Comment prononcer le nom du Fils de Dieu ?


La Rédaction




La prononciation du nom «
Jésus-Christ » est l'anglicisme le plus répandu actuellement parmi les saints d'expression française. C'est le plus répandu parce que c'est le nom le plus souvent prononcé dans l'Église, notamment dans l'emploi de l'expression « au nom de Jésus-Christ ». En français on dit « le Christ » en prononçant toutes les lettres : k-r-i-s-t, mais on prononce « Jésus-Christ » en laissant muettes les deux dernières consonnes : k-r-i. Faire sonner les consonnes finales est un anglicisme. En français, pour faire sonner les dernières consonnes on doit ajouter l'article défini « le » entre « Jésus » et « Christ » : « Jésus le Christ ». Sans l'article défini entre « Jésus » et « Christ », on ne prononce pas les consonnes finales, à moins de parler franglais.

La seule justification à la prononciation des consonnes finales serait lorsque « Jésus-Christ » est écrit sans trait d'union. Selon le Grévisse : « Le deuxième élément [Christ] est une sorte de surnom. Pour essayer de rendre à cette désignation sa valeur première, les auteurs catholiques récents préfèrent écrire Jésus Christ [sans trait d'union], en prononçant parfois [krist] comme dans l'Église réformée » (Grévisse, Le bon usage, éd. Duculot, 1986, p. 144). Dans les Écritures en français, « Jésus-Christ » est orthographié avec un trait d'union, à la différence des Écritures en anglais. C'est aussi l'orthographe dans toutes les publications de l'Église en français. Notre prononciation devrait être conforme à l'orthographe employée.

La prononciation du composé « Jésus-Christ » en laissant entendre les consonnes finales est l'anglicisme qui gagne le plus de terrain actuellement parmi nous. Sa progression dans nos paroisses est un véritable raz-de-marée dans lequel il serait aisé de se laisser emporter. Nous pouvons cependant faire le choix d'appliquer la règle de prononciation en français.

Selon le romaniste Jean-Marie Pierret, auteur d'un ouvrage sur la phonétique de la langue française : « En ancien français (avant 1300) et en moyen français (du 14e au 17e siècle), les consonnes finales se sont progressivement affaiblies, puis elles ont disparu. Dans le mot 'Christ', l’affaiblissement a eu comme conséquence de faire disparaitre le ‹st› final. À partir du 16e siècle, l’influence savante a rétabli un certain nombre de ces consonnes finales, mais pas dans le composé 'Jésus-Christ'. » (email du 1er décembre 2023)

Les 
transcriptions phonétiques les plus anciennes dont nous disposons, celle du Père Gile Vaudelin en 1713 et celle du dictionnaire de l'Académie française, deuxième édition, en 1718, confirment cette évolution. Selon ces sources, la prononciation du composé « Jésus-Christ » se fait en laissant muettes les consonnes finales. Toutes les éditions suivantes du dictionnaire de l'Académie (1740, 1762, 1798, 1835, 1878, 1935), jusqu'à la version en cours, confirment cette prononciation.

Les sources ultérieures sont unanimes à témoigner de la même prononciation. Selon le Larousse : « Christ : précédé du mot Jésus, il se prononce kri : Jé-zu-kri » ; selon le Littré : « Christ nm (krist' ; dans Jésus-Christ on prononce Jé-zu-kri ; des ministres protestants, à tort, prononcent Jé-zu-krist') » ; selon le Grévisse, lorsque « Jésus » et « Christ » sont reliés par un trait d'union, on prononce kri ; et selon le Dictionnaire culturel en langue française dirigé par Alain Rey (Dictionnaires Le Robert), Christ se prononce Krist, et Jésus-Christ se prononce Jézukri.

Au 17e siècle, quelques pasteurs protestants, peut-être sous l'influence de la langue de la Réforme, l'allemand, ont commencé à prononcer les consonnes finales. Cependant, la prononciation officielle en français est restée celle consignée dans les dictionnaires de la langue française et consiste encore et toujours à laisser muettes les consonnes finales ‹st› quand on dit « Jésus-Christ ». C'est la norme en français.

Les dictionnaires témoignent de la prononciation à la protestante. En 1872, Le Littré précisait : « Jé-zu Krist' est une mauvaise prononciation très usitée chez les protestants français à cause de leurs relations fréquentes avec les Anglais et les Allemands ». En 1913, le linguiste Philippe Martinon confirmait : « Le groupe final st se prononce dans quelques mots, la plupart étrangers… Il se prononce dans Christ, qui, employé seul, est un mot savant, mais il est resté muet dans Jésu(s)-Chri(st), qui est populaire, et qui a gardé pour ce motif sa prononciation traditionnelle, sauf parfois chez les protestants. » (Philippe Martinon, Comment on prononce le français, 1913, p. 331)

La liste des anglicismes couramment entendus dans nos églises serait trop longue à énumérer. Mais si nous devions n'en retenir qu'un, celui qui ferait la plus grande différence, c'est la prononciation du nom de notre Seigneur. Pourquoi ? D'abord parce que c'est son nom. Si c'était le nom de quelqu'un d'autre, cela nous préoccuperait moins. Mais il s'agit du nom du Sauveur. Ensuite parce c'est le nom le plus souvent prononcé dans l'Église : lors des prières, des ordonnances et des discours. Si nous devions compter le nombre de fois que le nom du Seigneur est prononcé lors d'une réunion de l'Église, nous comprendrions l'importance de le prononcer correctement.

Il est à noter que la prononciation du nom du Seigneur en laissant muettes les consonnes finales n'existe, parmi les langues occidentales, qu'en français. Elle est particulière à notre langue, d'où l'intérêt de la conserver. Si c'est tout à l'honneur des anglophones de prononcer le nom du Seigneur à l'anglaise, et des germanophones de le prononcer à l'allemande, c'est tout à notre honneur de le prononcer à la française.

Nous nous empressons de préciser qu'il est plus important de prendre le nom du Sauveur sur soi et de parler et d'agir en son nom sans prendre son nom en vain, que de le prononcer à la française. Cependant, prononcer correctement son nom dans notre langue est une marque supplémentaire de respect pour lui et pour notre langue. Il est paradoxal de rencontrer d'excellents disciples de Jésus-Christ qui ne prononcent pas correctement son nom.

Ce qui apparaît comme un détail peut être le sujet de tout un discours de conférence générale. Ainsi en a-t-il été lorsque Dallin H. Oaks, en avril 1993, a plaidé pour que les saints, lorsqu'ils prient en anglais, utilisent les pronoms « thee », « thou », « thy » et « thine » au lieu de « you », « your » et « yours » (voir L'Étoile, juillet 1993, p. 16-19). Il s'est alors empressé d'ajouter : « Je suis certain que notre Père céleste, qui aime tous ses enfants, entend toutes les prières et les exauce, quelle que soit la façon dont elles sont formulées. S’il est offensé par nos prières, ce sera plutôt par leur absence que par leur formulation ». Cependant, tout son discours a été consacré à argumenter en faveur de l'utilisation des pronoms corrects pour prier en anglais.

Qu'est-ce qui nous dit que Dallin Oaks, s'il avait été de langue française, et si le français avait été la langue du Rétablissement, n'aurait pas consacré un discours de conférence générale à la prononciation correcte du nom du Sauveur en français ? Qu'est-ce qui nous dit qu'il n'aurait pas vu l'utilité et l'importance de développer une argumentation à ce sujet ? La façon de s'adresser à Dieu et la façon de prononcer son nom, n'est-ce pas un même sujet, celui de notre langage à propos de la Divinité ?

Quand nous écoutons la conférence générale ou la dotation du temple, nous pouvons être attentifs non seulement au fond mais aussi à la forme. Nous constatons alors que les personnes qui prêtent leur voix aux orateurs ou aux personnages prononcent correctement le nom du Sauveur. Puisque, en la matière, la norme est respectée au niveau général de l'Église, pourquoi ne serait-ce pas un modèle à imiter personnellement ?

Certains d'entre nous sont issus de régions où le protestantisme est prégnant. Depuis leur enfance, ils prononcent le nom du Seigneur sans effacer les consonnes finales. Il serait vain d'attendre de cette minorité qu'elle change de prononciation, bien que chacun soit libre d'adopter la norme. Pour eux, faire honneur au Seigneur avec leur histoire et leur culture peut passer par la prononciation historiquement en usage dans ces régions. En revanche, on peut souhaiter que la majorité choisisse de faire obstacle à l'influence de la langue anglaise quand elle engloutit une particularité de notre langue dans un nom aussi important.

D'aucuns ont avancé le problème de l'homophonie : le composé « Jésus-Christ » prononcé sans les consonnes finales ferait entendre le verbe crier au présent de l'indicatif avec Jésus comme sujet. Nous répondons que ce composé est trop populaire pour qu'il y ait confusion chez l'auditeur. Les Écritures rapportent effectivement que Jésus cria (voir Jean 11:43), mais l'orthographe de « Jésus-Christ » ne permet aucune interprétation dans le sens du verbe crier. Et aucune Écriture ne l'utilise au présent avec Jésus comme sujet.

La meilleure façon de rétablir la prononciation du nom du Seigneur à la française est de commencer par soi-même. C'est la façon la plus efficace de faire perdre du terrain à l'anglicisme le plus prégnant actuellement dans nos paroisses, toutes régions confondues. Nous pourrions commencer par l'expression « au nom de Jésus-Christ », notamment dans les ordonnances, les prières et les témoignages, à commencer par la prière de Sainte-Cène. Les dirigeants pourraient donner l'exemple dans leurs prises de parole. Plus notre rayon d'influence est large, plus nous avons un devoir envers notre langue. Plus notre appel nous expose, plus nous sommes responsables des effets d'imitation de notre langage chez nos semblables.

Notons que les pages locales du Liahona d'avril 2024 nous ont rappelé la prononciation correcte du nom du Fils de Dieu en français.


Si jusqu'à présent nous n'étions pas conscients de nos défauts de langage, soyons rassurés : ce n'est pas un péché. Dans la hiérarchie des valeurs, il est assurément plus important d'être un vrai disciple du Sauveur et un véritable saint des derniers jours que de parler sans anglicisme. Cependant, notre progression englobe tout, y compris notre langage. Parmi les changements à apporter à notre vie, même un défaut secondaire vaut la peine d'être corrigé. « Et c'est des petites choses que sort ce qui est grand » (D&A 64:33). Or, il est plus facile de s'améliorer quand on sait précisément en quoi le faire. Et ce que nous apprenons dans le cadre de l'Église nous est utile aussi à l'extérieur.

Le franglais est défini comme étant du français dans lequel l'influence anglaise (lexique, syntaxe) est prédominante. Nous, locuteurs, avons un devoir envers notre langue. Comme l'a dit Charles Didier, alors membre du premier collège des soixante-dix : « Les mots sont une forme d'expression personnelle. Ils nous distinguent tout comme le font les empreintes digitales » (L'Étoile, mai 1980, p. 43). Il est tout à notre honneur de refuser d'être pétris d'anglicismes. Il n'est pas utile d'adopter les fautes de français de nos dirigeants anglophones. Nous pouvons être fidèles à la fois au bien et à notre langue.

Les missionnaires à plein temps étant à l'origine des anglicismes introduits dans le jargon des membres de l'Église, il évident que nous sommes reconnaissants lorsqu'un président de mission, après avoir pris connaissance de ce phénomène, enseigne la bonne prononciation à ses missionnaires. Ce faisant, il agit à la source de la vague déferlante que nous avons identifiée.

La prononciation à l'anglaise du nom du Sauveur n'est que l'un des anglicismes les plus courants. À propos des autres anglicismes, voir Le langage parlé et écrit dans l'Église.