant les diverses sessions. Par exemple, le Révérend
Lane était parmi ceux qui « ont de nouveau été
reçus dans le circuit de voyages » viii.
On ne trouve le nom d'aucun de ceux qui ont fait les sermons à
la conférence ; nous savons pourtant qu'il y en a eu beaucoup.
Les pasteurs s'occupaient non seulement de traiter les affaires, mais
profitaient de même de l'occasion pour prêcher à
l'assemblée réunie pour cette occasion propice. C'était
un moment idéal pour que le prophète reçoive
l'enseignement de Lane, étant donné surtout l'intérêt
que Joseph dit avoir eu pour le méthodisme.
Indépendamment
du point de savoir si un « camp meeting » a été
prévu ou non dans le cadre du rassemblement, la nature même
de la conférence fournissait à un certain nombre de
pasteurs de nombreuses occasions de prêcher aux laïcs, qui
venaient toujours nombreux pour écouter leurs exhortations et
étaient revigorés par elles. Ces conférences
n'étaient pas simplement des réunions d'affaires ; elles
étaient ponctuées d'une bonne part de sermons
enthousiasmants. Abel Stevens nous décrit le modèle
général suivi lors de ces assemblées :
« Ces assemblées
annuelles devinrent des événements imposants. Un évêque
présidait; les prédicateurs, venus de kilomètres
à la ronde et même de plusieurs états, étaient
présents ; une
foule de laïcs assistaient en spectateurs. On prêchait tôt
le matin, l'après-midi et le soir. Les activités
quotidiennes étaient introduites par des services religieux et
étaient caractérisées par un esprit religieux
impressionnant.
Elles duraient habituellement une semaine et c'était un moment
de fête, réunissant les héros usés par la
guerre, venus de nombreux champs de bataille lointains où la
lutte avait été dure, renouvelant les relations entre
les prédicateurs et les gens et couronnées par
l'ambiance de société et les dévotions joyeuses. »
ix
Encore
une fois, on ne trouve le nom d'aucun des nombreux prédicateurs
qui ont enseigné matin, midi et soir pendant une semaine en
1819. Dans le « Journal of the Genesee Conference »
n'apparaissent que les affaires traitées. Lane était là
et l'occasion de parler était donnée à un
vétéran chevronné qui faisait le circuit depuis
1804. De même, le Révérend Lane traversa de
nouveau la région de Manchester pendant l'été
1820 pour se rendre à la conférence annuelle à
Lundy's Lane (Niagara, Haut Canada) et aussi en juillet 1822, où
il assista de nouveau à la conférence de Genesee tenue
à Vienna (New York). Il n'est pas nécessaire de
comprimer les occasions de Joseph Smith de rencontrer ou d'entendre
le Révérend Lane dans la seule période où
Lane fut envoyé dans le district d'Ontario, de juillet 1824 à juillet
1825 x.
Les possibilités ne manquaient pas.
Joseph
Smith informa Oliver Cowdery de ses toutes premières
expériences en ce qui concerne cette période en vue
leur publication dans le Messenger
and Advocate
dans ce qui est la première histoire imprimée du
mormonisme rédigée à l'intérieur de
l'Église. En guise de préface à cette série,
Oliver Cowdery dit : « Pour que notre récit soit correct,
l'introduction en particulier, il convient d'informer nos lecteurs
que notre frère J. Smith a proposé de nous aider. Il y
a, en effet, beaucoup de points qui ont trait à la première
partie de ce sujet qui rendent son intervention indispensable » xi.
En cours de travail, Joseph informa Oliver qu'aux environs de sa
quinzième année [quatorze ans, allant sur ses quinze
ans, 1819-1820], « un certain M. Lane, officier président
de l'Église méthodiste, rendit visite à Palmyra
et environs », et que « comme ce fut le cas d'autres
personnes, l'esprit de notre frère fut éveillé »
xii.
Il y a une contradiction manifeste entre la date de 1820 donnée
par Joseph et celle de Marquardt et Walters, « de septembre 1824
au printemps 1825 », comme étant la période où
le prophète reçut les enseignements du Révérend
Lane. Je pense que Joseph reconnaissait la différence.
Encore
une fois, Marquardt et Walters ne mentionnent pas la Première
Vision dans ce contexte, parce qu'ils n'en reconnaissent pas
l'existence. Cependant, les ramifications pour les mormons croyants
sont directement évidentes. En vertu de la ligne chronologique
de Marquardt et Walters, la Première Vision n'a pas encore eu
lieu en 1825, puisque Joseph est toujours en train d'étudier
le méthodisme cette cannée-là (points 2 et 3).
Le
point 3 de Marquardt et Walters est tout aussi contestable puisqu'ils
ont substitué le climat du réveil de 1824-25 à
la conversion, en 1820, de Lucy Smith et d'autres membres de la
famille au presbytérianisme et au cadre de la Première
Vision. Notre recherche de l'appartenance à la Western
Presbyterian Church de Palmyra est handicapée par le manque
d'informations. Si le premier registre des sessions de cette
confession avait survécu, il nous aurait peut-être
fourni des renseignements d'époque sur l'affiliation des
Smith.
Malheureusement le premier registre avait disparu dès
1932 au moins, et n'est plus disponible. Le deuxième registre
des sessions, qui, par bonheur, existe toujours, mentionne une
enquête concernant les Smith pour « avoir négligé
le culte public » et rapporte leur excommunication le 10 mars
1830 et le 29 mars 1830 xiii.
Toutefois, les registres qui ont survécu ne précisent
pas quand les Smith sont entrés dans la Western Presbyterian
Church de Palmyra.
Au moment où certains membres de la famille
se joignirent aux presbytériens, Joseph dit : « J'étais
alors dans ma quinzième année [1819-1820]. Les membres
de la famille de mon père se laissèrent convertir à
la foi presbytérienne, et quatre d'entre eux se firent membres
de cette Église : ma mère, Lucy, mes frères Hyrum
et Samuel Harrison, et ma sœur Sophronia » xiv.
Le prophète est de nouveau formel quand il situe la conversion
de ces membres de sa famille aux environs de 1820 plutôt que
dans la période de 1824-1825, comme le veulent Marquardt et
Walters.
Outre
la Première Vision, qui est étroitement liée à
la conversion de certains membres de la famille Smith au
presbytérianisme, Marquardt et Walters écartent
discrètement une autre victime subtile dans la ligne
chronologique des saints des derniers jours. Toute mention des
visites de l'ange Moroni, qui serait, bien entendu, un personnage
imaginaire pour eux, est absente, on s'en doute, dans leur
chronologie pendant toute la période. Si, dans l'ordre des
événements, le réveil « de septembre 1824 au
printemps 1825 » est confirmé pour les auteurs, les
apparitions successives de Moroni à Joseph Smith tombent ou,
en tous cas, sont fortement comprimées dans le temps.
Mais
dans le récit de Joseph de 1838, la Première Vision se
produit au début du printemps de 1820. Elle est suivie de
trois ans et demi de préparation et, finalement, de
l'apparition de Moroni, les 21-22 septembre 1823. Moroni effectue
ensuite quatre visites annuelles successives à la colline
Cumorah, qui prennent fin le 22 septembre 1827, date à
laquelle les plaques sont remises entre les mains du prophète
aux fins de traduction.
Il est évident que la période
de temps 1824-1827 ne permet pas les quatre visites requises si la
Première Vision, selon la chronologie de Marquardt et Walters
n'est pas possible avant 1825. Marquardt et Walters prétendent
que « un réveil au printemps de 1825 situerait la première
visite à la colline Cumorah en septembre 1825 et ne
permettrait qu'une seule visite (septembre 1826) avant que Smith ne
reçoive finalement les plaques en 1827. » (p. 32-33)
Il
y a cependant un autre témoin inattendu qui peut confirmer les
visites de Moroni. Une des dates sur lesquelles les deux parties sont
d'accord est celle de la mort d'Alvin Smith, le 19 novembre 1823 (p.
xxvii) xv.
Des témoignages précieux tant des proches que de la
famille Smith signalent qu'Alvin était au courant de
l'existence de Moroni et suivait de près son frère
Joseph concernant la première apparition de l'ange en
septembre 1823. Cela veut dire que la période
requise pour la série de visites de Moroni à Joseph, de
1824 à 1827, reste intacte. Lucy Mack Smith, William Smith et
Joseph Knight, père, déclarent tous qu'avant sa mort en
novembre 1823, Alvin était au courant des facettes de
l'expérience avec Moroni.
Lucy Mack Smith affirme :
« Le troisième temps
des moissons [1821, 1822, 1823] depuis l'ouverture de notre nouvelle
ferme [pendant l'été 1820] était maintenant
arrivée… Après que nous [la famille Smith] eûmes
cessé nos conversations, il [Joseph] alla au lit… Il
n'était pas couché depuis longtemps qu'une lumière
brillante entra dans la pièce où il était
couché. Il leva les yeux et vit un ange du Seigneur debout à
côté de lui…
« Le lendemain, son père, Alvin
et lui moissonnaient ensemble. Soudain Joseph s'arrêta et parut
un certain temps plongé dans une étude profonde. Alvin
le pressa en disant : Joseph, nous devons nous tenir à notre
travail sinon nous n'arriverons pas à terminer… Son
père vit qu'il était très pâle et
l'exhorta à rentrer à la maison et à dire à
sa mère qu'il était malade… [Joseph fit une
courte distance, puis] le personnage qu'il avait vu la nuit
précédente lui apparut de nouveau et dit : Pourquoi
n'as-tu pas dit à ton père ce que je t'ai dit…
[Joseph le dit à son père puis se rendit à la
colline Cumorah, comme cela lui était commandé.] Quand
Joseph rentra le soir, il dit à la famille entière tout
ce qu'il avait révélé à son père
dans le champ. Nous restâmes éveillés jusque très
tard et écoutâmes attentivement tout ce qu'il avait à
dire. » xvi
Pendant
les derniers jours de sa vie, du 15 au 19 novembre 1823, Alvin dit au
jeune Joseph : « Je veux que tu sois un bon garçon et que
tu fasses tout ce qui est en ton pouvoir pour obtenir les annales.
Sois fidèle à recevoir les instructions et à
garder tous les commandements qui te sont donnés » xvii.
Comme le disent Marquardt et Walters, la ferme avait été
« mise au rôle » pendant l'été de 1820
(p. xxvii). Lucy fait remonter la première visite de l'ange à
Joseph au moment de la troisième moisson, en septembre 1823.
Vient ensuite le décès tragique d'Alvin en novembre de
la même année. Son apparition se produisant en 1823,
Moroni n'est plus bousculé par le calendrier de Marquardt et
Walters, qui ne permet qu'une seule visite en 1826 avant que le
prophète ne reçoive les plaques en 1827. Moroni et
Joseph peuvent avoir leur quatre visites annuelles, 1824-1827.
William
Smith situe la conversion des membres de sa famille au
presbytérianisme avant la visite de Moroni. Il situe aussi la
Première Vision de Joseph avant la visite de Moroni. Il
mentionne la participation d'Alvin à une discussion en famille
après les premières apparitions de Moroni. Il écrit :
« Le lendemain, j'étais au travail dans le champ avec
Joseph et mon frère aîné Alvin ». Il dit
alors que Joseph quitta le champ à l'invitation d'Alvin, parce
qu'il voyait qu'il n'était pas bien. Joseph était assis
près de la clôture « lorsque l'ange lui apparut de
nouveau et lui dit de réunir la maison de son père et
de leur faire part des visions qu'il avait eues. » xviii
Joseph
Knight, père, était chez les Smith le soir du 21
septembre 1823. Le lendemain, quand il raconta sa conversation avec
l'ange à la colline Cumorah, Joseph s'exclama, selon Knight :
« Pourquoi ne puis-je
pas bouger ce livre ? » Et il lui fut répondu : « Tu
n'as pas bien agi ; tu aurais dû prendre le livre et partir tout
de suite. Tu ne peux plus l'avoir maintenant ». Joseph dit :
« Quand pourrai-je l'avoir ? » La réponse fut le 22e
jour du mois de septembre suivant [1824], si tu amènes la bonne
personne. Joseph dit : « Qui est la bonne personne ? » La
réponse fut : « Ton frère aîné ».
Mais avant que septembre n'arrive, son frère aîné
mourut [le 19 novembre 1823]. xix
Lucy
Smith, William Smith et Joseph Knight, père, sont tous, il est
vrai, membres du culte, mais ils sont aussi des témoins
privilégiés qui ont situé ces événements
avant que Marquardt et Walters ne viennent avec leur calendrier de
1824-1825 et avant la mort d'Alvin en novembre 1823.
Aux
points 4 et 5 de leur chronologie, Marquardt et Walters disent en
fait que non seulement le calendrier des saints des derniers jours
est irrégulier, mais aussi que les événements au
sein d'années déterminées ne sont pas dans un
ordre correct. Ils affirment que l'Église fut organisée
le 6 avril 1830 à Manchester (New York), plutôt qu'à
la ferme de Peter Whitmer, père, à Fayette (New York)
(point 4). Ils affirment aussi que les événements qui
ont eu lieu chez Whitmer ne se sont produits que le 11 avril 1830,
quand la branche de Fayette fut organisée (point 5). Du point
de vue des saints des derniers jours, l'Église fut organisée
le 6 avril 1830 à la ferme de Peter Whitmer, père, et
que la réunion du 11 avril 1830 chez Whitmer n'était
que la première réunion publique suivant l'organisation
effectuée la semaine précédente.
Idéalement,
les historiens auraient dû pouvoir résoudre cette
question et d'autres en se rendant au greffe du comté dans
trois comtés de l'État de New York pour y consulter
leur livre « Incorporation of Religious Societies »
respectif. Dans ces ouvrages, devraient apparaître la société
religieuse désirée, les personnes désignées
comme dirigeantes et administratrices et la date de constitution
de la société dans le comté considéré.
Ainsi, les branches de l'Église de Fayette, Manchester et
Colesville auraient dû toutes se faire enregistrer selon la loi
de l'État de New York.
Moi et d'autres, nous avons vainement
suivi cette piste, en y ajoutant même les comtés de
Wayne et Chenango pour être sûrs. La vérification
des documents aux archives de l'État à Albany n'a pas
donné plus de résultats. On n'a pas encore découvert
de preuve qu'une de ces branches se soit fait enregistrer pendant les
neuf mois de leur séjour dans l'État de New York, bien
que toutes les conditions requises aient certainement été
remplies et enregistrées pour la réunion d'organisation
à Fayette. xx
Ne
pouvant pas trouver les preuves à un niveau, nous nous
orientons vers un autre. Marquardt et Walters soulignent que
certaines des premières publications de l'Église
donnent Manchester comme étant le lieu de l'organisation le 6
avril 1830 plutôt que la maison Whitmer à Fayette (p.
153-172). Il est certain que Manchester a joué un rôle-clef
au cours de cette période. Des révélations y ont
été reçues et des baptêmes ont été
faits dans le Crooked Brook. En même temps, des révélations
ont aussi été enregistrées à la ferme de
Peter Whitmer, père, et de nombreux baptêmes ont été
faits dans le lac Seneca, le lac Cayuga, la rivière Seneca et
les ruisseaux Thomas, Kendig et Silver, dans le comté de
Seneca xxi.
De nombreuses activités, du prosélytisme et des
baptêmes, ont eu lieu aussi bien dans le comté d'Ontario
que dans le comté de Seneca avant, pendant et après
l'organisation de l'Église. Bien que certaines des premières
publications mormones désignent Manchester comme lieu de
l'organisation, il y a eu, de même, plus tard, des corrections
faites par les mêmes dirigeants, donnant Fayette comme lieu de
l'organisation officielle le 6 avril 1830. Dans le numéro de
mai 1834 de l'Evening
and Morning Star,
on trouve le « Procès verbal d'une Conférence des
Anciens de l'Église du Christ, Église qui a été
organisée dans l'arrondissement de Fayette (comté de
Seneca, New York), le 6 avril 1830 », procès verbal de la
conférence tenue le 3 mai 1834 à Kirtland. Joseph Smith
y est appelé « président » et Oliver Cowdery « greffier », ce qui reproduit le modèle de
l'organisation originale à Fayette à la même date
quatre ans plus tôt, un fait connu d'eux. xxii
Le 5 mai 1834, juste deux jours plus tard, le prophète
confirme encore qu'il accepte les mêmes lieu et date lors d'un
achat de terres à John et Elsey Johnson. Le contrat
l'identifie comme étant « Joseph Smith, fils, président
de l'Église du christ organisée le 6 avril de l'an de
grâce mil huit cent trente, dans l'arrondissement de Fayette,
comté de Seneca et État de New York. » xxiii
David
Whitmer, un des six organisateurs, affirme : « L'organisation
s'est faite dans le comté de Seneca (New York) sous le nom de
'L'Église du Christ'." Il ajoute : « Le 6 avril 1830,
l'Église fut convoquée et les anciens furent reconnus
selon les lois de New York » xxiv.
En 1887, David affirme de nouveau formellement : « Nous nous
sommes réunis, le 6 avril 1830, chez mon père, à
Fayette, N. Y., pour régler cette question de l'organisation
selon les lois du pays. » xxv
Le
contenu de la chronologie de Marquardt et Walters et le texte à
l'appui qui suit méritent une évaluation soigneuse
parce qu'ils proposent des pistes passionnantes pour la recherche qui
pourraient améliorer notre compréhension historique de
la période. Avec toute la profusion de documents qui ont été
lancés dans l'arène, l'idéal serait que le
lecteur ait la possibilité d'examiner séparément
chacun des documents. Cela n'est évidemment pas faisable et
les documents ne sont pas d'accès facile. Le contenu et la
référence de la majorité des documents sont
corrects. L'interprétation de ce que la source veut dire est
nécessairement une affaire personnelle. Il y a de temps en
temps une petite anicroche dans leur traitement.
Marquardt et Walters
parlent de Samuel Jennings, un commerçant de Palmyra avec qui
la famille Smith faisait affaire. Ils observent qu'à la mort
de Jennings, le 1er septembre 1821, Joseph Smith, père, lui
devait respectivement $11.50 et $1 et citent ses documents de
propriété sous la mention « 5 jan. 1822, 8, ligne
23, et 10, ligne 10 » (p. 11 n. 9). Or la lecture correcte
devrait être 5 juin 1822, 10, ligne 23, et 12, ligne 10, pour
quelqu'un qui voudrait trouver la source. Étant donné
que les auteurs ont soigneusement mis en évidence une série
de dettes dont divers membres de la famille Smith étaient
redevables à diverses personnes pour une période
prolongée, il serait bon de faire observer que Joseph Smith,
père, n'était pas seul dans cette situation
d'endettement. Il y a dix-neuf pages d'autres résidents qui,
et cela se comprend, étaient endettés vis-à-vis
du commerçant décédé au moment de la
clôture de son commerce. xxvi
Marquardt
et Walters justifient partiellement leur enquête soigneuse et
détaillée concernant les affirmations et les sources
mormones en posant la question :
« Pourquoi devrions-nous
nous préoccuper de précision dans ces détails ?
T. Edgar Lyon, éducateur de l'Église mormone a dit un
jour : 'Pourquoi les saints des derniers jours devraient-ils se
préoccuper d'une histoire authentique ? Quelle différence
cela fait-il pour le touriste qu'on lui dise des faits ou de
l'imaginaire ?' Personnellement je n'apprécie pas d'être
la victime de quelqu'un qui, tout en se disant autorité,
répand des erreurs quelque minimes qu'elles semblent être. »
(p. 165)
C'est
certainement une allusion à peine voilée au récit
historique du prophète et d'autres qui l'ont aidé à
préserver cette histoire des débuts. Par association,
ces frères sont coupables de « prendre pour victimes »
des personnes en répandant volontairement des erreurs.
Marquardt et Walters en tirent cette conclusion : « Quand Smith
raconta l'histoire de sa vie, la compréhension qu'il avait à
cette époque plus tardive façonna l'histoire de ses
visions extraordinaires. Les incantations magiques, les esprits
gardiens, les trésors dans les collines, l'utilisation d'une
pierre spéciale à des fins profanes et religieuses,
tout cela fut enterré dans une histoire condensée et
simplifiée. Les rencontres surnaturelles furent amplifiées
et affinées pour satisfaire des conceptions plus orthodoxes.
Les récits originaux nous paraissent plus authentiques. »
(p. 198)
Marquardt
et Walters se montrent partisans de la précision dans le
détail « aussi minime que cela puisse paraître ».
Mais ceci devrait assurément s'appliquer aussi à
eux
aussi bien qu'aux premiers mormons.
La deuxième partie de « L'Essai Biographique » dans Inventing
Mormonism
est intitulée « 2. Le Procès de 1826 » (p.
222-230). Dans une des sections, (p. 222-23), ils examinent les « Notes détaillées du Juge Albert Neely et de
l'agent de police Philip De Zeng », en précisant que les
notes de frais respectives furent rassemblées en liasses en
1826 et déposées dans une réserve. Ensuite leur
texte passe du 19e siècle à un événement
du 20e siècle et à la déclaration : « Ces
notes et d'autres relatives aux comparutions de Joseph Smith devant
le tribunal de Bainbridge ont été retirées par
[Wesley P.] Walters et [Fred] Poffarl xxvii
de la boîte détrempée par l'eau dans laquelle
elles ont été trouvées et portées
personnellement à la Beinecke Rare Book and Manuscript Library
de l'université de Yale. Le comté de Chenango les a
récupérées en octobre 1971. Des photos sont
classées à la bibliothèque du Westminster
Theological Seminary à Philadelphie. » (p. 223)
Vue
superficiellement, cette description paraît tout à fait
inoffensive : deux hommes qui retirent des documents d'une boîte
détrempée par l'eau et les apportent pour examen à
une bibliothèque pour manuscrits pour les examiner, peut-être
même pour les traiter, et qui les rendent ensuite à leur
comté d'origine. On croirait y voir les gestes responsables
d'archivistes soucieux de l'environnement en action, avec, pour
autant qu'on le sache, l'approbation du comté, ce qu'on laisse
croire, sans le dire explicitement. Maintenant, regardons-y de plus
près par souci de « précision » et voyons dans
quelles circonstances les choses se sont passées.
J'étais
occupé, à l'époque, à microfilmer des
documents relatifs au mormonisme à la Guernsey Memorial
Library et je faisais en même temps des recherches dans des
documents dans le bâtiment administratif du comté de
Chenango, situé juste à côté, à
Norwich (New York). John P. McGuire, greffier du comté,
m'avait accordé l'accès à la chambre forte.
J'étais en train de chercher le type même de documents
que Wesley P. Walters et Fred Poffarl allaient découvrir plus
tard, mais sans succès.
Lorsque j'eus soigneusement compulsé
les documents de la chambre forte, M. McGuire me renvoya à la
réserve de registres des jugements entreposés dans la
cave de la prison. Ces documents avaient été confiés
à la surveillance directe du shérif, qui avait remis à
son adjoint la tâche de s'en occuper. Walters et Poffarl n'ont
pas exagéré : les documents eux-mêmes étaient
humides et dans des boîtes détrempées par l'eau.
Après avoir fouillé des centaines de documents pendant
deux jours, malheureusement au mauvais bout de la pièce, je
dus partir pour aller à des rendez-vous précédemment
pris.
Peu après mon départ, Walters et Poffarl allèrent
trouver M. McGuire et se virent accorder la même autorisation
que moi d'examiner le contenu de la chambre forte. Au
moment où ils terminaient ce travail, un employé du
bâtiment administratif du comté leur signala que M.
Porter avait travaillé dans le sous-sol de la prison. Le 28
juillet 1971, ils firent des recherches et réussirent à
trouver les insaisissables notes de frais et quelques autres
documents du même genre. Ils les sortirent de leur liasse et se
rendirent à la Guernsey Memorial Library.
Charlotte Spicer,
une des bibliothécaires, me dit qu'ils utilisèrent la
photocopieuse, mais qu'elle était de mauvaise qualité
et que les résultats de leur plurent pas. Elle me dit qu'il
décidèrent ensuite d'emporter les documents ailleurs.
En voyant la nature des papiers, elle leur conseilla de les rendre
immédiatement. Elle me dit : « M. Walters répondit 'que
s'ils les rendaient, les mormons les feraient disparaître' ». Ils partirent alors, les soustrayant ainsi à la collectivité
et à la garde du greffier du comté. Fred Poffarl les
emporta à Yale. Walters affirma plus tard qu'ils les avaient
enlevés sans permission parce qu'on ne pouvait trouver à
ce moment-là ni le shérif ni l'historienne du comté.
xxviii
À l'instigation de Walters, certains des documents,
accompagnés d'un commentaire, furent publiés en août
1971 par Jerald et Sandra Tanner dans The
Salt Lake City Messenger
sous le titre : « Une nouvelle découverte sape le
mormonisme », dans le cadre de leurs efforts pour dénoncer
Joseph Smith. xxix
Je
poursuivais à l'époque des recherches dans l'Est.
Richard L. Anderson me mit au courant du traité des Tanner sur
la découverte de Walters et, vivement désireux de voir
le document, je me rendis à Norwich pour en vérifier le
contenu. Une fois là-bas, j'allai trouver Mae L. Smith,
historienne du comté de Chenango, mais elle ne put me montrer
le document original du tribunal. Elle n'avait en sa possession que
des photocopies, puisque les originaux avaient été
emportés. Elle m'apprit, en outre, que Wesley P. Walters avait
photocopié les documents originaux en sa possession et avait
ensuite envoyé une de ces copies au rédacteur du
Chenango
Union,
à Norwich, comme confirmation d'un article sur le mormonisme
qu'il y avait annexé et qu'il demandait au journal d'imprimer.
Le rédacteur s'était rendu compte que quelque chose
n'allait pas et avait attiré l'attention de Mae Smith sur les
photocopies.
Elle se rendit compte que des documents juridiques
avaient été emportés sans autorisation et, par
l'intermédiaire du greffier du comté, prit contact avec
Edwin M. Crumb, greffier du Board of Supervisors du comté de
Chenango. James H. Haynes, fils, procureur du comté de
Chenango, fut alors chargé d'écrire à Wesley P.
Walters. M. Haynes écrivit le 16 septembre 1971 :
« Monsieur le pasteur
Walters,
« Madame Mae Smith,
historienne de notre comté, me prie de vous écrire à
propos de certains documents que vous avez retirés des
registres du comté entreposés dans le sous-sol du
bureau de notre shérif local. J'ai, à propos de ces
documents, des lettres que vous avez écrites à Madame
Smith en date du 21 août 1971.
« Madame Smith me dit
que vous avez pris ces documents sans sa permission et qu'elle vous a
écrit pour vous demander de les renvoyer immédiatement.
« Auriez-vous
l'amabilité de prendre immédiatement contact avec
l'université de Yale et de demander que ces papiers soient
renvoyés sans aucun retard à Madame Smith, historienne
de notre comté. » xxx
Les documents furent
renvoyés plus tard parce qu'il le fallait bien. De toute
évidence, les documents qui se trouvaient dans cette salle au
sous-sol n'étaient pas catalogués, de sorte qu'il était
impossible de déterminer le nombre de pièces qui en
avait été sorties. L'observateur peut apprécier
le dilemme compréhensible de ceux qui en étaient
responsables.
On
dira peut-être : « En agissant ainsi, ils les ont préservés.
Que pouvaient-ils faire d'autre ? » J'ai quelques autres solutions
à proposer.
John P. McGuire, le greffier du comté,
était un homme qui avait un grand sens des responsabilités
et il était en outre le gardien légal des registres.
J'avais travaillé avec lui pendant une période de temps
prolongée pour trouver certains documents à valeur
historique en vue de les faire microfilmer par le service de
microfilmage généalogique de l'Église. S'il
avait été au courant de la valeur historique de ce
document, il aurait, je n'en ai pas le moindre doute, pris les
dispositions nécessaires pour veiller à ce qu'ils
soient retirés de la cave et conservés en lieu sûr
pour consultation. D'autres documents de valeur historique pour la
localité se trouvaient déjà dans la chambre
forte.
En outre, Mae Smith, historienne du comté de Chenango,
aurait garanti leur sécurité et introduit une demande
pour en obtenir la possession, ce qui finit par être le cas xxxi.
En les emportant, Walters et Poffarl commirent le péché
cardinal d'en compromettre éventuellement la validité.
Certains estimèrent qu'ils avaient falsifié les indices
pendant leur disparition. Je crois personnellement que les documents
qui ont été restitués sont valables et intacts.
Mais bien entendu – et c'est là le problème –
on ne peut pas le prouver.
Walters
donna cependant, en 1974, quelque temps après les faits, une
explication détaillée de ce que son ami et lui avaient
fait. Il déclara qu'il avait immédiatement pris contact
avec Mae Smith et avec d'autres (un peu plus de trois semaines plus
tard). Sa description donnerait à croire au lecteur que tout
avait été réglé à l'amiable xxxii.
Ce que je sais, c'est que lorsque je suis arrivé à
Norwich, peu après l'explication publiée par Walters,
j'y ai trouvé une Mae Smith toute hérissée. Elle
était fort mécontente des méthodes de ces hommes
qui avaient extrait des documents officiels, et l'était encore
un an plus tard lorsque j'ai téléphoné au musée
d'histoire du comté de Chenango pour voir les insaisissables
documents, qui avaient entre-temps été restitués.
Dans leur volonté de foncer, les historiens ne peuvent pas
passer outre leurs collègues locaux. Quelque chose de plus a
été perdu dans cet échange que la disparition
momentanée de documents. Cet acte contraire à la
déontologie a créé une atmosphère de
méfiance chez les responsables du comté de Chenango,
alors que tant de confiance avait été accordée à
des générations de chercheurs avant ce malheureux
incident. Rétrospectivement, je peux encore entendre M.
McGuire, greffier du comté, demander simplement à tous
les visiteurs : « Lorsque vous les sortez, remettez-les là
où vous les avez trouvés. »
Un peu plus de précision
dans les détails, et l'on comprend bien des choses là
où une information limitée ne fournissait qu'une vision
fausse de ce qui s'était réellement passé.
NOTES
i
Manuscript History of the Church, A-1, p. 1-92, Joseph Smith Papers,
Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, Church Archives,
Salt Lake City; cf. Dean C. Jessee, directeur de publication, The Papers of Joseph Smith, Salt Lake City, Deseret Book, 1989, vol. 1, p. 265-347.
ii On pourrait poser
des questions simples de précision dans la chronologie: (1) "22
septembre 1827, Joseph, fils… trouve aussi avec les plaques une épée,
un pectoral et une paire de lunettes (également appelée urim et
thummim)" (p.xxx). Joseph Smith ne précise pas qu’une "épée" se
trouvait avec le contenu du coffre de pierre à Cumorah. Toutefois,
l'épée fut montrée plus tard par Moroni à la ferme Whitmer; quand le
prophète et les trois témoins virent les objets anciens. Au départ, à
la colline Cumorah, Joseph signala simplement: "Je regardai à
l’intérieur et j’y vis effectivement les plaques, l’urim et le thummim
et le pectoral comme le messager l’avait dit" (Jessee, The Papers
of Joseph Smith, 1:28. (2) 16 janvier: "Oliver Cowdery est témoin
d’un accord passé entre Joseph, père, et Martin Harris pour la vente du
Livre de Mormon" (p. xxxiv). En examinant ce document, Scott H.
Faulring est arrivé à la conclusion que depuis des années, nous le
comprenons de travers. Il croit qu’il ne s’agit pas d’un accord entre
Joseph, père, et Martin Harris, mais que la signature est en réalité
celle de Joseph Smith, fils. Il croit cependant aussi que ce que l’on
prend pour "Sr." n’est ni un "S", ni un "J", mais plutôt un trait de
plume inconscient et non corrigé du prophète. La signature est
identifiée sans risque d’erreur comme étant celle du prophète, quand on
la compare avec ses autres signatures de la période. Il est certain
qu’un accord entre Joseph, fils, et Martin aurait plus de sens
(entretien entre Scott Faulring et Larry C. Porter, 18 juillet 1995).
(3) "Septembre 1830, Joseph, fils, va de Harmony à Fayette" (p. xxxv).
Mais au lieu d’arriver en septembre, Joseph dit: "Nous sommes arrivés à
Fayette pendant la dernière semaine d’août, au milieu des félicitations
de nos frères et amis" (Jessee, The Papers of Joseph Smith, p.
322).
iii Ces mots ont été
dits à Joseph par le Seigneur, selon le récit des événements liés à sa
Première Vision, fait par le prophète en 1832. Voir
Jessee, The Papers of Joseph Smith, 1:6.
iv
Milton V. Backman, fils, Joseph Smith’s
First Vision, Salt Lake City, Bookcraft,
1980, p. 196-197.
v
Orsamus Turner, History of the Pioneer
Settlement of Phelps and Gorham’s Purchase,
Rochester, Alling, 1851, p. 214.
vi
Larry C. Porter, "Reverend George Lane--Good 'Gifts,' Much 'Grace,' and
Marked 'Usefulness,' " BYU Studies 9 printemps 1969, p. 328-330.
vii Minutes Taken at the Several Annual Conferences of the
Methodist Episcopal Church… for the Year 1819, New York, Totten, 1819, p. 51.
viii
Copie du "Journal of the Genesee Conference, 1810 to 1828 inclusive,
Bishop Ausbury", transcrite par Isaac W. Moister, 30 juin 1860, p.
76-84, Wyoming Seminary, Kingston, Pennsylvanie.
ix
Abel Stevens, The Centenary of American
Methodism, New York, Carlton et Porter,
1865, p. 112, italiques ajoutés.
x Porter, "Reverend
George Lane", p. 321-40.
xi Messenger and
Advocate 1, octobre 1834, p. 13.
xii Messenger and
Advocate, 1, décembre 1834, p. 42.
xiii
"Records of the Session of the Presbyterian Church in Palmyra",
2:11-13, copie sur microfilm à la bibliothèque Harold B. Lee, BYU.
xiv
Jessee, The Papers of Joseph Smith, 1:270.
xv
Larry C. Porter, "A Study of the Origins of The Church of Jesus Christ
of Latter-day Saints in the States of New York and Pennsylvania,
1816-1831" (thèse de doctorat, université Brigham Young, 1971, p.
71-77.
xvi Lucy [Mack]
Smith, Preliminary Ma,nuscript, 1844-1845, Église de Jésus-Christ des
Saints des Derniers Jours Archives, p. 46-48.
xvii Idem, p. 51-52.
xviii William Smith, William
Smith on Mormonism, Lamoni, IA, Herald
Steam Book and Job Office, 1883, p. 8-9.
xix
Dean Jessee, "Joseph Knight's Recoçllection of Early Mormon History", BYU Studies, 17/1,
automne 1976, p. 31.
xx
Porter, "A Study of the Origins of The Church of Jesus Christ of
Latter-day Saints", p. 243-253 et appendice H, p. 374-386. Larry C.
Porter, "Was the Church legally incorporated at the time it was
organized in the state of New York?" Ensign 8, décembre
1978, p. 26-27. John K. Ca rmack a fait quelques observations
précieuses à ce sujet; voir son article "Fayette: The Place the Church
was Organized", Ensign 19, février 1989, p. 14-19.
xxi
Porter, "A Study of the Origins of The Church of Jesus Christ of
Latter-day Saints", p. 253-268.
xxii
"Minutes of a Conference", The Evening
and Morning Star [Kirtland] 2, mai 1834,
p. 160.
xxiii Geauga County, Ohio Deed Records Book 18, 478-479.
xxiv
"Mormonism", Kansas City Journal, 5 juin 1881.
xxv
David Whitmer, An Address to All
Believers in Christ, Richmond (Missouri),
David Whitmer, 1887, p. 33.
xxvi Samuel Jennings
Estate Papers, 5 juin 1822, p. 10, ligne 23 et page 12, ligne 10,
Ontario County Estate Records, film n° 1991.272.5, archives de la
Société historique du comté d'Ontario, Canandaigua (New York).
xxvii Fred Poffarl
était un collègue du Rév. Wesley P. Walters, de
Philadelphie (Pennsylvanie).
xxviii Wesley P. Walters, "Joseph Smith's Bainbridge, N.Y.,
Court Trials", Westminster Theological
Journal, 36, hiver 1974, p. 126; voir
aussi Wesley P. Walters, Joseph Smith's
Bainbridge, N.Y., Court Trials, Modern
Microfilm Company, Salt Lake City, 1971.
xxix
"New Find Undermines Mormonism", The Salt
Lake City Mesenger 32, août 1971, p.
1-3; voir aussi Jerald et Sandra Tanner, Joseph
Smith's 1826 Trial, Salt Lake City,
Modern Microfilm Company, 1971.
xxx Lettre de James
A. Haynes, fils, Procureur du Comté de Chenango, Norwich, New York, au
Rév. Wesley P. Walters, 16 septembre 1971.
xxxi En 1974, Walters
réfléchit à ce qu'il avait fait et reconnut que « À la lumière de ce qui
s'est passé plus tard, il aurait sans doute été plus sage d'obtenir
tout simplement du comté une copie certifiée conforme des notes de
frais et de les laisser retourner dans cette cave humide pour s'y
désintégrer » ("Joseph Smith's Bainbridge, N.Y.,
Court Trials", p. 54). Un repentir partiel
seulement. Il ne reconnaissait toujours pas à l'historienne du
comté de Chenango ni aux autres la capacité de savoir quand des
documents ayant valeur historique doivent être retirés de l'humidité
une fois leur état constaté. May Smith les a mis en sécurité dans une
chambre forte sèche.
xxxii Walters, "Joseph Smith's Bainbridge, N.Y., Court
Trials", p. 153-155.