Trop
tard ! Trop tard !
Au cours
de l’été 1857, Johan et Carl Dorius firent route
vers Sion au sein d’un convoi de charrettes à bras
d’environ trois cents saints scandinaves. La plupart étaient
arrivés dans l’est des États-Unis en mai. Étant
resté pour prêcher l’Évangile en Norvège
et au Danemark longtemps après l’émigration de
son père et de ses sœurs en Sion, Johan eut le cœur
en fête lorsqu’il vit enfin les États-Unis. À
terre, cependant, sa compagnie et lui apprirent bien vite que Parley
Pratt avait été assassiné et qu’une armée
de mille cinq cents soldats était en route pour soumettre les
saints en Utah.
Ils
apprirent également que des émigrants des convois de
charrettes à bras avaient péri sur la piste l’année
précédente. Comme Brigham l’avait prévu,
ce mode de transport, en situation normale, s’avérait
être plus rapide et économique que les traditionnels
convois de chariots. Des cinq compagnies arrivées dans la
vallée, les trois premières n’avaient pas eu
d’incident majeur. Quant à l’issue tragique des
deux autres, elle aurait pu être évitée si
certains agents de l’émigration avaient élaboré
de meilleurs plans et donné de meilleurs conseils. Pour éviter
de nouvelles catastrophes, ces derniers s’assuraient maintenant
que tous les convois de charrettes à bras disposaient de
suffisamment de temps pour atteindre la vallée en toute
sécurité.
Fin
août, Johan, Carl et leur compagnie voyagèrent un
certain temps près des soldats bien armés et équipés
marchant vers l’Utah. De nombreuses personnes croyaient que la
troupe voulait soumettre et opprimer les saints, mais les émigrants
ne furent ni harcelés ni maltraités pendant qu’ils
voyageaient côte à côte.
Un jour,
à environ trois cents kilomètres de la vallée du
lac Salé, les émigrants trouvèrent l’un
des bœufs de l’armée sur la piste, blessé à
la patte. Le chef des chariots de victuailles des soldats dit : «
Vous pouvez avoir ce bœuf. Je suppose que vous avez besoin d’un
peu de viande. »
Les
saints acceptèrent l’animal avec joie. Les chariots de
secours de la vallée étaient censés être
en route, mais ils n’étaient pas encore arrivés.
Presque à court d’autres sources de nourriture, les
saints considérèrent le bœuf comme une
bénédiction de Dieu.
Les
charrettes à bras finirent par distancer l’armée.
En approchant de l’Utah, Johan était impatient de
commencer le travail important qui l’attendait. Pendant la
traversée de l’Atlantique, il avait épousé
une sainte norvégienne appelée Karen Frantzen. Au même
moment, son frère Carl en avait épousé une autre
appelée Elen Rolfsen. En Utah, les anciens missionnaires
avaient l’intention de se poser pour la première fois
depuis des années, probablement près du reste de la
famille Dorius, et de profiter de leur nouvelle vie en Sion.
Certaines
incertitudes se profilaient cependant à l’horizon. Sur
la piste, les soldats avaient traité les saints avec égards.
Feraient-ils de même en marchant sur le territoire ?
Le 25
août 1857, Jacob Hamblin, le président de la mission
indienne au sud de l’Utah, raccompagna George A. Smith à
Salt Lake City. Ils voyagèrent en direction du nord avec un
groupe de chefs païutes. Sachant que les Païutes pouvaient
s’allier aux saints si des violences éclataient avec
l’armée, Brigham avait invité les chefs à
un conseil en ville. Jacob servirait d’interprète au
cours des réunions.
À
mi-chemin de Salt Lake City, la petite compagnie campa près
d’un ruisseau tandis qu’un convoi de chariots en
provenance essentiellement de l’Arkansas, un État du sud
des États-Unis, campait de l’autre. Après le
coucher du soleil, quelques hommes approchèrent du camp et se
présentèrent.
Leur
compagnie se composait d’environ cent quarante personnes, la
plupart jeunes et impatientes de débuter une nouvelle vie en
Californie. Plusieurs étaient mariées et voyageaient
avec de jeunes enfants. Leurs dirigeants s’appelaient Alexander
Fancher et John Baker. Le capitaine Fancher, qui s’était
déjà rendu en Californie, était un dirigeant né,
connu pour son intégrité et son courage. Sa femme,
Eliza et lui avaient neuf enfants, tous présents dans la
compagnie. Le capitaine Baker voyageait avec trois de ses enfants
adultes et un petit-fils en bas âge.
La
compagnie disposait de mules, de chevaux et de bœufs pour tirer
leurs chariots et leurs calèches. Elle était aussi
accompagnée de centaines de têtes de bétail
qu’elle pourrait vendre en dégageant un profit
lorsqu’elle arriverait en Californie, dans la mesure où
elle veillait à les nourrir et à en prendre soin sur la
piste.
À
l’époque où le capitaine Fancher avait fait son
premier voyage en Californie, la route du sud qui traversait l’Utah
était jalonnée de pâturages et de points d’eau.
Depuis lors, de nouvelles colonies le long de la piste revendiquaient
ces terres si bien que les grands convois de chariots avaient du mal
à prendre soin de leur bétail sans la collaboration des
saints. Maintenant que l’armée approchait, nombre
d’entre eux traitaient les étrangers avec suspicion et
hostilité. Beaucoup suivaient aussi le conseil de ne pas
vendre de provisions aux étrangers.
L’indifférence
des saints inquiétait le convoi d’Arkansas. La suite du
chemin traversait l’une des régions les plus chaudes et
arides des États-Unis. Le voyage serait difficile sans un lieu
pour se ravitailler, nourrir et abreuver les animaux, et se reposer.
Jacob
Hamblin leur indiqua de bons endroits pour camper le long de la
piste. Le meilleur était une vallée luxuriante, juste
au sud de son ranch, où ils trouveraient abondance d’eau
et de fourrage pour le bétail. C’était un lieu
paisible appelé Mountain Meadows.
Plusieurs
jours plus tard, le convoi d’Arkansas fit halte à Cedar
City, à quatre cents kilomètres au sud de Salt Lake
City, pour s’approvisionner avant de continuer jusqu’à
Mountain Meadows. Cedar City était la dernière colonie
importante au sud de l’Utah et était le fief de
l’industrie sidérurgique des saints, actuellement en
difficulté. Ses habitants étaient pauvres et
relativement isolés.
Le
convoi trouva un homme hors de la ville disposé à lui
vendre cinquante boisseaux de blé non moulu. Certains membres
du convoi apportèrent le blé et du maïs qu’ils
avaient achetés à des Indiens à un moulin
exploité par Philip Klingensmith, l’évêque
local, qui leur demanda un prix exceptionnellement élevé
pour moudre le grain.
Entre-temps,
d’autres essayèrent de faire quelques achats dans un
magasin de la ville. Il est difficile de dire ce qui se passa
ensuite. Des années plus tard, les colons de Cedar City se
souvinrent que le commis n’avait pas les articles dont les
émigrants avaient besoin, ou qu’il avait tout simplement
refusé de les vendre. Certaines personnes se souvinrent de
quelques membres du convoi se mettant en colère et menaçant
d’aider les soldats à exterminer les saints une fois que
l’armée serait arrivée. Un colon dit qu’un
des membres du convoi affirmait posséder le fusil qui avait
tué Joseph Smith, le prophète.
Le
capitaine Fancher tenta de maîtriser les hommes irrités,
mais certains trouvèrent apparemment la maison du maire, Isaac
Haight, qui était aussi président de pieu et commandant
dans la milice territoriale et proférèrent des menaces
à son encontre. Isaac sortit de chez lui par la porte arrière,
alla trouver John Higbee, le capitaine de gendarmerie, et l’exhorta
à arrêter les hommes.
Higbee
leur fit face et leur dit que les lois locales interdisaient de
troubler la paix et d’employer un langage grossier. Les hommes
le défièrent de les arrêter. Ensuite, ils
quittèrent la ville.
Plus
tard dans la journée, Isaac Haight et d’autres
dirigeants de Cedar City envoyèrent un message à
William Dame, commandant de la milice de district et président
du pieu voisin de Parowan, demandant des conseils sur la marche à
suivre avec les émigrants. La vaste majorité d’entre
eux n’avait pas causé de tumulte et aucun des résidents
n’avait été blessé physiquement,
néanmoins, les habitants de la ville fulminaient lorsque les
émigrants partirent. Certains avaient même commencé
à comploter de se venger.
William
lut le message d’Isaac à un conseil de dirigeants de
l’Église et de la municipalité et ils décidèrent
que le convoi d’Arkansas était probablement inoffensif.
Dans une lettre, William donna à Isaac le conseil suivant : «
Ne tenez pas compte de leurs menaces. Les mots ne sont que du vent,
ils ne blessent personne. »
Mécontent,
Isaac envoya chercher John D. Lee, un saint des derniers jours d’une
ville voisine. John enseignait l’agriculture aux Païutes
locaux et avait de bons rapports avec eux. C’était un
travailleur acharné et il aspirait à faire ses preuves
dans les colonies du Sud.
En
attendant son arrivée, Isaac se réunit avec d’autres
dirigeants de Cedar City pour exposer son projet de vengeance. Au sud
de Mountain Meadows, le long de la route vers la Californie, se
trouvait un canyon étroit d’où les Païutes
pourraient attaquer le convoi de chariots, tuer certains hommes ou
tous, et prendre leur bétail. Les Païutes étaient
généralement paisibles et certains étaient
devenus membres de l’Église, mais Isaac croyait que John
pouvait les convaincre d’attaquer la compagnie.
Lorsque
ce dernier arriva, Isaac lui parla des émigrants, répétant
la rumeur selon laquelle l’un d’eux s’était
vanté d’avoir le fusil qui avait tué le prophète
Joseph. Il dit : « Si on n’agit pas pour les en empêcher,
les émigrants mettront leurs menaces à exécution
et détrousseront chacune des colonies à l’entour
dans le sud. »
Il
demanda à John de convaincre les Païutes d’attaquer
le convoi. Il dit : « S’ils tuent une partie d’entre
eux ou même tous, ce serait encore mieux. » Par contre,
personne ne devait savoir que les colons blancs avaient ordonné
l’assaut. Les Païutes devaient être tenus pour
responsables.
L’après-midi
du dimanche 6 septembre, les dirigeants de Cedar City se réunirent
de nouveau pour discuter du convoi d’Arkansas, installé
maintenant à Mountain Meadows. Convaincus qu’un membre
de la compagnie était impliqué dans le meurtre de
Joseph et d’Hyrum Smith ou que certains voulaient aider l’armée
à tuer les saints, quelques conseillers municipaux soutinrent
le projet de persuader les Païutes d’attaquer la
compagnie.
D’autres
membres du conseil recommandèrent la prudence et très
vite, davantage d’hommes émirent des réserves au
sujet du plan. Contrarié, Isaac bondit de son siège et
sortit de la pièce en claquant la porte. Entre-temps, le
conseil proposa d’envoyer un coursier demander l’avis de
Brigham Young. Le lundi à midi, aucun cavalier n’avait
encore été envoyé.
Ce même
jour, le 7 septembre, Isaac reçut un message de John D. Lee.
Ce matin-là, John et un groupe de Païutes avaient attaqué
les émigrants à Mountain Meadows. Au début, les
Païutes s’étaient montrés réticents,
mais John et d’autres dirigeants locaux leur avaient promis une
part du butin s’ils se joignaient à l’attaque.
En
apprenant la nouvelle, Isaac fut abasourdi. D’après le
plan, l’attaque devait avoir lieu après le départ
de la compagnie de Mountain Meadows et non pas avant. John rapportait
maintenant que sept émigrants avaient été tués
et seize autres blessés. Ces derniers avaient positionné
leurs chariots en cercles, s’étaient défendus et
avaient tué au moins un Païute.
Avec un
siège en cours à Mountain Meadows, Isaac écrivit
à Brigham Young pour lui demander conseil. Il rapporta que les
Païutes avaient attaqué un convoi de chariots. Il fit
remarquer que les émigrants avaient menacé les saints à
Cedar City, mais il omit de mentionner le rôle des colons dans
la conspiration et l’exécution de l’attaque.
Isaac
tendit la lettre à James Haslam, un jeune membre de la milice,
et lui commanda de chevaucher jusqu’à Salt Lake City
aussi rapidement que possible. Il écrivit ensuite à
John : « Fais tout ton possible pour que les Indiens ne
s’approchent pas des émigrants et pour les protéger
jusqu’à nouvel ordre. »
Ce
soir-là, Isaac apprit qu’après l’attaque de
John et des Païutes, des saints des derniers jours armés
avaient fouillé la région à la recherche de deux
membres de la compagnie qui avaient quitté Mountain Meadows
plus tôt pour rassembler du bétail errant. Les hommes
avaient trouvé les émigrants et avaient tué l’un
d’eux. L’autre s’était échappé
et était retourné au camp, conscient que deux hommes
blancs l’avaient attaqué.
Si
jusque-là les émigrants n’avaient pas su que les
saints des derniers jours étaient impliqués dans
l’attaque de leur camp, maintenant, ils le savaient.
Deux
jours plus tard, le 9 septembre, Isaac s’entretint avec le
capitaine de gendarmerie, John Higbee, qui revenait juste du siège.
Depuis les premiers meurtres, John D. Lee avait mené des
assauts de moindre envergure. Higbee savait que les émigrants
finiraient par manquer d’eau et de provisions. Cependant,
d’autres convois passeraient par la région, peut-être
dans les quelques jours à venir, et risqueraient de découvrir
le rôle des saints.
Pour
dissimuler la participation des colons, Isaac et Higbee décidèrent
que la milice locale devait mettre fin au siège. Tous les
membres de la compagnie pouvant compromettre les attaquants devaient
être tués.
Après
la réunion, Isaac alla à Parowan pour obtenir la
permission de William Dame d’ordonner à la milice
d’attaquer les émigrants. Croyant toujours que ces
derniers étaient victimes d’une attaque d’Indiens,
William et son conseil voulaient envoyer la milice à Mountain
Meadows pour protéger la compagnie et l’aider à
reprendre la route.
Cependant,
lors d’un entretien privé avec William, Isaac avoua que
les saints des derniers jours avaient été impliqués
dans les attaques et que les émigrants le savaient. Il dit que
la seule alternative était de tuer tout survivant suffisamment
âgé pour témoigner contre les colons.
Pesant
ces paroles, William écarta la décision de son conseil
et autorisa une attaque.
Le
lendemain, le 10 septembre, Brigham Young s’entretint avec
Jacob Hamblin à Salt Lake City pour apprendre comment les
Païutes conservaient la nourriture. Si les saints devaient fuir
vers les montagnes à l’arrivée de l’armée,
Brigham voulait savoir comment survivre en terrain difficile.
Toutefois,
l’armée semblait déjà moins menaçante
que ce que les saints avaient imaginé à l’abord.
Un représentant était venu récemment en ville et
avait déclaré que les soldats n’avaient pas
l’intention de leur nuire. De plus, les probabilités que
la majorité de l’armée arrive dans la région
avant l’hiver étaient faibles.
Pendant
que Brigham et Jacob discutaient, le messager de Cedar City, James
Haslam, interrompit la réunion avec un message au sujet du
siège de Mountain Meadows. Brigham lut la note et regarda
ensuite le jeune homme. James avait parcouru quatre cents kilomètres
à cheval en trois jours, quasiment sans dormir. Conscient
qu’il n’y avait pas un instant à perdre, Brigham
lui demanda s’il pouvait rapporter sa réponse à
Cedar City. Il répondit qu’il le pouvait.
Brigham
lui dit d’aller dormir et de revenir chercher sa missive. James
partit et Brigham écrivit sa réponse. Il commanda : «
Concernant les convois d’émigrants qui traversent nos
colonies, nous ne devons pas agir contre eux avant de leur avoir
demandé de se tenir à l’écart. Ne vous
mêlez pas de leurs affaires. Les Indiens, nous pouvons nous y
attendre, feront comme ils veulent, mais vous devez vous efforcer de
conserver de bons sentiments envers eux. »
Il
insista : « Laissez-les tranquillement passer. »
Une
heure plus tard, Brigham tendit la lettre à James et
l’accompagna au poteau d’attache à l’extérieur
de son bureau. Il dit : « Frère Haslam, je veux que vous
chevauchiez comme si votre vie en dépendait. »
Les
saints de Salt Lake City ne s’attendaient plus à ce que
les soldats envahissent leurs rues à cette époque, mais
ceux du sud de l’Utah n’étaient pas au courant des
déclarations de paix de l’armée, ni des
instructions de Brigham selon lesquelles ils ne devaient rien avoir
affaire avec les convois d’émigration. Les saints de
Cedar City croyaient toujours que les soldats avaient l’intention
de les détruire.
Pendant
plus d’une semaine, les femmes de la ville avaient vu les
hommes de leur famille de plus en plus agités à propos
des émigrants d’Arkansas. Ils rentraient tard, tenaient
conseil et ourdissaient des plans pour régler la situation. La
milice était actuellement en train de marcher sur Mountain
Meadows.
L’après-midi
du 10 septembre, les femmes s’assemblèrent pour leur
réunion mensuelle de Société de secours.
Certaines s’étaient senties menacées lorsque les
émigrants avaient traversé Cedar City. Quelques-unes,
notamment Annabella Haight et Hannah Klingensmith, étaient
mariées aux dirigeants qui avaient pris part aux événements
de la semaine dernière.
Annabella
dit aux femmes : « C’est une époque tempétueuse
et nous devrions prier secrètement pour nos maris, nos fils,
nos pères et nos frères. »
Lydia
Hopkins, la présidente de la Société de secours,
convint : « Priez spécialement pour les frères
qui sont impliqués dans notre défense. » Ses
conseillères et elle instruisirent ensuite les femmes et
désignèrent plusieurs membres pour aller rendre visite
à d’autres femmes dans toute la ville.
Avant de
terminer la réunion, elles chantèrent un cantique.
Repentez-vous
et soyez purifiés du péché,
Et vous
gagnerez ensuite une couronne de vie ;
Car le
jour que nous recherchons est proche, très proche.
Pendant
ce temps, à Mountain Meadows, entre soixante et soixante-dix
miliciens de Cedar City et des colonies avoisinantes avaient rejoint
John D. Lee au ranch de Jacob Hamblin, lequel n’était
pas encore revenu de Salt Lake City. Certains étaient
adolescents, mais la plupart avaient une vingtaine ou une trentaine
d’années. Quelques-uns pensaient qu’ils étaient
venus enterrer les morts.
Dans la
soirée, John Higbee, John D. Lee, Philip Klingensmith et
d’autres dirigeants passèrent en revue le plan d’attaque
avec les miliciens. Un par un, les hommes l’approuvèrent,
convaincus que s’ils laissaient filer le convoi d’Arkansas,
les ennemis de l’Église découvriraient la vérité
sur le siège.
Le
lendemain matin, le 11 septembre, Néphi Johnson, vingt-trois
ans, était au sommet d’une colline surplombant Mountain
Meadows. Du fait qu’il parlait couramment la langue des
Païutes, on lui avait commandé de mener l’attaque
des Indiens. Il voulait attendre d’avoir reçu la réponse
de Brigham Young, mais la milice insistait pour qu’on frappe
maintenant. Néphi croyait qu’il n’avait d’autre
choix que celui de coopérer.
Il
regarda un sergent de la milice, portant un drapeau blanc,
s’entretenir avec l’un des émigrants à
l’extérieur de la barricade du convoi et offrir son aide
aux survivants. Une fois qu’ils eurent accepté l’offre,
John D. Lee s’approcha de la barricade pour négocier les
termes du sauvetage. Il commanda au convoi de cacher ses fusils dans
les chariots et de laisser son bétail et ses biens en
offrandes aux Païutes.
John
ordonna aux émigrants de le suivre. Deux chariots transportant
les malades, les blessés et les jeunes enfants ouvrirent la
voie, suivis d’une file de femmes et d’enfants plus
grands. Les garçons plus âgés et les hommes
marchaient plus loin derrière, chacun escorté par un
milicien. Certains hommes et femmes portaient de jeunes enfants dans
les bras.
Néphi
savait ce qui allait se passer ensuite. Les émigrants se
dirigeraient vers le ranch Hamblin. Au signal d’Higbee, chaque
milicien se tournerait vers celui qui marchait à son côté
et le tuerait. Néphi ordonnerait ensuite aux Païutes
d’attaquer.
Peu
après, John D. Lee et les émigrants passèrent
au-dessous de l’endroit où étaient cachés
Néphi et les Païutes. Néphi attendit le signal
d’Higbee, mais il ne vint pas. Troublés, les Indiens
avaient du mal à rester cachés tout en se dépêchant
de suivre le cortège. Enfin, Higbee retourna son cheval pour
faire face à la milice.
Il cria
: « Halte ! »
Lorsque
les miliciens entendirent le signal, la plupart d’entre eux
mirent les hommes et les garçons en joue et les tuèrent
instantanément. Un seul grand coup de feu sembla résonner
dans la prairie enveloppant les émigrants de fumée de
canon. Néphi fit signe aux Païutes d’attaquer et
ils bondirent hors de leurs cachettes et tirèrent sur les
émigrants les plus proches.
Ceux qui
avaient survécu à la première salve s’enfuirent
pour sauver leur vie. Higbee et d’autres hommes à cheval
leur coupèrent la route pendant que des attaquants au sol les
pourchassaient et les massacraient, n’épargnant que les
plus jeunes enfants. Dans le chariot des malades et des blessés,
John D. Lee s’assura que personne ne survive pour témoigner.
Après
cela, l’odeur nauséabonde du sang et de la poudre à
canon flotta sur Mountain Meadows. Plus de cent vingt émigrants
avaient été tués depuis la première
attaque quatre jours plus tôt. Pendant que certains attaquants
pillaient les corps, Philip Klingensmith rassembla dix-sept jeunes
enfants et les charroya jusqu’au ranch Hamblin. Lorsque Rachel
Hamblin, la femme de Jacob, vit les enfants, la plupart en pleurs et
couverts de sang, elle eut le cœur brisé. L’une
des plus jeunes, une petite fille d’un an, avait reçu un
coup de fusil dans le bras.
John D.
Lee voulait séparer la fillette blessée de ses deux
sœurs, mais Rachel le persuada de ne pas le faire. Ce soir-là,
pendant qu’elle s’occupait des enfants tourmentés,
John se coucha hors de la maison et s’endormit.
Tôt
le lendemain matin, Isaac Haight et William Dame arrivèrent au
ranch. C’était la première fois qu’ils
venaient à Mountain Meadows depuis le début du siège.
En apprenant combien de personnes avaient été tuées,
William fut choqué. Il dit : « Je dois faire rapport de
cette affaire aux autorités. »
Isaac
répondit : « Et être mêlé avec les
autres. Tout a été fait sur vos ordres. »
Ensuite,
John D. Lee conduisit les deux hommes sur les lieux du massacre.
L’endroit était jonché de traces du carnage et
certains hommes étaient en train d’enterrer les corps
dans des tombes peu profondes.
Le
visage pâle, William dit : « Je ne pensais pas qu’il
y avait tant de femmes et d’enfants. »
Isaac
dit à John, la voix remplie de colère : « Le
colonel Dame m’a conseillé et ordonné de faire
cela et maintenant il veut faire marche arrière et se
retourner contre moi. Il faut qu’il assume ce qu’il a
fait, comme un petit homme. »
William
dit : « Isaac, je ne savais pas qu’ils étaient
aussi nombreux. »
Isaac
répondit : « Cela ne change rien. »
Plus
tard, lorsque les morts furent enterrés, Philip Klingensmith
et Isaac dirent aux miliciens de taire leur rôle dans le
massacre. James Haslam, le messager envoyé à Salt Lake
City, revint peu après avec les instructions de Brigham Young
de laisser tranquillement passer le convoi.
Isaac
commença à pleurer. « Trop tard », dit-il.
« Trop tard. »
Un peu
plus tard John D. Lee rencontra Brigham Young et Wilford Woodruff à
Salt Lake City pour faire rapport du massacre qui s’était
produit à Mountain Meadows. La majeure partie de ce que John
leur dit sur le convoi d’Arkansas était trompeuse. Il
mentit : « Nombre d’entre eux faisaient partie des
émeutiers du Missouri et de l’Illinois. Tout en
voyageant le long de la piste sud, ils maudissaient Brigham Young,
Heber C. Kimball et les chefs de l’Église. »
John
répéta également une rumeur erronée selon
laquelle les émigrants avaient empoisonné du bétail
et provoqué les Païutes. Sans mentionner la participation
des saints, il affirma : « Les Indiens les ont combattus
pendant cinq jours jusqu’à ce qu’ils aient tué
tous leurs hommes. Ils se sont ensuite précipités dans
leur corral et ont égorgé leurs femmes et tous leurs
enfants à part huit ou dix qu’ils ont rapportés
et vendus aux blancs. »
Dissimulant
son rôle dans l’attaque, il affirma qu’il était
allé sur les lieux uniquement après le massacre pour
aider à ensevelir les corps. Il rapporta : « C’était
horrible. L’odeur était pestilentielle. »
Croyant
le rapport, Brigham dit : « Cela me brise le cœur. »
John rédigea sa version du massacre deux mois plus tard et
l’envoya à Salt Lake City. Brigham inclut ensuite de
longs extraits de la lettre dans son rapport officiel au commissaire
des affaires indiennes à Washington D.C.
Entre-temps,
les rumeurs se propagèrent jusqu’en Californie. Moins
d’un mois plus tard, le premier récit détaillé
de la tuerie fut publié dans un journal de Los Angeles.
D’autres journaux reprirent rapidement l’histoire. La
plupart de ces articles laissaient entendre que les saints avaient
été impliqués dans l’attaque. Un éditorial
demandait : « Qui est aveugle au point de ne pas voir que les
mains des mormons sont tachées par ce sang ? »
Ignorant
le rôle majeur des saints de Cedar City dans le massacre,
George Q. Cannon traita ces rapports avec mépris. Rédacteur
du Western Standard, le journal de l’Église à San
Francisco, il accusa les reporters d’attiser la haine contre
les saints. Il écrivit : « Nous sommes fatigués
d’entendre des propos désobligeants et de fausses
accusations. Nous savons que les mormons à Deseret sont un
peuple industrieux et pacifique, qui craint Dieu et qui a été
très lâchement maltraité et calomnié. »
Vingt
ans après le massacre, en avril 1877, Briham Young fit halte à
Cedar City pour parler de John D. Lee et du massacre de Mountain
Meadows à un journaliste. Le gouvernement fédéral
avait passé plus d’une décennie à enquêter
sur les personnes qui avaient commis les meurtres. John et d’autres
hommes, dont le président du pieu de Parowan, William Dame,
avaient été arrêtés plusieurs années
auparavant pour être jugés pour leur rôle dans le
massacre, attirant de nouveau l’attention de la nation sur un
crime commis vingt ans plus tôt. Les accusations contre William
et d’autres avaient depuis été abandonnées,
mais John était passé deux fois devant les tribunaux
avant d’être reconnu coupable et exécuté
par un peloton pour son rôle majeur dans l’attaque.
Pendant
les procès, les procureurs et journalistes avaient espéré
qu’il impliquerait le prophète. Cependant, bien qu’il
fût en colère contre Brigham de ne pas l’avoir
soustrait au châtiment, John avait refusé de le tenir
pour responsable des meurtres.
L’exécution
avait éveillé la fureur nationale parmi les personnes
qui supposaient à tort que Brigham avait ordonné la
tuerie. Dans certains endroits, du fait de la colère contre
l’Église, les missionnaires avaient du mal à
trouver des personnes à instruire et certains préférèrent
rentrer chez eux. En général, Brigham ne répondait
pas à ce genre d’attaque contre lui ou contre l’Église,
mais il voulut faire une déclaration officielle au sujet du
massacre et accepta de répondre aux questions du journaliste.
Ce
dernier lui demanda si John avait reçu l’ordre du siège
de l’Église de tuer les émigrants. Brigham
répliqua : « Pour autant que je sache, non, et
assurément pas de ma part. » Il dit que s’il avait
été informé du plan, il aurait tenté de
le faire avorter.
Il dit :
« Je me serais rendu dans ce camp et je me serais battu contre
les Indiens et les blancs qui ont pris part à ce massacre
plutôt que de laisser commettre un tel acte. »
(Les
saints, tome 2, 2020, p. 272-288, 292-293, 459-460)