Trop tard ! Trop tard !




Au cours de l’été 1857, Johan et Carl Dorius firent route vers Sion au sein d’un convoi de charrettes à bras d’environ trois cents saints scandinaves. La plupart étaient arrivés dans l’est des États-Unis en mai. Étant resté pour prêcher l’Évangile en Norvège et au Danemark longtemps après l’émigration de son père et de ses sœurs en Sion, Johan eut le cœur en fête lorsqu’il vit enfin les États-Unis. À terre, cependant, sa compagnie et lui apprirent bien vite que Parley Pratt avait été assassiné et qu’une armée de mille cinq cents soldats était en route pour soumettre les saints en Utah.

Ils apprirent également que des émigrants des convois de charrettes à bras avaient péri sur la piste l’année précédente. Comme Brigham l’avait prévu, ce mode de transport, en situation normale, s’avérait être plus rapide et économique que les traditionnels convois de chariots. Des cinq compagnies arrivées dans la vallée, les trois premières n’avaient pas eu d’incident majeur. Quant à l’issue tragique des deux autres, elle aurait pu être évitée si certains agents de l’émigration avaient élaboré de meilleurs plans et donné de meilleurs conseils. Pour éviter de nouvelles catastrophes, ces derniers s’assuraient maintenant que tous les convois de charrettes à bras disposaient de suffisamment de temps pour atteindre la vallée en toute sécurité.

Fin août, Johan, Carl et leur compagnie voyagèrent un certain temps près des soldats bien armés et équipés marchant vers l’Utah. De nombreuses personnes croyaient que la troupe voulait soumettre et opprimer les saints, mais les émigrants ne furent ni harcelés ni maltraités pendant qu’ils voyageaient côte à côte.

Un jour, à environ trois cents kilomètres de la vallée du lac Salé, les émigrants trouvèrent l’un des bœufs de l’armée sur la piste, blessé à la patte. Le chef des chariots de victuailles des soldats dit : « Vous pouvez avoir ce bœuf. Je suppose que vous avez besoin d’un peu de viande. »

Les saints acceptèrent l’animal avec joie. Les chariots de secours de la vallée étaient censés être en route, mais ils n’étaient pas encore arrivés. Presque à court d’autres sources de nourriture, les saints considérèrent le bœuf comme une bénédiction de Dieu.

Les charrettes à bras finirent par distancer l’armée. En approchant de l’Utah, Johan était impatient de commencer le travail important qui l’attendait. Pendant la traversée de l’Atlantique, il avait épousé une sainte norvégienne appelée Karen Frantzen. Au même moment, son frère Carl en avait épousé une autre appelée Elen Rolfsen. En Utah, les anciens missionnaires avaient l’intention de se poser pour la première fois depuis des années, probablement près du reste de la famille Dorius, et de profiter de leur nouvelle vie en Sion.

Certaines incertitudes se profilaient cependant à l’horizon. Sur la piste, les soldats avaient traité les saints avec égards. Feraient-ils de même en marchant sur le territoire ?

Le 25 août 1857, Jacob Hamblin, le président de la mission indienne au sud de l’Utah, raccompagna George A. Smith à Salt Lake City. Ils voyagèrent en direction du nord avec un groupe de chefs païutes. Sachant que les Païutes pouvaient s’allier aux saints si des violences éclataient avec l’armée, Brigham avait invité les chefs à un conseil en ville. Jacob servirait d’interprète au cours des réunions.

À mi-chemin de Salt Lake City, la petite compagnie campa près d’un ruisseau tandis qu’un convoi de chariots en provenance essentiellement de l’Arkansas, un État du sud des États-Unis, campait de l’autre. Après le coucher du soleil, quelques hommes approchèrent du camp et se présentèrent.

Leur compagnie se composait d’environ cent quarante personnes, la plupart jeunes et impatientes de débuter une nouvelle vie en Californie. Plusieurs étaient mariées et voyageaient avec de jeunes enfants. Leurs dirigeants s’appelaient Alexander Fancher et John Baker. Le capitaine Fancher, qui s’était déjà rendu en Californie, était un dirigeant né, connu pour son intégrité et son courage. Sa femme, Eliza et lui avaient neuf enfants, tous présents dans la compagnie. Le capitaine Baker voyageait avec trois de ses enfants adultes et un petit-fils en bas âge.

La compagnie disposait de mules, de chevaux et de bœufs pour tirer leurs chariots et leurs calèches. Elle était aussi accompagnée de centaines de têtes de bétail qu’elle pourrait vendre en dégageant un profit lorsqu’elle arriverait en Californie, dans la mesure où elle veillait à les nourrir et à en prendre soin sur la piste.

À l’époque où le capitaine Fancher avait fait son premier voyage en Californie, la route du sud qui traversait l’Utah était jalonnée de pâturages et de points d’eau. Depuis lors, de nouvelles colonies le long de la piste revendiquaient ces terres si bien que les grands convois de chariots avaient du mal à prendre soin de leur bétail sans la collaboration des saints. Maintenant que l’armée approchait, nombre d’entre eux traitaient les étrangers avec suspicion et hostilité. Beaucoup suivaient aussi le conseil de ne pas vendre de provisions aux étrangers.

L’indifférence des saints inquiétait le convoi d’Arkansas. La suite du chemin traversait l’une des régions les plus chaudes et arides des États-Unis. Le voyage serait difficile sans un lieu pour se ravitailler, nourrir et abreuver les animaux, et se reposer.

Jacob Hamblin leur indiqua de bons endroits pour camper le long de la piste. Le meilleur était une vallée luxuriante, juste au sud de son ranch, où ils trouveraient abondance d’eau et de fourrage pour le bétail. C’était un lieu paisible appelé Mountain Meadows.

Plusieurs jours plus tard, le convoi d’Arkansas fit halte à Cedar City, à quatre cents kilomètres au sud de Salt Lake City, pour s’approvisionner avant de continuer jusqu’à Mountain Meadows. Cedar City était la dernière colonie importante au sud de l’Utah et était le fief de l’industrie sidérurgique des saints, actuellement en difficulté. Ses habitants étaient pauvres et relativement isolés.

Le convoi trouva un homme hors de la ville disposé à lui vendre cinquante boisseaux de blé non moulu. Certains membres du convoi apportèrent le blé et du maïs qu’ils avaient achetés à des Indiens à un moulin exploité par Philip Klingensmith, l’évêque local, qui leur demanda un prix exceptionnellement élevé pour moudre le grain.

Entre-temps, d’autres essayèrent de faire quelques achats dans un magasin de la ville. Il est difficile de dire ce qui se passa ensuite. Des années plus tard, les colons de Cedar City se souvinrent que le commis n’avait pas les articles dont les émigrants avaient besoin, ou qu’il avait tout simplement refusé de les vendre. Certaines personnes se souvinrent de quelques membres du convoi se mettant en colère et menaçant d’aider les soldats à exterminer les saints une fois que l’armée serait arrivée. Un colon dit qu’un des membres du convoi affirmait posséder le fusil qui avait tué Joseph Smith, le prophète.

Le capitaine Fancher tenta de maîtriser les hommes irrités, mais certains trouvèrent apparemment la maison du maire, Isaac Haight, qui était aussi président de pieu et commandant dans la milice territoriale et proférèrent des menaces à son encontre. Isaac sortit de chez lui par la porte arrière, alla trouver John Higbee, le capitaine de gendarmerie, et l’exhorta à arrêter les hommes.

Higbee leur fit face et leur dit que les lois locales interdisaient de troubler la paix et d’employer un langage grossier. Les hommes le défièrent de les arrêter. Ensuite, ils quittèrent la ville.

Plus tard dans la journée, Isaac Haight et d’autres dirigeants de Cedar City envoyèrent un message à William Dame, commandant de la milice de district et président du pieu voisin de Parowan, demandant des conseils sur la marche à suivre avec les émigrants. La vaste majorité d’entre eux n’avait pas causé de tumulte et aucun des résidents n’avait été blessé physiquement, néanmoins, les habitants de la ville fulminaient lorsque les émigrants partirent. Certains avaient même commencé à comploter de se venger.

William lut le message d’Isaac à un conseil de dirigeants de l’Église et de la municipalité et ils décidèrent que le convoi d’Arkansas était probablement inoffensif. Dans une lettre, William donna à Isaac le conseil suivant : « Ne tenez pas compte de leurs menaces. Les mots ne sont que du vent, ils ne blessent personne. »

Mécontent, Isaac envoya chercher John D. Lee, un saint des derniers jours d’une ville voisine. John enseignait l’agriculture aux Païutes locaux et avait de bons rapports avec eux. C’était un travailleur acharné et il aspirait à faire ses preuves dans les colonies du Sud.

En attendant son arrivée, Isaac se réunit avec d’autres dirigeants de Cedar City pour exposer son projet de vengeance. Au sud de Mountain Meadows, le long de la route vers la Californie, se trouvait un canyon étroit d’où les Païutes pourraient attaquer le convoi de chariots, tuer certains hommes ou tous, et prendre leur bétail. Les Païutes étaient généralement paisibles et certains étaient devenus membres de l’Église, mais Isaac croyait que John pouvait les convaincre d’attaquer la compagnie.

Lorsque ce dernier arriva, Isaac lui parla des émigrants, répétant la rumeur selon laquelle l’un d’eux s’était vanté d’avoir le fusil qui avait tué le prophète Joseph. Il dit : « Si on n’agit pas pour les en empêcher, les émigrants mettront leurs menaces à exécution et détrousseront chacune des colonies à l’entour dans le sud. »

Il demanda à John de convaincre les Païutes d’attaquer le convoi. Il dit : « S’ils tuent une partie d’entre eux ou même tous, ce serait encore mieux. » Par contre, personne ne devait savoir que les colons blancs avaient ordonné l’assaut. Les Païutes devaient être tenus pour responsables.

L’après-midi du dimanche 6 septembre, les dirigeants de Cedar City se réunirent de nouveau pour discuter du convoi d’Arkansas, installé maintenant à Mountain Meadows. Convaincus qu’un membre de la compagnie était impliqué dans le meurtre de Joseph et d’Hyrum Smith ou que certains voulaient aider l’armée à tuer les saints, quelques conseillers municipaux soutinrent le projet de persuader les Païutes d’attaquer la compagnie.

D’autres membres du conseil recommandèrent la prudence et très vite, davantage d’hommes émirent des réserves au sujet du plan. Contrarié, Isaac bondit de son siège et sortit de la pièce en claquant la porte. Entre-temps, le conseil proposa d’envoyer un coursier demander l’avis de Brigham Young. Le lundi à midi, aucun cavalier n’avait encore été envoyé.

Ce même jour, le 7 septembre, Isaac reçut un message de John D. Lee. Ce matin-là, John et un groupe de Païutes avaient attaqué les émigrants à Mountain Meadows. Au début, les Païutes s’étaient montrés réticents, mais John et d’autres dirigeants locaux leur avaient promis une part du butin s’ils se joignaient à l’attaque.

En apprenant la nouvelle, Isaac fut abasourdi. D’après le plan, l’attaque devait avoir lieu après le départ de la compagnie de Mountain Meadows et non pas avant. John rapportait maintenant que sept émigrants avaient été tués et seize autres blessés. Ces derniers avaient positionné leurs chariots en cercles, s’étaient défendus et avaient tué au moins un Païute.

Avec un siège en cours à Mountain Meadows, Isaac écrivit à Brigham Young pour lui demander conseil. Il rapporta que les Païutes avaient attaqué un convoi de chariots. Il fit remarquer que les émigrants avaient menacé les saints à Cedar City, mais il omit de mentionner le rôle des colons dans la conspiration et l’exécution de l’attaque.

Isaac tendit la lettre à James Haslam, un jeune membre de la milice, et lui commanda de chevaucher jusqu’à Salt Lake City aussi rapidement que possible. Il écrivit ensuite à John : « Fais tout ton possible pour que les Indiens ne s’approchent pas des émigrants et pour les protéger jusqu’à nouvel ordre. »

Ce soir-là, Isaac apprit qu’après l’attaque de John et des Païutes, des saints des derniers jours armés avaient fouillé la région à la recherche de deux membres de la compagnie qui avaient quitté Mountain Meadows plus tôt pour rassembler du bétail errant. Les hommes avaient trouvé les émigrants et avaient tué l’un d’eux. L’autre s’était échappé et était retourné au camp, conscient que deux hommes blancs l’avaient attaqué.

Si jusque-là les émigrants n’avaient pas su que les saints des derniers jours étaient impliqués dans l’attaque de leur camp, maintenant, ils le savaient.

Deux jours plus tard, le 9 septembre, Isaac s’entretint avec le capitaine de gendarmerie, John Higbee, qui revenait juste du siège. Depuis les premiers meurtres, John D. Lee avait mené des assauts de moindre envergure. Higbee savait que les émigrants finiraient par manquer d’eau et de provisions. Cependant, d’autres convois passeraient par la région, peut-être dans les quelques jours à venir, et risqueraient de découvrir le rôle des saints.

Pour dissimuler la participation des colons, Isaac et Higbee décidèrent que la milice locale devait mettre fin au siège. Tous les membres de la compagnie pouvant compromettre les attaquants devaient être tués.

Après la réunion, Isaac alla à Parowan pour obtenir la permission de William Dame d’ordonner à la milice d’attaquer les émigrants. Croyant toujours que ces derniers étaient victimes d’une attaque d’Indiens, William et son conseil voulaient envoyer la milice à Mountain Meadows pour protéger la compagnie et l’aider à reprendre la route.

Cependant, lors d’un entretien privé avec William, Isaac avoua que les saints des derniers jours avaient été impliqués dans les attaques et que les émigrants le savaient. Il dit que la seule alternative était de tuer tout survivant suffisamment âgé pour témoigner contre les colons.

Pesant ces paroles, William écarta la décision de son conseil et autorisa une attaque.

Le lendemain, le 10 septembre, Brigham Young s’entretint avec Jacob Hamblin à Salt Lake City pour apprendre comment les Païutes conservaient la nourriture. Si les saints devaient fuir vers les montagnes à l’arrivée de l’armée, Brigham voulait savoir comment survivre en terrain difficile.

Toutefois, l’armée semblait déjà moins menaçante que ce que les saints avaient imaginé à l’abord. Un représentant était venu récemment en ville et avait déclaré que les soldats n’avaient pas l’intention de leur nuire. De plus, les probabilités que la majorité de l’armée arrive dans la région avant l’hiver étaient faibles.

Pendant que Brigham et Jacob discutaient, le messager de Cedar City, James Haslam, interrompit la réunion avec un message au sujet du siège de Mountain Meadows. Brigham lut la note et regarda ensuite le jeune homme. James avait parcouru quatre cents kilomètres à cheval en trois jours, quasiment sans dormir. Conscient qu’il n’y avait pas un instant à perdre, Brigham lui demanda s’il pouvait rapporter sa réponse à Cedar City. Il répondit qu’il le pouvait.

Brigham lui dit d’aller dormir et de revenir chercher sa missive. James partit et Brigham écrivit sa réponse. Il commanda : « Concernant les convois d’émigrants qui traversent nos colonies, nous ne devons pas agir contre eux avant de leur avoir demandé de se tenir à l’écart. Ne vous mêlez pas de leurs affaires. Les Indiens, nous pouvons nous y attendre, feront comme ils veulent, mais vous devez vous efforcer de conserver de bons sentiments envers eux. »

Il insista : « Laissez-les tranquillement passer. »

Une heure plus tard, Brigham tendit la lettre à James et l’accompagna au poteau d’attache à l’extérieur de son bureau. Il dit : « Frère Haslam, je veux que vous chevauchiez comme si votre vie en dépendait. »

Les saints de Salt Lake City ne s’attendaient plus à ce que les soldats envahissent leurs rues à cette époque, mais ceux du sud de l’Utah n’étaient pas au courant des déclarations de paix de l’armée, ni des instructions de Brigham selon lesquelles ils ne devaient rien avoir affaire avec les convois d’émigration. Les saints de Cedar City croyaient toujours que les soldats avaient l’intention de les détruire.

Pendant plus d’une semaine, les femmes de la ville avaient vu les hommes de leur famille de plus en plus agités à propos des émigrants d’Arkansas. Ils rentraient tard, tenaient conseil et ourdissaient des plans pour régler la situation. La milice était actuellement en train de marcher sur Mountain Meadows.

L’après-midi du 10 septembre, les femmes s’assemblèrent pour leur réunion mensuelle de Société de secours. Certaines s’étaient senties menacées lorsque les émigrants avaient traversé Cedar City. Quelques-unes, notamment Annabella Haight et Hannah Klingensmith, étaient mariées aux dirigeants qui avaient pris part aux événements de la semaine dernière.

Annabella dit aux femmes : « C’est une époque tempétueuse et nous devrions prier secrètement pour nos maris, nos fils, nos pères et nos frères. »

Lydia Hopkins, la présidente de la Société de secours, convint : « Priez spécialement pour les frères qui sont impliqués dans notre défense. » Ses conseillères et elle instruisirent ensuite les femmes et désignèrent plusieurs membres pour aller rendre visite à d’autres femmes dans toute la ville.

Avant de terminer la réunion, elles chantèrent un cantique.

Repentez-vous et soyez purifiés du péché,
Et vous gagnerez ensuite une couronne de vie ;
Car le jour que nous recherchons est proche, très proche.

Pendant ce temps, à Mountain Meadows, entre soixante et soixante-dix miliciens de Cedar City et des colonies avoisinantes avaient rejoint John D. Lee au ranch de Jacob Hamblin, lequel n’était pas encore revenu de Salt Lake City. Certains étaient adolescents, mais la plupart avaient une vingtaine ou une trentaine d’années. Quelques-uns pensaient qu’ils étaient venus enterrer les morts.

Dans la soirée, John Higbee, John D. Lee, Philip Klingensmith et d’autres dirigeants passèrent en revue le plan d’attaque avec les miliciens. Un par un, les hommes l’approuvèrent, convaincus que s’ils laissaient filer le convoi d’Arkansas, les ennemis de l’Église découvriraient la vérité sur le siège.

Le lendemain matin, le 11 septembre, Néphi Johnson, vingt-trois ans, était au sommet d’une colline surplombant Mountain Meadows. Du fait qu’il parlait couramment la langue des Païutes, on lui avait commandé de mener l’attaque des Indiens. Il voulait attendre d’avoir reçu la réponse de Brigham Young, mais la milice insistait pour qu’on frappe maintenant. Néphi croyait qu’il n’avait d’autre choix que celui de coopérer.

Il regarda un sergent de la milice, portant un drapeau blanc, s’entretenir avec l’un des émigrants à l’extérieur de la barricade du convoi et offrir son aide aux survivants. Une fois qu’ils eurent accepté l’offre, John D. Lee s’approcha de la barricade pour négocier les termes du sauvetage. Il commanda au convoi de cacher ses fusils dans les chariots et de laisser son bétail et ses biens en offrandes aux Païutes.

John ordonna aux émigrants de le suivre. Deux chariots transportant les malades, les blessés et les jeunes enfants ouvrirent la voie, suivis d’une file de femmes et d’enfants plus grands. Les garçons plus âgés et les hommes marchaient plus loin derrière, chacun escorté par un milicien. Certains hommes et femmes portaient de jeunes enfants dans les bras.

Néphi savait ce qui allait se passer ensuite. Les émigrants se dirigeraient vers le ranch Hamblin. Au signal d’Higbee, chaque milicien se tournerait vers celui qui marchait à son côté et le tuerait. Néphi ordonnerait ensuite aux Païutes d’attaquer.

Peu après, John D. Lee et les émigrants passèrent au-dessous de l’endroit où étaient cachés Néphi et les Païutes. Néphi attendit le signal d’Higbee, mais il ne vint pas. Troublés, les Indiens avaient du mal à rester cachés tout en se dépêchant de suivre le cortège. Enfin, Higbee retourna son cheval pour faire face à la milice.

Il cria : « Halte ! »

Lorsque les miliciens entendirent le signal, la plupart d’entre eux mirent les hommes et les garçons en joue et les tuèrent instantanément. Un seul grand coup de feu sembla résonner dans la prairie enveloppant les émigrants de fumée de canon. Néphi fit signe aux Païutes d’attaquer et ils bondirent hors de leurs cachettes et tirèrent sur les émigrants les plus proches.

Ceux qui avaient survécu à la première salve s’enfuirent pour sauver leur vie. Higbee et d’autres hommes à cheval leur coupèrent la route pendant que des attaquants au sol les pourchassaient et les massacraient, n’épargnant que les plus jeunes enfants. Dans le chariot des malades et des blessés, John D. Lee s’assura que personne ne survive pour témoigner.

Après cela, l’odeur nauséabonde du sang et de la poudre à canon flotta sur Mountain Meadows. Plus de cent vingt émigrants avaient été tués depuis la première attaque quatre jours plus tôt. Pendant que certains attaquants pillaient les corps, Philip Klingensmith rassembla dix-sept jeunes enfants et les charroya jusqu’au ranch Hamblin. Lorsque Rachel Hamblin, la femme de Jacob, vit les enfants, la plupart en pleurs et couverts de sang, elle eut le cœur brisé. L’une des plus jeunes, une petite fille d’un an, avait reçu un coup de fusil dans le bras.

John D. Lee voulait séparer la fillette blessée de ses deux sœurs, mais Rachel le persuada de ne pas le faire. Ce soir-là, pendant qu’elle s’occupait des enfants tourmentés, John se coucha hors de la maison et s’endormit.

Tôt le lendemain matin, Isaac Haight et William Dame arrivèrent au ranch. C’était la première fois qu’ils venaient à Mountain Meadows depuis le début du siège. En apprenant combien de personnes avaient été tuées, William fut choqué. Il dit : « Je dois faire rapport de cette affaire aux autorités. »

Isaac répondit : « Et être mêlé avec les autres. Tout a été fait sur vos ordres. »

Ensuite, John D. Lee conduisit les deux hommes sur les lieux du massacre. L’endroit était jonché de traces du carnage et certains hommes étaient en train d’enterrer les corps dans des tombes peu profondes.

Le visage pâle, William dit : « Je ne pensais pas qu’il y avait tant de femmes et d’enfants. »

Isaac dit à John, la voix remplie de colère : « Le colonel Dame m’a conseillé et ordonné de faire cela et maintenant il veut faire marche arrière et se retourner contre moi. Il faut qu’il assume ce qu’il a fait, comme un petit homme. »

William dit : « Isaac, je ne savais pas qu’ils étaient aussi nombreux. »

Isaac répondit : « Cela ne change rien. »

Plus tard, lorsque les morts furent enterrés, Philip Klingensmith et Isaac dirent aux miliciens de taire leur rôle dans le massacre. James Haslam, le messager envoyé à Salt Lake City, revint peu après avec les instructions de Brigham Young de laisser tranquillement passer le convoi.

Isaac commença à pleurer. « Trop tard », dit-il. « Trop tard. »

Un peu plus tard John D. Lee rencontra Brigham Young et Wilford Woodruff à Salt Lake City pour faire rapport du massacre qui s’était produit à Mountain Meadows. La majeure partie de ce que John leur dit sur le convoi d’Arkansas était trompeuse. Il mentit : « Nombre d’entre eux faisaient partie des émeutiers du Missouri et de l’Illinois. Tout en voyageant le long de la piste sud, ils maudissaient Brigham Young, Heber C. Kimball et les chefs de l’Église. »

John répéta également une rumeur erronée selon laquelle les émigrants avaient empoisonné du bétail et provoqué les Païutes. Sans mentionner la participation des saints, il affirma : « Les Indiens les ont combattus pendant cinq jours jusqu’à ce qu’ils aient tué tous leurs hommes. Ils se sont ensuite précipités dans leur corral et ont égorgé leurs femmes et tous leurs enfants à part huit ou dix qu’ils ont rapportés et vendus aux blancs. »

Dissimulant son rôle dans l’attaque, il affirma qu’il était allé sur les lieux uniquement après le massacre pour aider à ensevelir les corps. Il rapporta : « C’était horrible. L’odeur était pestilentielle. »

Croyant le rapport, Brigham dit : « Cela me brise le cœur. » John rédigea sa version du massacre deux mois plus tard et l’envoya à Salt Lake City. Brigham inclut ensuite de longs extraits de la lettre dans son rapport officiel au commissaire des affaires indiennes à Washington D.C.

Entre-temps, les rumeurs se propagèrent jusqu’en Californie. Moins d’un mois plus tard, le premier récit détaillé de la tuerie fut publié dans un journal de Los Angeles. D’autres journaux reprirent rapidement l’histoire. La plupart de ces articles laissaient entendre que les saints avaient été impliqués dans l’attaque. Un éditorial demandait : « Qui est aveugle au point de ne pas voir que les mains des mormons sont tachées par ce sang ? »

Ignorant le rôle majeur des saints de Cedar City dans le massacre, George Q. Cannon traita ces rapports avec mépris. Rédacteur du Western Standard, le journal de l’Église à San Francisco, il accusa les reporters d’attiser la haine contre les saints. Il écrivit : « Nous sommes fatigués d’entendre des propos désobligeants et de fausses accusations. Nous savons que les mormons à Deseret sont un peuple industrieux et pacifique, qui craint Dieu et qui a été très lâchement maltraité et calomnié. »

Vingt ans après le massacre, en avril 1877, Briham Young fit halte à Cedar City pour parler de John D. Lee et du massacre de Mountain Meadows à un journaliste. Le gouvernement fédéral avait passé plus d’une décennie à enquêter sur les personnes qui avaient commis les meurtres. John et d’autres hommes, dont le président du pieu de Parowan, William Dame, avaient été arrêtés plusieurs années auparavant pour être jugés pour leur rôle dans le massacre, attirant de nouveau l’attention de la nation sur un crime commis vingt ans plus tôt. Les accusations contre William et d’autres avaient depuis été abandonnées, mais John était passé deux fois devant les tribunaux avant d’être reconnu coupable et exécuté par un peloton pour son rôle majeur dans l’attaque.

Pendant les procès, les procureurs et journalistes avaient espéré qu’il impliquerait le prophète. Cependant, bien qu’il fût en colère contre Brigham de ne pas l’avoir soustrait au châtiment, John avait refusé de le tenir pour responsable des meurtres.

L’exécution avait éveillé la fureur nationale parmi les personnes qui supposaient à tort que Brigham avait ordonné la tuerie. Dans certains endroits, du fait de la colère contre l’Église, les missionnaires avaient du mal à trouver des personnes à instruire et certains préférèrent rentrer chez eux. En général, Brigham ne répondait pas à ce genre d’attaque contre lui ou contre l’Église, mais il voulut faire une déclaration officielle au sujet du massacre et accepta de répondre aux questions du journaliste.

Ce dernier lui demanda si John avait reçu l’ordre du siège de l’Église de tuer les émigrants. Brigham répliqua : « Pour autant que je sache, non, et assurément pas de ma part. » Il dit que s’il avait été informé du plan, il aurait tenté de le faire avorter.

Il dit : « Je me serais rendu dans ce camp et je me serais battu contre les Indiens et les blancs qui ont pris part à ce massacre plutôt que de laisser commettre un tel acte. »

(Les saints, tome 2, 2020, p. 272-288, 292-293, 459-460)